FEUILLETS ÉPARS
se reposer. Est-ce là tout ? Non, je vois une croix tournée vers l'Orient, elle marque le point où le soleil se lève, et sur le soir soupirent auprès des voix douces et mystérieuses. ^
Dors, ô ma Polog-ne, etc.
Regardez î Sur son front pâle, mais calme, est une confiance impérissable, sur ces lèvres un sourire léger. Qu'a-t-elle aperçu dans son sommeil ? Serait-ce un vain rêve qui la trompe en fuyant ? Non, la vierge divine, qu'elle proclama sa reine, est descendue d'en haut : elle a posé une main sur son cœur, et de l'autre, écartant le voile de l'avenir, la foi, debout derrière ce voile, lui a montré la liberté.
Dors, ô ma Pologne, dors en paix, dans ce qu'ils appellent ta tombe ; moi, je sais que c'est ton berceau.
Pensées Diverses
On ne lit plus : on n'en a plus le temps. L'esprit est appelé à la fois de trop de côtés, il faut lui parler vite, ou il passe. Mais il y a des choses qui ne peuvent être dites ni comprises si vite, et ce sont les plus importantes pour l'homme. Cette accélération de mouvement qui ne permet de rien enchaîner, de rien méditer suffirait seule pour affaiblir, et, à la longue, pour détruire entièrement la raison humaine.
Voulez-vous savoir la différence qui existe entre une opinion et une religion, entre la conviction de l'esprit et la foi ? Voyez cet homme qui s'est convaincu, après un mûr examen, de la vérité du Christianisme, qui en connaît toutes les preuves, et les oppose avec tant de force aux incrédules. Il croit à la religion comme à la géométrie, et l'une n'influe pas plus que l'autre sur sa conduite. Le Christianisme lui est démontré, et sa vie n'est qu'une continuelle violation des préceptes du Christianisme. Il s'en ira, ce Chrétien spéculatif, louant la beauté de la loi évangélique, à peu près
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comme un Français louerait la légfislation des Chinois. C'est son opinion; il la défendra : pour la pratique, c'est autre chose; il a dans le cœur une autre loi que sa raison méprise, et qui n'en est pas moins la seule règle de ses désirs et de ses actions. Il est étrange qu'il y ait de tels hommes; et pourtant qui n'en a pas rencontré un grand nombre ?
Depuis qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir sur rien, on ne parle que du progrès des lumières. Encore un peu de temps, et l'on saura tout. Parmi tant de découvertes, les plus utiles, celles qui marqueraient le mieux un véritable progrès du genre humain vers la perfection ou le bonheur, seraient des découvertes morales. Or, quelle vertu a-t-on inventée depuis Jésus-Christ?
La prière est le langage de l'espérance, et la plus tendre expression de l'amour; elle est si naturelle à l'homme, qu'il n'en vient pas aisément à ne plus prier; c'est comme le dernier effort d'un être que l'orgueil concentre en lui-même, et qui rompt avec tout ce qui est. Le désespoir ne prie point : aussi l'orgueil, porté à son comble, est-il une sorte de désespoir affreux de l'intelligence, qui aime mieux régner sur le néant, sa possession propre, que de recevoir de Dieu l'être ou la vérité.
Cet homme croit à la religion, il la pratique peut-être en secret. Savez-vous ce qui l'empêche
de se montrer ouvertement chrétien ? Une pudeur bien naturelle : Dieu est mal vu de certaines gens. Malheureux! cesse de te cacher derrière la croix; viens et regarde en face Celui qui y est cloué, qui meurt pour toi; et puis, par égard pour ses bourreaux, rougis de Lui !
La vie est comme une nuit d'hiver, triste et longue; la philosophie la fait haïr, la religion la fait supporter : ce n'est pas son moins beau triomphe.
La preuve que nul esprit n'est juste de tout point, c'est l'estime que chacun fait de soi-même.
Une attention trop scrupuleuse aux mots énerve le style, dessèche et rétrécit l'esprit, refroidit l'âme, et tarit toutes les sources d'une mâle et franche éloquence. C'est cet esprit de critique minutieuse, qui a donné naissance au style académique, si éloigné du style des Bossuet, des Pascal, etc. etc. Nourrissez longtemps votre esprit de l'étude des grands modèles; pensez, méditez longtemps; amassez dans le silence comme un trésor de faits, de connaissances, de réflexions; puis, si votre génie vous sollicite d'écrire, livrezvous tout entier et sans contrainte à ses inspirations : c'est ainsi qu'on est éloquent. Il faut que l'écrivain domine ses pensées, et soit dominé par ses sentiments.
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Les passions du cœur sont plus vives, mais moins constantes que celles de l'esprit.
Il y a un libertinage d'esprit qui use l'âme, comme la débauche use les sens.
Dans son Essai sur l'histoire, les mœurs et l'esprit des nations, qui n'est d'un bout à l'autre qu'une satire du genre humain, Voltaire a dit, et l'on a depuis répété mille fois, que la vraie liberté consiste à n'obéir qu'aux lois (chap. XVIÏ). Rien ne montre mieux que cette espèce d'apophtegme philosophique avec quelle facilité les hommes se contentent d'une apparence de sens. Les lois ne commandent point; elles sont la chose commandée. Ainsi, premièrement, si l'on veut s'entendre, ce n'est pas aux lois, mais à celui qui a fait les lois, que l'on obéit : d'où il suit, en second lieu, que le Turc à Constantinople, et l'Anglais à Londres, obéissent également aux lois, et n'obéissent qu'aux lois; car la volonté du sultan est la loi à Constantinople, comme la volonté du parlement est la loi à Londres. Or Voltaire, ni aucun de ceux qui ont répété sa phrase, n'ont voulu dire qu'un Turc était aussi libre qu'un Anglais.
Leur pensée est-elle que la vraie liberté consiste à n'obéir qu'au pouvoir dont les volontés sont invariables? Cela serait encore très faux : car supposez de mauvaises lois, des lois oppressives, comment sera-t-on libre précisément parce qu'on vivra sous une immuable oppression ? Et de plus,
dans cette hypothèse, la liberté serait une chimère, puisqu'il n'y a rien sur la terre de plus chimérique que des lois ou des volontés qui ne changent point; et les lois d'ailleurs, pour être toujours bonnes, doivent changer quelquefois, suivant l'état de la société. Toutes les lois d'un peuple naissant ne conviennent pas au m.ême peuple plus avancé dans la civilisation.
Veulent-ils dire qu'être libre, c'est n'obéir qu'à un pouvoir légitime dont les volontés sont justes? Tout le monde en conviendra; c'est comrre s'ils disaient : La liberté consiste à n'obéir qu'au pouvoir établi de Dieu, et qui gouverne selon la loi de Dieu, loi parfaite, et hors de laquelle il ne peut exister rien de juste. La vraie politique, aussi bien que la vraie philosophie, commence et finit dans le cathéchisme. Un pauvre prêtre de village enseigne l'une et l'autre, au pied de l'autel, à de petits enfants qui comprennent cette simple et sublime doctrine. Une autre doctrine a été, de nos jours, enseignée aux hommes au pied de l'échafaud; je ne sais s'ils l'ont comprise, mais elle a dû au moins fixer leur attention.
Avez-vous vu sur un cercueil ce long drap noir semé de larmes ? C'est l'emblème de la vie.
Toutes nos joies sont soudaines; jamais elles ne naissent de la réflexion : on dirait qu'elles ne peuvent entrer dans l'âme que par surprise.
Il y a des esprits qui ne sont jamais sortis du
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même lieu, qui n'en connaissent point d'autre, qui ne soupçonnent pas qu'il y ait quelque chose au-delà de leur petit empire. Ces esprits s'inquiètent quand on les quitte. Si vous dépassez leur frontière, ils vous croient perdu.
La flatterie est la politesse du mépris.
Où se précipite cette foule ? Jeunes et vieux, riches et pauvres, se pressent, se mêlent, se confondent. Une invisible main les pousse, à travers un étroit passage, vers une porte qu'ils se hâtent de franchir. Au-delà que se trouve-t-il? Ils le sauront tout à l'heure ; à présent ils n'ont pas le temps d'y songer.
Qu'est-ce que la mort? Le lendemain des grandeurs, des richesses, des plaisirs. On se couche dans les pompes et dans les voluptés, on se réveille dans le sépulcre, sous un froid linceul, entre l'oubli de la terre et l'éternité de l'enfer ou du ciel.
Il est une grande loi à laquelle, en général, on fait bien peu d'attention et que j'admire d'autant plus que j'y réfléchis davantage; c'est la loi de souffrance, sans laquelle il n'y a rien de beau, de grand, ni même de véritablement doux. Le bonheur n'attache pas les hommes les uns aux autres. 11 faut qu'ils aient souffert ensemble pour s'aimer autant
qu'ils sont capables d'aimer. Dans les arts, dans les lettres, dans le monde, toujours et partout, la joie est stérile; c'est la douleur qui enfante presque tout ce que les hommes admirent, et la vertu, qui est la beauté par excellence, se perfectionne dans la souffrance, dit saint Paul. Heureux ceux qui pleurent! Il y a plus de vérité dans cette parole, et plus de consolation réelle, que dans les innombrables traités des philosophes sur le souverain bien.
On dit qu'il y a eu des anthropophages. Je ne sais, mais cela n'a pas dû être long; ils ont dû mourir empoisonnés.
On ne sait presque plus le français, on ne l'écrit plus, on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une espèce de jargon à peine intelligible. Les journaux et la tribune ont surtout contribué à la corrompre, ainsi que certaines coteries de petits auteurs en prose et en vers, qui, avec une plénitude sans exemple de confiance en eux-mêmes et d'orgueil, sont venus secouer leurs sottises et leur ignorance sur ce magnifique idiome, comme des gueux secoueraient leurs sales haillons sur les tapis d'un splendide palais.
Mon âme, pourquoi es-tu triste ? Est-ce que le soleil n'est pas beau, est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on voit et les feuilles et les fleurs, avec leur mille nuances, éclore sous ses