‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 12 sur 34 · VII. ~ La Mort · texte numérisé non relu

VII. ~ La Mort

« Tout ici-bas me j)araît comme un rêve, ('e monde est pour moi comme une ombre de ce ([ue j'apercevrai plus tard... J'aspire bien souvent à ce repos mystérieux que Dieu a placé devant nous, dans l'ombre, pour nous aider par cette espérance à supporter, pauvres voyageurs, les fatigues de la route... Quand (juekiuun des nôtres s'en va devant, nous devons du moins nous dire que la séparation ne saurait être longue. C'est Dieu qui donne l'ordre du départ ; soumettons-nous à ce qu'il orilonne. Il est écrit : Qui a résisté à Dieu et a eu la paix? Ce qui nous manque le plus, c'est la foi ! Si nous avions la foi, elle nous ferait com|)rendre que la vie n'est qu'un songe dont la mort est le réveil... Je sens que c'est fini : il faut se résigner à la volonté de Dieu. » Ces citations pourraient se suivre ; elles sont pourtant de dates assez éloignées : 182<S, 1838, 1846, 1851.

Elles i)rouvcnt jus((u'à l'évidence combien l'àme de

XXXIV INTRODUCTION

Lamennais était naturellement religieuse. En 1843, ne décrivait-il pas encore, avec des accents émus, la mère qui se lève durant la nuit, toute « tremblante, pour invoquer la Vierge divine qui protège les pauvres matelots. »

Mais, ce sentiment religieux était devenu de plus en plus vague et n'avait guère finalement pour soutien que des théories philosophiques très éloignées de la foi chrétienne. Depuis longtemps la religion n'était plus pour lui — il l'a lui-même écrit — « que la conception généralement admise de Dieu, de l'univers et de l'homme. »

Il avait accoutumé son ûme à vivre de celte religion diminuée qui laissait libre carrière à son esprit indépendant. Il se fixa ainsi dans un calme et une sécurité qui achevaient de le rendre prisonnier de son propre système.

Souvent malade, n'ayant plus que quelques amis, très anciens, très chers, condamnant fréquemment sa porte, pouvant à peine lire, Lamennais attendait la mort sans épouvante ; il avait toujours eu envie de s'en aller.

Son rôle était fini, la politique l'avait mené de déceptions en déceptions, ses espérances les plus chères avaient sombré avec la liberté. Lamennais vivait surtout de souvenirs, chérissait toujours ses illusions passées et relisait les pages délicieuses, qu'il avait écrites jadis, en 1817, sur la vieillesse : « Qu'est-ce qu'un vieillard dans le monde? Un sépulcre qui se meut. La foule l'évite ; quelques-uns s'approchent pour lire l'épitaphe. Un nom, une date, voilà tout ce qui reste de cet homme, quel qu'il fut. Encore ce chétif reste ne durera pas longtemps. La mort dévore tout, jusqu'aux souvenirs. Les noms qu'on appelle immortels, ne sont que les vieillards de l'histoire. »

En 1854, il dut s'aliter; il avait 72 ans.

INTIIODUCTION XXXV

Autour (le son lit les ^cns de son parti politicjuc firent ^arde. Pourtant si Lamennais refusait une entrevue au Père Ventura, la nièce du mourant, Au^ustine de Kertan^uy, put s'apj)rocher de lui. Le 20 Février, elle obtint même du malade qu'il l'autorisât à écrire à Jean — le frère avec lequel Lamennais avait brisé — « bien des choses de sa pnrl. »

Le samedi 26 Février, dans la soirée, elle ose supplier : « VéU, tu veux un ])rètrc, n'est-ce pas? » Très catégoriquement, le malade refusa.

Le lendemain matin, il eA[)irait.

Nul ne sait où repose le corps de Lamennais. Il fut enterré au Père Lachaise, dans la fosse commune, « au milieu des pauvres, comme le sont les pauvres. »

« Quelle mort ! écrivait Lacordaire. Aucune dans l'histoire ecclésiastique ne m'a fait une aussi douloureuse impression, pas même celle d'Arius. Ariiis fut foudroyé honteusement dans un lieu destiné aux plus vils besoins du corps, mais il n'avait pas lui-même écrit le testament de ses funérailles. Cet abandon, ce cercueil des pauvres, cette fosse commune sans aucun signe laissé à un seul ami, ce silence universel sur une tombe qui devait être illustre, tout cela me fait un spectre qui me poursuit. »

Et Montalembert, celui que jadis Lamennais appelait avec tant d'insistance « son Charles bien aimé », notait sur son carnet : « J'apprends l'horrible mort de l'abbé de Lamennais, mort avant-hier dans Timpénitence finale, après avoir été vingt ans infidèle à la foi (pi'il avait si éloquemment glorifiée. »

Moins éloignée, la baronne Cottu, malgré ses (îl ans, avait prié longuement près du lit où se mourait Lamennais. Elle lui devait d'avoir compris ce qu'est la vie sérieusement chrétienne, et depuis de longues

XXXVI INTRODUCTION

années ils étaient amis. Elle obtint une photographie qui le représentait sur son lit de mort et y inscrivit ces mots : « La miséricorde de Dieu est infinie, nul ne peut en sonder les mystères. »

Quinze ans après, dit le Comte d'Haussonville — dans une introduction qui vaut bien des volumes — quinze ans après, «en pleine possession de ses facultés et de sa rare intelligence, elle résuma son jugement sur Lamennais ». Juste à la veille de sa propre mort, elle rendait hommage à son âme sincèrement religieuse et ajoutait même : « L'orgueil n'était pour rien dans sa funeste témérité. »

Il est vrai, ceux qui pour expliquer sa conduite voient en Lamennais un orgueil exceptionnel peuvent s'appuyer sur Lamennais lui-même. N'affîrme-t-il pas dans VEssal : « Quiconque ayant cru cesse de croire, cède à un intérêt d'orgueil ou de volupté » ?

Cependant pour expliquer toute cette àme passionnée, il faudrait faire appel à d'autres éléments. Mal constitué ph3'siquement à cause d'une grande dépression de l'épigastre, toujours souffrant, Lamennais est un malade, un nerveux, épuisé par une toux sèche, jeté souvent dans la prostration la plus complète par des spasmes qui vont jusqu'à l'évanouissement.

A cause de ce tempérament impressionnable, Lamennais plus que tout autre avait besoin de direction, d'affection ; il n'eut pas de mère, il n'eut pas non plus de maître. La tendresse maternelle l'eut rendu moins âpre, moins violent, moins brusque, moins sombre, — il n'aborda jamais les questions que par le côte irritant. Un maître lui eut appris à se défier des sorites, des synthèses, — l'esprit de système l'égara toujours. S'il fut aussi « trop soldat », s'il était trop obstiné, n'est-ce pas en partie parce que sa pensée resta toujours trop solitaire? Un ami qui eut partagé, non seu-

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