‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 34 sur 123 · F. DE LA MENNAIS REÇOIT LES ORDRES MINEURS · texte numérisé non relu

F. DE LA MENNAIS REÇOIT LES ORDRES MINEURS

plaisir de me marquer le plus tôt possible, si l'ordination aura lieu dans la première semaine de carême. Je désire le savoir de bonne heure, pour que mon frère puisse prendre ses arrangements en conséquence. Papa ignore encore sa résolution et ne la connaîtra qu'au moment où elle devra s'exécuter. — Nous nous recommandons l'un et l'autre à vos prières ainsi qu'à celle de tous vos messieurs. Gardez le secret de mon frère jusqu'à nouvel ordre ; ne parlez de lui qu'au bon Dieu ; il se consacre à son service avec bien de la joie, et je crois qu'il dira dans toute l'étendue de son âme... Domïnus pars, etc. La mienne est remplie des plus douces consolations; aidez-moi, mon tendre ami, aidez-moi à remercier le bon Dieu : chantons, chantons les éternelles miséricordes. Totus tuas in Christo. »

On s'explique que l'abbé Jean chantât cet hosanna. Lorsqu'il lisait les lettres écrites par son frère à leur ami, comment aurait-il pu douter de sa vocation?

ce 0 douce patrie, s'écriait F. de La Mennais, chère éternité! Venez! venez, Seigneur Jésus; mon âme languit, elle défaillit dans l'ardeur de s'unir à vous. 0 mon trésor! ô tout mon bien! Quand je pense, vile créature que je suis, que vous serez à jamais mon partage, je n'ai plus de paroles, ô mon Dieu! je ne sais plus qu'aimer et adorer en silence. — Il se fit un silence comme d'environ une demi-heure. — Oh! que de choses, que de choses dans le silence du ciel ! »

Est-ce sur cette lettre que l'abbé Brute traça cette note : « Sensibilité si vive que toute la lettre est un peu exagérée »? Est-ce à cette même lettre que l'abbé Jean demandait que l'on fit une réponse prudente? (( Je vous le demande en grâce, disait-il, dans votre réponse à Féli, ne mettez rien qui puisse enflammer une imagination si vive. » On peut le croire, car il y

o8 LA JEUNESSE DE F. DE LA MENNAIS.

avait dans cette brûlante extase de quoi effrayer un jugement simple et rassis, comme celui que ses panégyristes se plaisent à reconnaître au frère de Lamennais. Il n'y avait pas à se fier à tant de pieuse ardeur. Souvent les hésitations revenaient au bouillant néophyte. Tout à coup, il se sentait glacé, paralysé. De nouveaux délais lui paraissaient nécessaires. « Il ne faut rien brusquer, ni rien négliger, disait-il, surtout pour apporter les dispositions convenables à une action si grande et qui en exige de si parfaites. » L'abbé Jean faisait tout pour le distraire. C'est ainsi qu'il le chargeait de la construction d'une chapelle dans la propriété de La Chênaie, trop éloignée de la paroisse; et l'on voit Lamennais tout occupé des soins à donner à cette petite bâtisse, comme s'il se fût agi de quelque grande entreprise. La plaie au cœur, avec laquelle il était né, répétait-il souvent, n'en saignait pas moins, et sa mélancolie devenait plus douloureuse :

ce Sécheresse, amertume, paix crucifiante, voilà ce que j'éprouve, et je ne veux rien de plus; la souffrance est mon lit de repos. Quelquefois, surtout en lisant les relations des missionnaires, je serois tenté de m'affliger de ma profonde nullité qui m'ôte tout moyen d'être jamais utile à l'œuvre de Dieu. Je jne sentirois, dans ces moments, un si grand désir de partager les travaux d'un si touchant apostolat! Mais bientôt je fais réflexion que l'orgueil humilié et dépité a plus de part peut-être dans ces désirs inquiets que le véritable zèle : on est tourmenté de n'être rien, de n'être bon à rien ; tout en s'avouant son incapacité, on en souffre ; on se figure un état et des occupations auxquels on seroit plus propre : quelle misère! Eh! pourquoi s'obstiner à vouloir rendre à Dieu des services qu'il ne veut recevoir de nous? Mais c'est qu'à tout prix et à toute force il faut nourrir cette vie

SES DISPOSITIONS MYSTIQUES. o9

secrète d'amour-propre qui languit dans l'obscurité, et expire faute de pâture dans le vide du parfait anéantissement. Oh! que nous ne sommes rien! s'écrioit Bossuet; et à mon tour, je m'écrierois volontiers : oh ! qu'il fait bon n'être rien ! la belle ! la sainte vocation ! Mais qu'il est difficile d'y être fidèle! Puisse le bon Dieu me donner la force d'avancer dans cette voie, où j'ai refusé si longtemps d'entrer. »

Il ne se lasse point de s'épancher lui-même dans le sein de son frère, de verser dans cette âme qu'il croit plus robuste et plus courageuse que la sienne, le tropplein de sa tristesse. Il lui écrit, après une lecture de Fénelon :

(( Cette tristesse qui vous fait languir, m'alarme et me serre le cœur, je la crains plus pour vous que toutes les douleurs sensibles. Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourroit lui donner du soulagement. Je suis encore à certaines heures dans cette disposition d'amertume générale; et je sens bien que, si elle y étoit sans intervalle, je ne pourrois y résister longtemps. ))

(( C'est Fénelon qui écrit ainsi à l'un de ses amis. Il ne faut pas se plaindre de souffrir ce que tant d'autres ont souffert. La fin d'ailleurs, quelle qu'elle soit, est toujours prochaine. Adhuc modicum. Je ne me sens aucun désir, ni de vie, ni de mort, ni de joie, ni de douleur. Tout m'est bon, parce que tout m'est, ce me semble, également indifférent. La vue de ces champs qui se flétrissent, ces feuilles qui tombent, ce vent qui siffle ou qui murmure, n'apportent à mon esprit aucune pensée, à mon cœur aucun sentiment. Tout glisse sur un fond d'apathie stupide et amère. Cependant les jours passent, et les mois, et les années emportent la vie dans leur fuite rapide. Au milieu de ce

vaste océan des âges, quoi de mieux à faire que de se coucher, comme Ulysse au fond de sa petite nacelle, la laissant errer au gré des flots et attendant en paix le moment où ils se refermeront sur elle pour jamais? Je sais bien que c'est là de la philosophie humaine, mais tout n'est pas erreur dans la sagesse de l'homme comme tout n'est pas folie dans sa raison. Au reste, tout ce qui est de réflexion n'est point de mon état habituel, qui me paroît être en ce moment une résignation sèche et tranquille. »

Un des plus anciens et des plus fidèles amis des Lamennais, cet abbé Viel qui célébrait les messes sous la Terreur, au milieu de dangers si terribles, ne voyait pas cette tristesse de Féli, sans les plus vives appréhensions; il lui prêchait, en exemples et en paroles, le calme et la résignation. « Il faut que je vous parle à cœur ouvert, lui écrivait-il. Je crains que vous ne vous livriez trop à une certaine mélancolie qui vous dévore. En vain, cher ami, chercherions -nous le vrai bonheur sur la terre. Dieu nous a faits pour lui, et ce n'est qu'en lui que nous trouverons ce parfait repos, ce contentement parfait après lesquels nous soupirons sans cesse. »

A quoi Lamennais répondait dans une lettre à son frère, l'abbé Jean :

ce J'envie M. Viel, bien plus que je ne le plains; cette paix me touche et m'est presque incompréhensible ; non que je ne conçoive, ce me semble, qu'on se mette par la foi au-dessus des douleurs du corps, que l'habitude d'ailleurs contribue à rendre supportables : mais les douleurs de l'âme ! mais la secrète angoisse d'un cœur malade, où les sentiments les plus doux s'aigrissent, et qui n'a de force que pour se tourmenter luimême, voilà ce qui ne peut s'allier avec la tranquillité que nous admirons, et ce qui ne laisse espérer d'autre

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