SON AMITIE POUR HENRY MOORMAN
bre superbe, mais il n'y a point de beau temps, loin de son pays. Je ne saurais penser à la France sans une tristesse profonde, et pourtant je ne fais autre chose du soir au matin. »
Son séjour en Angleterre resta marqué pour lui par deux événements qui ont singulièrement affecté sa vie morale, à la fois dans son intelligence et dans son cœur.
Il se lia d'amitié avec un jeune Anglais, Henry Moorman, dont il fit la connaissance probablement dans le salon de lacly Jerningham. Ce jeune homme appartenait par sa naissance à l'Église anglicane, et manifestait le désir de rentrer dans le giron du catholicisme. Lamennais se crut appelé à ramener au bercail cette brebis égarée. Aussi s'attacha-t-il à convertir Henry Moorman avec ce zèle passionné que les catholiques romains déploient dès qu'il s'agit d'un Anglais.
Nulles autres conversions, en effet, ne les touchent davantage que celles des fils de cette Grande- Bretagne, qui fut autrefois appelée l'île des Saints, « des fils de l'Angleterre, dit Montalembert, cette nation souveraine, héritière et rivale de l'ancienne Rome, par l'étendue de sa puissance, la durable majesté de ses institutions, l'énergie de sa politique, la persévérance de ses desseins, de l'Angleterre si longtemps chère et fidèle à l'Église, puis révoltée contre sa mère et au sein de son apostasie comblée de toutes les prospérités humaines ».
Henry Moorman paraît avoir été pour Lamennais un fils spirituel, tendrement préféré. Ce jeune Anglais était de nature humble et douce, plein de confiance et d'abandon. Toutefois, ce n'était pas avec l'agrément de sa famille qu'il se tournait vers le catholicisme romain : on intercepta souvent sa correspon-
dance avec Lamennais. Celui-ci lui écrivit jusqu'à seize lettres consécutives qui, ne parvenant pas à leur adresse, demeurèrent sans réponse. Ces obstacles ne firent qu'irriter le zèle apostolique de Lamennais, qui alla même jusqu'à pousser son jeune néophyte à prendre la fuite, à quitter sa famille, à passer en France, afin d'y consommer son abjuration entre les mains de Teysseyrre à qui il le recommanda. Comme on le pense bien, l'abbé polytechnicien ne s'épargna point, pour s'attacher le jeune protestant par les liens les plus étroits. Non content de le faire catholique romain, il le voulut faire prêtre.
ce Oh ! cher ami, lui écrivait-il de son style le plus mystique, que de grandes choses viennent de se passer entre vous et N.-S. J.-C! que de mystères d'amour! Le sacerdoce est véritablement la région des miracles. Je suis curieux de savoir ce que notre bon maître vous aura dit au cœur pour la première fois où, au grand étonnement des anges, il est descendu des cieux, docile à votre voix, pour s'incarner de nouveau entre vos mains sacerdotales. »
Toute cette pieuse aventure finit par la rentrée de Henry Moorman au sein de sa famille qui, avec le sens pratique des Anglais, fit du nouveau converti un simple chemist, pharmacien utile à la société. Mais l'amitié exaltée de Lamennais pour Henry Moorman ne finit point pour autant. On les voit l'un et l'autre tout occupés de l'idée de se retrouver, de se réunir, de vivre en commun, liés par une étreinte si forte que la mort seule put les séparer. La mort vint, hélas! pour le pauvre Moorman, plus tôt que l'on ne devait s'y attendre à un âge aussi peu avancé. Lamennais en éprouva une douleur inconsolable, et qui ne finit qu'avec lui.
Telle est du moins l'opinion que semble expri-