THEOLOGIE DE F. DE LA MENNAIS
vraie religion, car le salut n'est autre chose qu'une union éternelle avec Dieu, comme la damnation n'est autre chose qu'une éternelle séparation de Dieu.
(( Mais Dieu veut sauver tous les hommes; il a donc donné à tous les hommes un moyen suffisant de discerner la vraie religion des religions fausses.
« Quel est ce moyen?
(( Selon les protestants, c'est la raison humaine. Dieu, disent-ils, nous a révélé dans les Écritures toutes les vérités nécessaires au salut, et c'est à l'homme de les y chercher et de les y reconnaître.
« Ainsi la raison, reconnue impuissante par ellemême à découvrir ces vérités, en demeure néanmoins l'unique et infaillible juge : c'est bien étrange pour ne pas dire inadmissible, impossible.
(( La raison et l'Écriture repoussent le principe de l'examen particulier; il faut chercher une autre règle de foi.
« Il n'y en a pas d'autre que l'autorité, caractère au moyen duquel tous les hommes peuvent aisément discerner la vraie religion de toutes les autres.
(( Ce caractère ne peut se trouver que dans la religion catholique.
« Donc on ne peut se sauver hors de la religion catholique. »
Voilà pour la théologie; et voilà, si l'on peut s'exprimer ainsi, le côté religieux du système auquel s'était arrêté Lamennais. Suivons-le dans ses déductions et venons avec lui au côté politique et social. Il continue la série de ses raisonnements :
ce Dans l'invariable religion catholique , dit -il , aucun individu ne crée la vérité ou ne la détermine par son jugement, mais il la reçoit sans discussion, d'une autorité toujours vivante et parlante, spirituelle par sa nature et infaillible même humaine-
ment, puisqu'il n'en est point de plus élevée sur la terre.
ce Cette autorité toujours vivante et parlante, c'est le Pontife romain, c'est le Pape.
(( Point de Pape, point d'Église.
« Point d'Église, point de christianisme.
ce Point de christianisme, point de religion, au moins pour tout peuple qui fut chrétien et par conséquent, point de société. ))
Le Pape devient ainsi la clef de voûte de la société.
Telle est la théocratie de Lamennais.
Simple, claire, d'une logique rigoureuse, une semblable théorie devait enivrer cet esprit ardent qui n'avait que trop de tendances à pousser ses idées jusqu'aux points extrêmes. Pendant ce temps, son imagination, surexcitée sans doute par cette amitié passionnée que nous lui connaissons, l'emporte vers l'idéal de tout homme qui croit tenir la vérité et qui se sent possédé du désir de la répandre.
Pourtant, ses hésitations n'avaient pas encore cessé. Mais la force de jour en jour croissante de ses convictions religieuses ; ses souvenirs de Bretagne où, suivant la remarque de M. Ernest Renan, l'état ecclésiastique est envisagé comme le seul auquel puissent songer ceux qui se vouent aux travaux de la pensée; les adjurations pressantes de son frère Jean et peutêtre aussi les revers de fortune que sa famille avaient éprouvés et dont elle ne se relevait pas; enfin, la douce influence de l'abbé Garron l'inclinaient par degrés vers le sacerdoce. L'abbé Carron avait promis à Jean; il avait promis à Brute; il avait promis à Teysseyrre de faire de Félicité de La Mennais un prêtre; il voulait tenir ses promesses; il écrivait à Gabriel Brute : « Reposez-vous sur mon cœur, et bien spécialement sur ma conscience, du sort de ce
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bien-aimé Féli; il ne m'échappera pas; l'Église aura ce qui lui appartient. »
Et Lamennais lui-même se sent peu à peu comme engagé; il va même jusqu'à se plaindre d'avoir différé si longtemps d'entrer au service de Dieu, pour réparer ce qu'il appelle ses fautes et ses crimes; il écrit à son frère, à la fin d'août 1815 :
« Me voici donc maintenant, grâce à mon bon .et tendre père (l'abbé Garron), irrévocablement décidé. Jamais je ne serois sorti de moi-même, de mes éternelles irrésolutions ; mais Dieu m'avoit préparé en ce pays le secours dont j'avois besoin; sa Providence, par un enchaînement de grâces admirables, m'a conduit au terme où elle m'attendoit; pleine d'amour pour un enfant rebelle, pour le plus indigne des pécheurs, elle m'arrache à ma patrie, à ma famille, à mes amis, à ce fantôme de repos que je m'épuisois à poursuivre, et m'amène aux pieds de son ministre pour y confesser mes égarements et m'y déclarer ses volontés. Gloire à Dieu, à son ineffable tendresse, à son incompréhensible bonté, à cet amour adorable qui, entre toutes ses créatures, lui fait choisir la plus indigne pour en faire un ministre de son Église, pour l'associer au sacerdoce de son Fils ! Mais honte, confusion, humiliation profonde au misérable qui a si longtemps fui devant son divin Maître, et avec une si horrible fascination s'est refusé au bonheur de le servir! Hélas! en ce moment même, je ne le sens que trop, si ma volonté tout entière n'étoit pas entre les mains de mon père bien-aimé, si ses conseils ne me soutenoient pas, si je n'étois pas complètement résolu à obéir sans hésiter à des ordres salutaires, oui, en ce moment même, je retomberois dans mes premières incertitudes, et clans l'abîme sans fond d'où sa main charitable m'a retiré. Combien cependant
n'est-il pas pressant que je répare tant d'années perdues, et plus que perdues, puisqu'elles ont été remplies des plus horribles offenses contre ce même Dieu qui m'appelle à lui avec une si touchante bonté. »
Lamennais quitta l'Angleterre et revint à Paris en novembre 1815. Une des premières personnes qu'il revit, ce fut l'abbé Teysseyrre, qui tout de suite le mit à la théologie, se réservant de le faire entrer à Saint-Sulpice. Il se sentait peu de goût pour la métaphysique sacrée, « Le temps est court, il faut le ménager », disait-il. C'étaient là de singulières dispositions que des directeurs plus sages et plus prudents que les abbés Garron et Teysseyrre auraient certainement remarquées. Lamennais écrivait même à sa sœur, Mme Ange Blaize, à la date du 14 décembre 1815, une lettre qui prouve que ses irrésolutions étaient loin d'être vaincues :
« Ce n'est sûrement pas mon goût que j'ai écouté en me décidant à reprendre l'état ecclésiastique, mais enfin, il faut tâcher de mettre à profit pour le ciel cette vie si courte. Ce qu'on donne à Dieu est bien peu de chose, rien du tout, et la récompense est infinie. C'est samedi que commence la retraite ! Elle durera huit jours. Je la ferai à Saint-Sulpice. »
Le 21 décembre, il reçut le sous-diaconat, ce Cette démarche m'a prodigieusement coûté, écrit-il , Dieu veuille en retirer sa gloire ! » Et en même temps, par une contradiction extraordinaire, il se déclarait prêt à procurer la gloire de Dieu, en servant l'Église dans le clergé séculier ou régulier, c'est-à-dire dans la Compagnie de Jésus. Au cours de l'année 1815 si féconde pour lui en événements mémorables, F. de La Mennais eut un instant la pensée de se faire jésuite. Dans son livre des Réflexions sur Vétat de VEglise il avait