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Langues perdues de la Perse & de l'Assyrie ... Perse

M. J. Menant avait fait paraître en 1864 la seconde édition d’un volume intitulé les Écritures cunéiformes1. A celte époque, le but de l’auteur était de retracer impartialement les travaux qui avaient préparé la lecture et l’interprétation des langues de la Haute-Asie qui, nouvellement connues et mises en lumière, changeaient tout à coup les données de l’histoire. L’incrédulité et le doute avaient accueilli ces belles découvertes; il s’agissait de gagner la confiance par la bonne foi et la loyauté; d’une autre part, il n’était pas inutile de montrer par quelle longue série d’essais et de tentatives on était arrivé à ce résultat magni-

l Première édition, 1860,

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fique qui d’emblée créait une science entière. Il fallait aussi faire comprendre comment, pas à pas, au prix de quels tâtonnements, de quelles hésitations, les chercheurs avaient réalisé cette œuvre et s’étaient transmis la somme de leurs efforts. L’exposé de M. Menant avait assurément sa raison d’être; depuis longtemps les études assyriennes sont acceptées avec confiance, et toute hésitation a disparu ; mais il nous semble que cet exposé offrira aujourd’hui encore un très réel intérêt. Les travailleurs ne manquent pas, et il est même à souhaiter que leur nombre aille toujours croissant, de sorte que pour ceux qui seraient tentés de s’y joindre, ces pages ne seront pas absolument inutiles; car au début d’une science nouvelle « on a à cœur, comme l’a dit si bien le <r grand Burnouf, de réunir tous les secours que « peuvent fournir les devanciers. » Loin de décourager le chercheur, l’excitation semble plus

PRÉFACE

grande; un désenchanté illustre, dont les labeurs ne furent pourtant pasvaÎHS, disait : « qu’en soi « il est fort indiffèrent que ce soit tel ou tel qui « ait fait telle ou telle découverte. Le public a amie à jouir, sans trop prendre garde à la « main qui l’enrichit » Au point de vue absolu, rien de plus vrai. Qu’importe le semeur, si le grain lève, croit et fructifie ? Pourtant un sentiment de justice et d’honneur scientifique défend d’oublier les travaux d’hommes qui ont loyalement cherché la bonne voie et y ont marqué leurs pas.

C’est précisément ce sentiment qui nous pousse à présenter de nouveau le livre de M. Menant , avec les modifications que l’état présent de la science comporte, insistant sur certains points qui avaient été négligés au début comme indifférents, passant légèrement sur tels autres devenus trop

i Anquetil Duperrox, Discours préliminaire, p. cccclxxxviij.

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connus pour qu’il soit nécessaire de s’y appesantir. — Nous séparerons les travaux qui ont été entrepris sur les écritures de la Perse de ceux qui ont été faits sur les écritures assyro-babyloniennes . Nous commencerons par le Perse qui est le premier en date dans le développement logique des découvertes. Ce fut d’ailleurs en Perse que les voyageurs remarquèrent sur les ruines ces caractères étranges, traits en forme de pointe, de pyramide, de flèche ou de coin qui se combinaient de différentes manières et ne laissaient saisir aucun rapport avec les écritures connues. A cause de cet élément radical, de cette forme de clou, de coin ou de flèche qui paraissait servir de base aux caractères, on leur donna le nom de keilschrift, d’ arrow-headed, de cludiformes et enfin de cunéiformes; ce dernier nom, quelque impropre qu’il soit, a prévalu, a été consacré par l’usage et demeure acquis à cette écriture.

PRÉFACE

Sans entrer dans des détails qui se trouveront dans le cours de l’histoire du déchiffrement, notons, dès ici, la différence radicale de l’écriture employée en Perse de celle qui fut usitée en Assyrie et en Chaldée. Les inscriptions relevées sur les ruines de la Perse se présentent par groupes qui comprennent trois langues et deux systèmes pour les traduire. L’un d’eux fournit à l’aide des signes les éléments d’un alphabet, c’est le système arien; les inscriptions de cette nature occupent la première place dans les inscriptions trilingues, c’est l’Iranien pur, le Perse, en un mot, une langue qui peut être considérée comme la mère ou la sœur aînée du Persan moderne.

L’autre système nous offre le clou primitif formant des caractères qui ne répondent plus à de simples lettres, mais qui expriment des syllabes, et quelquefois des mots ; il procède donc d’un principe complètement diffèrent du premier ;

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aussi pour le distinguer, quelles que soient les langues qu’il pourrait traduire, on lui a donne le nom d’écriture anarienne.

Telle est la division que nous avons adoptée et que nous suivrons dans ces pages.

Nous espérons que l’aridité de cet exposé ne découragera point le lecteur; nous aurions à cœur, plus que tout autre, de gagner à ces études des adhérents sincères. Le champ de l’érudition moderne est beau et tentant; l’archéologie, l’histoire et la philologie s’y rencontrent journellement ; aussi les esprits jeunes et audacieux verront s’ouvrir devant eux une longue carrière; si beaucoup a été fait, beaucoup reste encore à faire. Les travaux d’analyse, si consciencieusement menés, permettront un jour d’aborder d’heureuses synthèses; mais, pour l'instant, la science a besoin avant tout de nouveaux documents

PRÉFACE

et elle souhaite que de hardis explorateurs comblent les lacunes de l’histoire et fassent parler plus clairement encore les peuples oubliés I

l’éditeur.

Paris, janvier 1885.

LE ZEND

Les inscriptions dont nous allons nous occuper appartiennent à l’époque la plus glorieuse de l’histoire de l’antique Iran; leur lecture a modifié totalement les idées que nous nous étions faites sur la civilisation de la Haute-Asie; elles ont apporté le contrôle le plus sérieux qu’il est possible de désirer aux traditions qui nous sont parvenues par les historiens orientaux -et les auteurs grecs. Leur déchiffrement est une des gloires de notre siècle.

La religion mazdéenne, aussi peu connue que les annales de la Perse, excita d’abord la curiosité intelligente des savants ; les textes grecs dévoilaient une partie de ses mystérieux dogmes sans arriver à satisfaire; éloignée du Polythéisme, ou tout au moins nous apparaissant sous une forme plus épurée, elle appelait l’examen, méritait la discussion ; en

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un mot, il y avait en elle un attrait irrésistible qui explique l’énorme quantité de travaux entrepris sur une base aussi fragile que des ouvrages de seconde main, lesquels, bien que déjà anciens, n’avaient naturellement qu’une valeur relative. Qui donc, avant notre siècle, se serait avisé de comprendre l’importance d’un document authentique apporté comme contrôle à l’hypothèse du chercheur? C’est cette vérité qu’allait deviner d’emblée un jeune homme, Anquetil Duperron, et Dieu sait au prix de quels travaux et de quels dangers il devait préparer la voie aux érudits modernes !

Nous esquisserons d’abord l’ensemble des travaux dont les Livres sacrés de la Perse ont été l’objet pour arriver ensuite à l’historique du déchiffrement des textes cunéiformes. Cet ordre nous semble tout rationnel, le déchiffrement ayant été en partie la conséquence du succès des traductions de YAvesta ; il y a un moment où nous verrons les deux études, après avoir marché parallèlement, se fondre dans l’esprit des mêmes savants. Peut-être trouverat-on que nous nous attardons, mais si nous le

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faisons, c’est complètement de parti-pris. Les études iraniennes ont acquis une passionnante notoriété en France. Les grands noms d’Anquetil et de Burnouf permettent de les réclamer pour nôtres ; aussi éprouverons-nous un vif sentiment de satisfaction à saluer en passant nos maîtres illustres et à insister sur ces glorieuses origines.

On est trop fier de nos jours, ce semble; on a une foi tellement robuste, une confiance si solidement établie en nos forces intellectuelles, qu’il est bon parfois de jeter un regard en arriére et de connaître le point de départ d’une assurance semblable. En effet, si l’esprit moderne, discipliné et assoupli, a su docilement s’astreindre aux rigueurs des discussions de la philologie, se ployer sans murmures aux efforts consciencieux de l’archéologie ; par contre, à côté de timidités inconnues des anciens, poussé par sa propre logique, il se montre intolérant sans mesure ni pitié pour le chercheur dérouté en présence du triomphe du document original, qui vient clore toute enquête , devant lequel tombent tous les

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arguments ; si bien qu’on se demande d’où naît tant de confiance, comment et à quel prix elle a été acquise ? Cette confiance, nous sommes en droit de l’avoir, mais nous devrions nous souvenir qu’elle ne vient pas de nos propres efforts, qu’elle nous a été léguée. Nos devanciers ont franchi un abîme pour arriver à cet état de science, sinon complète, du moins consciente à la fois de ses conquêtes et de ses défaillances ; sachons leur rendre hommage.

Au dernier siècle, de même que son histoire, la religion des Perses n’était connue que par les Grecs 1 . Si on consultait Diderot , par exemple, la religion de Zoroastrc était considérée comme une simple secte, et scs livres comme une lourde élucubration faite au temps d’Eusêbe.

i Sur la religion des Perses, voy. Hérodote, liv. i", ch. cxxxi — cxxxn — cxxxviii — m. ié. — Ctésias. — Deinon. — Théopompe de Cliio. — Hermippe de Sinyrnc. — Les fragments conservés par Plutarq.ue. — Diogène I.abrce. — Pline. — Strabon. — Pausanias. — Dion Ciirvsostôme. — Agatiiias. — Sous les Sassanides : Damascius. — Théodore de Mopsueste.

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Voici l’opinion de Bayle dans le Dictionnaire historique et critique : « Nous ne saurions « voir goutte dans ce chaos de pensées, « nous autres Occidentaux; il n’y a que des « Levantins accoutumés à un langage mystique « et contradictoire, qui puissent souffrir sans a dégoût et sans horreurun si énorme galima- « tias ». Cette critique visait le travail d’un savant Anglais, Thomas Hyde, qui, en 1700, avait fait paraître u ne Histoire de la Religion des Perses.

Ce « chaos », ainsi qu’il plaisait à Bayle de le nommer, avait intéressé, bien avant Hyde, un érudit fort peu connu, mais d’un tour d’esprit non méprisable ; sa carrière orageuse, sa fin tragique absorbèrent l’intérêt qui sans cela se serait attaché au savant; nous voulons parler de Barnabé Brisson , le fameux Premier Président de la Ligue 1 . Son travail sur la

i Barnabe Brisson, Poitevin, fils du Lieutenant de Fontenay le Comte, mort le 15 novembre 1591. « Le vendredi 15e de « novembre 1591» le Président Brisson, Larcher, Conseiller eu « la Grand’Chambre et Tardif, Conseiller en Chastelet, furent1 « constitués prisonniers , le matin , et tous trois pendus e « étranglés, le matin mesme avant midi dans la prison. Le

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religion des Perses ' est assez curieux en ce sens qu’il montre les ressources énormes d’érudition qu’il possédait ; toute sa science est tirée des anciens. De son temps on le citait comme ayant rédigé « plusieurs doctes escrits « qui le rendront tousjours très recommanda- « ble à la postérité2 ». Peu à peu ces « doctes escrits » tombèrent néanmoins dans l’oubli; les étrangers ne les citent jamais, et Haug affirme que ce fut Thomas Hyde qui entreprit le premier travail sur la religion des Mages ?.

Thomas Hyde, Professeur de langues à

« premier exécuté fut le Président Brisson qui parla longtemps « et les harangua, cuidant sauvez sa vie, pour laquelle il « priait qu’on le confinast au pain et à l’eau, quelque part, « entre quatre murailles, jusques à ce qu'il eust achevé le « livre qu'il avait commencé pour l’instruction de la jeunesse, « comme grandement nécessaire et utile au publiq. » — Voy. L'Estoile, Journal , vol. V, p. 124. Ed. des Bibliophiles.

1 De régi 0 Per sa ru in principatu libri très. Paris, 1590. ld. Cum notis silburgii et tripl. indiei ap Commelin. 1595. — Daus les Œuvres complètes. Paris, 1606, in-40. — Une quatrième édition in:8°, publiée par J. -H. Ledcrlin, parut à Strasbourg en 1710.

2 Brie fs éloges des hommes illustres desquels les pour /raids sont ici représentés. Par Gabriel-Michel Angevin, avocat en Parlement. Voy. L’Estoile, vol. IV, p. 372. Ed. des Bibliophiles.

3 Haug. Essayst p. 16.

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Oxford, eut, en effet, l’honneur de résumer dans son œuvre capitale la somme des connaissances acquises au xviii6 siècle sur la religion des Perses ' ; s’aidant de toutes les lumières qu’il put recueillir, il dressa, sans documents originaux, un tableau aussi complet que possible de la religion des Perses et des Miédes, en essayant de mettre d’accord les données classiques et celles des historiens musulmans J.

Son livre, en lui appliquant les exigences de la science moderne, n’est qu’une compilation dénuée de sens critique, mais qui annonce un remarquable savoir. Les textes sur lesquels il s’appuie ne sont pas de la première antiquité. Il cite particuliérement le Farbang- Djehanguiri , dictionnaire persan commencé dans le xvie siècle, sous le régne de Schah- Akbar, terminé sous celui de Djehanguir, et

1 Velerum Persarum et Parthorum et Medorum religionis historié. — Oxford, 1700 etc. — 2 éd. 1760.

2 Ecrivains arméniens : Eznik, Elisée, Ve siècle. — Ecrivains musulmans: Maçudi, xc siècle; Zarastani, xue siècle ; Dimishgi, XIVe siècle.

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qui ne peut donner aucun renseignement sérieux sur l’histoire de l’ancienne Perse . Hyde rapporte également plusieurs passages d’un livre intitulé 1 tViraf Namab et le Sadder qu’il cite d’après des traductions persanes sans autorité ; il possédait déjà dans ses manuscrits 1 ’l^esclmê et les Néaescbs, mais ne connaissant ni le Zend ni le Pehlvi, il n’en avait pas fait usage 1 .

On s’est beaucoup occupé de Th. Hyde; après sa mort2, on s’est servi même de son nom et de sa science pour contrister et amoindrir une noble et grande intelligence. Sans diminuer la valeur du savant anglais, le point essentiel, et qui reste prouvé, c’est que Hyde avait des livres zends sous la main, et n’en connaissait pas la langue; de plus, que Y Avesta complet n’ayant pas encore paru en Europe , on ne saurait lui reprocher cette lacune ; on ne peut que déplorer l’égarement de ses partisans qui voulurent quand même le faire plus savant qu’il ne l’aurait avoué lui-même ?.

1 Anqvetil Duperron, Dis. prêt., p. iv.

2 Hyde mourut le 18 fév. 1702.

5 Anquetil rend hommage au Dr Hyde, et se refuse de relever les

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Les premières pages de YAvesta, apportées en Europe, le furent par un Anglais, George Bourchicr ', qui les avait reçues en 1718 des mains des Parscs établis à Surate. C’était un exemplaire du Vendidad Sade, dont il fit cadeau à la bibliothèque Bodléïenne d’Oxford où il fut fixé au mur à l’aide d’une chaîne, comme un objet rare et précieux entre tous. Or, c’était un missionnaire français Gabriel de Chinon 2 qui avait signalé l’existence de ces livres ; Bourchier les avait rapportés en partie, mais ces manuscrits restaient lettre close. L’ignorance extrême dans laquelle on se trouvait sur la religion des Perses et de son grand prophète Zoroastre était donc toute naturelle. La Perse avait changé maintes fois de maîtres, de sorte que la conservation de ces livres antiques et leur présence dans l’Inde ? étaient un fait aussi

erreurs qu'il a remarquées dans l 'Histoire de la Religion des Perses disant judicieusement qu'il n'y a pas d’ouvrage qui n’en ait,

« surtout quand il est question de défricher une terre, de frayer « une route nouvelle.» Voy. Anquetil. Dis.prél., p. cccclxxxviii.

1 Le Vendidad, le Yaçna et le Vispered, 1723.

2 Relations ttouirel les du Leiant. Lyon 1695.

3 Anqvetil Duperron, Dis. prèl p. cccxvm. — Dhosaboy.

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difficile à comprendre et à expliquer que leur céleste origine !

La conquête macédonienne avait cruellement traité l’antique Iran ; Alexandre avait fait brûler sept des livres sacrés de Zoroastre et envoyé les quatorze autres en Macédoine ; il les avait fait traduire en Grec, parce qu’ils traitaient de la médecine et de l’explication des songes.

A l’avènement de la Dynastie sassanide, les Perses cherchèrent malgré cela à reconstituer leur liturgie ; mais il est assez difficile d’apprécier le résultat de leurs efforts; les renseignements manquent sur ce point. Au vnc siècle, les Arabes mirent fin à l’empire Perse, qui s’effondra dans la grande bataille de Néhavend, à 50 milles environ de l’antique Ecbatane. Jcsdedjerd, le dernier des rois sassanides, fut contraint d’abandonner son royaume; il parvint

Framjee. The Parsecs, their hisiory , man tiers, cuslonts and religion, I.ondon 1 8$ 8. — On peut aussi consulter avec intérêt une relation indigène de l’Exode des Parses traduite en Anglais par E.-B. Eastwick : Translation from the Pcrsiatt of the Kissah-i—Sanjan, or hisiory of the arrivai aud seulement of ihc Parsus in India.

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à se cacher quelque temps, mais périt victime d’une trahison qui livra aux Musulmans le secret de sa retraite. Après la mort dcjesdedjcrd, les Perses qui étaient restés fidèles au culte antique, se retirèrent dans le Kohestan où ils vécurent environ cent ans; ils descendirent ensuite à Ormus, sur le Golfe Persique et de là firent voile pour l’Inde où ils prirent terre à Diù. Au bout de dix-neuf ans, guidés par les lois de leur religion, ils se rembarquèrent et abordèrent sur la côte du Guzarate, non loin de Bacin, et allèrent saluer le prince régnant.

Après avoir été entendus par le Rajah et lui avoir promis obéissance, il leur fut accordé la faculté d’exercer leur religion et on leur permit de fonder un établissement qu’il^ appelèrent Sanjan ; plus tard même ils bâtirent un temple au feu Behram. Au bout de trois cents ans, les Parses commencèrent à se disperser; les uns allèrent à Bankanir, d’autres à Barotch, à Ankleiser, à Cambaye, à Bario, faubourg de Surate, enfin à Nauçari. Sandjan se dépeupla

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peu à peu 1 ; les Destours disparurent. Au xiie siècle les Musulmans se montrèrent à T chapanir, sur la route d’Ahmadabad ; le Rajah de Sanjan, effrayé, rappela aux Parses les services et les bienfaits de ses ancêtres, et 1400 d’entre les plus braves répondirent à son appel. Le dévoûment d’Ardeschir est connu; ce chef valeureux ayant succombé ainsi que le Rajah, Sandjan, livré au pillage, passa sous la domination musulmane. Les Parses fuirent, emportant avec eux le feu sacré à Bansdah, et de là à Nauçari où leurs corréligionnaires étaient déjà devenus très riches et très influents ; plus tard, ils le transportèrent à Odouari à 3 2 milles au sud de Surate, où il est encore de nos jours; c’est le plus ancien temple des Zoroastriens dans l’Inde. Nous n’entreprendrons pas dccontinuer le récit des vicissitudes des Parses ni celui de leur établissement à Surate et à Bombay; leur situation actuelle est des plus florissantes 2.

1 Pas un Parse à Sanjan maintenant; il ne reste qu’une tour du Silence.

2 Dhosaboy Framjee. The Parsecs, thei'r history, matt tiers,

LE Z END

Le sort des Parses qui n’avaient point abandonné leur patrie et qui restèrent attachés à la religion de leurs ancêtres, fut des plus misérables. Relégués dans le Kirman, ils pratiquèrent néanmoins les cérémonies de leur culte assez ostensiblement, comme on peut en juger d’après les ruines nombreuses des temples du Feu. Des relations s’établirent entre l’Inde et le Kirman, relations rares et pénibles, le plus souvent envenimées par des querelles religieuses. Les voyageurs 1 avaient renseigné l’Europe sur le sort de ces quelques milliers d’individus et on savait que c’était dans l’Inde, d’une part, et dans le Kirman, de l’autre, que se trouvaient concentrés les renseignements authentiques qui auraient éclairé les discussions savantes des érudits; le xvme siècle n’en jugeait pas ainsi.

customs and religion. London, iS>8. Les Parses sont favorisés par le gouvernement anglais auquel ils sont très solidement attachés ; ils sont pour la plupart adonnés au commerce et sont connus dans tout l’Orient pour leur extrême honnêteté et la parfaite loyauté de leurs transactions.

i Voy. sur les Parses ou Guèbres : Pietro della Valle- Trad. franç. Paris, i66t. — Figueroa. Trad. Wicqfort. 1667. — Chardin. Voyage en Perse. Ed. 1711. — Iver-Porter. Travels in Georgia , Per sia. Londres, 1S2 1-1822.

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— Dans le Dictionnaire Philosophique de Voltaire, on constatait la présence de ces Guèbres ou Parses, descendants des anciens Perses , mais on les signalait comme trop ignorants pour donner des renseignements profitables. La science du Dr Hyde valait mieux !

Pourtant chez ceux qui avaient à cœur de résoudre ces questions, la nécessité de posséder les originaux se faisait sentir. Le manuscrit enchaîné à la Bodléienne, faute d’être déchiffré, restait inutile. L’Ecossais Fraser, Conseiller à la cour de Bombay, se rendit chez les Parses de Surate pour se procurer leurs manuscrits et les étudier; il en obtint quelques-uns, mais personne ne voulut lui enseigner la langue dans laquelle ils étaient écrits ; l’Angleterre promit en vain des sommes considérables à cet effet. La science n’avançait pas néanmoins, et on discutait toujours sur la religion de Zoroastre sans tenir compte des livres qui renfermaient ces mystères. Si en Angleterre la compilation du Dr Hyde faisait tous les frais, en France, l’abbé Foucher, aidé d’une érudi-

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tion merveilleuse, essayait de retracer l’histoire de la religion des Perses et remplissait les Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres de longues dissertations1. — Il faut lui rendre justice ; nous les avons relues dernièrement et nous avons été étonné d'y trouver une foule de choses d’un tour fort ingénieux et qui ne sont pas dépourvues d’un certain sens critique; la tâche est assez ingrate, et peu de gens suivront notre exemple.

Le moment était venu enfin où les livres de Zoroastrc allaient pouvoir être consultés avec fruit et apporter les lumières désirées. Un Français d’une vigueur et d’un courage exceptionnels, Hyacinthe-Anquetil Duperron, conçut le projet d’aller conquérir ces livres ainsi que la langue dans laquelle ils étaient écrits ; il lui semblait illogique et étrange qu’on s’épuisât à discuter sur une question

1 L'abbé Foücher, Traite historique de la religion des Perses. Mem. de l'Acad., t. xxv, p. 99, 106, 127; t. XXVII, p. 255, 29S, 357; t. xxix, p. 87, 142, 167, 202; t. xxxi, p. 443, 480; t. xxxix, p. 689.

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sans posséder d’autres documents que les élucubrations et les hypothèses des savants. Cette grande idée lui vint à l’âge de vingt ans, et c’est chose assurément remarquable qu’un si noble dessein soit entré dans une tête d’adolescent, qui déploya dans ces circonstances toutes les qualités de l’âge mûr, unies à l’énergie, au courage et à l’enthousiasme de la jeunesse. — En 1754, il avait eu occasion de voir à Paris quatre feuillets^calqués sur le Vendidad Sade qui était à Oxford; il résolut d’enrichir sa patrie de ce singulier ouvrage et d’en entreprendre la traduction. Il se rendit compte de l’état déplorable où se trouvaient ces questions et fut frappé de l’apathie des savants. « Cet « assoupissement général sur un objet aussi « intéressant m’étonna, dit-il ; je conçus dés « lors l’idée du voyage que j’ai fait dans « l’Inde. » C’était, en effet, la solution la plus simple, la voie la plus sûre pour être renseigné; il ne s’agissait que de consulter les Parses sur leur propre religion ' .

i Anquctil est véritablement un savant moderne ; il comprit dès lors cette vérité acceptée de nos jours sans conteste, c’est

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Il communiqua son projet1 à M. l’abbé Barthélemy , à M. le comte de Caylus , à MM. Falconnet, de Bougainville et de Guignes qui l’approuvèrent et lui montrèrent de loin l’Académie des Inscriptions comme récompense 1 ; ils promirent de parler au ministre en sa faveur et d’engager la Compagnie des Indes à seconder ses vues. Les lenteurs qui suivirent ces premières tentatives causèrent une si grande impatience au jeune homme, qu’il résolut de partir seul, à ses risques et périls, et pour lors il n’hésita pas de s’en-

que les questions les plus ardues trouvent une solution toute naturelle dans les résultats des fouilles et dans le déchiffrement des originaux, textes ou manuscrits. On a grandement méconnu cet homme extraordinaire. La société légère et frivole du siècle dernier lui accorda quelques heures d’admiration fugitive, et le savant voyageur fut oublié! - Michelet, sans autorité scientifique, à coup sûr, mais hardi propagateur des grandes idées, peintre sans pareil des personnalités puissantes et robustes, n’a pas un mot pour An quetil ; — quand il veut définir le commencement des relations de l’Orient et de l’Occident, il cite Chardin, Tavemier et le Dr Hyde ! Quinet le traita plus généreusement et comprit la tâche immense d’Anquetil. Le Génie des religions, p. 52.

1 Anquetii. Duperron. Dis. prél., p. vi.

2 Mmjry. Histoire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,

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rôler dans les recrues que la Compagnie envoyait aux Indes Malgré l’horreur de cette position, malgré les remontrances amicales des siens, il quitta Paris le 7 novembre 1754, ainsi que le dit la phrase devenue légendaire de son Discours préliminaire , « au son lugubre « d’un tambour mal monté. » Parti sous ces tristes auspices, il ne devait revoir la capitale que huit ans plus tard pour déposer ses précieux manuscrits à la Bibliothèque du roi.

La relation de son voyage est des plus intéressantes. Comme M. Darmesteter, je ne saurais admettre qu’un érudit moderne n’eut pas le courage de lire le Discours préliminaire ; c’est plus que le « savant », c’est l’homme môme qu’on admire. On y respire une honnêteté parfaite; c’est, en un mot, « un livre de bonne foi », comme aurait dit Montaigne, celui-là même dont les écrits furent la consolation d’Anquetil dans ses longues heures d’isolement et de découragement!

La première partie est le Journal de son

r Voyez Anq.uetil Duperron sur la situation des recrues aux Indes. Dis. prcl p. vin.

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voyage dans lequel il se montre grand observateur, l’esprit très éveillé et très compréhensif. Le récit enregistré jour par jour des dangers qu’il rencontra pendant ses longues courses de Pondichéry à Chandernagor, son retour dans' notre colonie, à la veille d’être perdue pour la France, dévoilent son caractère. Le moindre incident le dépeint hardi , sûr de lui : ainsi, sur le territoire de Balassor, il rencontre un tigre, grand comme un âne, dit-il ; se défiant de sa chétive monture, il met pied à terre, saisit sa rondache et son pistolet d’arçon, et, ajoute-t-il, « l’animal passa fièrement « devant moi sans se retourner, malgré les « cris des paysans éperdus 1 . »

Qu’il s’attarde chez les peuplades de la côte Malabare, qu’il étudie les monuments de Keneri, de Salcette2, il y apporte le même esprit d’observation, de précision et de sangfroid ; et pardessus tout il ne perd jamais

1 Anq.uetil Duperron, Dis. prèl p. lxx.

2 Haug. Essays , p. 25. Sa description des grottes de Salcette peut être encore lue sur l'endroit même, un siècle après sa visite comme le seul récit véridique qui en a jamais été publié.

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l’espoir du succès, la foi dans son oeuvre.

Arrivé enfin à Surate 1 le Ier mai 1758, c’est là que commence la période intéressante pour le philologue; on l’y verra pendant trois ans lutter afin d’obtenir la possession des Livres religieux et la clef de l’Alphabet zend ; la maladie, les embarras diplomatiques et commerciaux n’étaient rien en comparaison des résistances qu’il avait à vaincre de la part des Parses2. Peut-on leur faire un crime de cette défiance, peut-on leur reprocher ces scrupules ? Proscrits, victimes du fanatisme des Musulmans, ils avaient eu de trop sérieuses raisons de craindre pour ces Livres qui renfermaient le symbole de leur croyance, et pour lesquels ils avaient souffert et combattu ! Fraser avait rencontré ces mêmes défiances et n’avait pu les surmonter; Anquctil, plus heureux, allait en triompher et profiter des divisions qui régnaient parmi lcsParscs. Ils s’étaient partagés

1 Anquetil Duperron. Dis. prit p. cclxii.

2 Chinon. — « Jamais la Caballe des Juifs n’a été si réservée à découvrir scs secrets, ni si jalouse de livrer les mystères de sa science voilée. »

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à Surate en deux sectes à propos d’une question astronomique soulevée par un Destour du Kirman 1 ; il en résulta des complications étranges qu’il n’est pas utile de relater ici, mais qui eurent une influence réelle sur le succès de l’entreprise d’Anquetil.

Deux d’entre les Destours les plus éclairés, Darab et Manscherdji se trouvaient à la tête des deux camps; le Destour Darab avait consenti à donner d’abord quelques leçons à Anquetil, tout en opposant parfois à l’ardeur du Français des lenteurs, des résistances qui l’obligèrent bientôt à user de subterfuges et à s’adjoindre l’aide du Destour Manscherdji ; c’est ainsi qu’il parvint à se procurer tous les livres de Zoroastre et à s’initier aux mystères de l’alphabet zend.

Les Parses eux-mêmes étaient peu à même de le renseigner ; ils savaient encore lire ( leurs textes, mais n’en comprenaient plus la langue. Ils avouaient sincèrement leur ignorance et s’en excusaient en entourant leurs textes de la plus grande vénération.

I AxacETiL Duperron , Dis. prêt., p. CCCXXVJ.

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« Il suffit, disaient-ils, que les paroles que « nous adressons à Dieu dans nos prières « soient entendues de lui seul. »

Le culte de Zoroastre en était donc réduit aux formules des religions mortes et consistait à réciter des prières qu’on ne comprend plus et dont on ignore le sens.

La possession de l’Alphabet zend délivra Anquetil de sa dépendance vis à vis des Destours et lui permit de contrôler les livres qu’on lui apportait; aussi dés qu’il pût commencer la lecture du Vendidad à l’aide du vocabulaire pehlvi et persan, il se sentit renaître. Ce travail, le premier qu’un Européen eut jamais fiait en ce genre, lui parut un événement dans la littérature, et il en marqua l’époque; — 24 mars 1759 de J.-C. Il avait raison ; cette date devait être relevée comme le précieux point de départ des études iraniennes '.

Dés lors, il était maître du terrain; malade, il continuait ses études, usant de stratagèmes, de diplomatie, toujours en garde contre les

I AsauETIL Dupf.rron, Dis. frèl.t p. cccxxx.

LE ZEND

Destours qui cherchaient à le tromper et qui en arrivaient aux menaces pour reprendre les livres qu’ils se repentaient de lui avoir vendus ou communiqués. Sans se décourager, la situation devenant difficile, il se contentait d’assurer sa sécurité. « La seule précaution « que je pris, dit-il, fut d’avoir sur ma table « deux pistolets chargés. »

Son séjour à Surate fut amplement rempli ; il gratifiait son ardente curiosité des choses de l’Inde, mais dans ces incursions hardies il avait parfois besoin, pour se rassurer, de porter la main à ses pistolets ; et c’est ainsi qu’Anquetil acquérait peu à peu des connaissances très approfondies sur les coutumes et les cérémonies de la religion mazdéenne, tout en se garantissant de son mieux contre les empiètements des Parses

Il songea enfin au départ. La guerre avait éclaté ; c’était l’heure fatale à la France en Europe et jusque dans l’Inde, où la ruine de notre situation politique et commerciale se

1 Haug. Essays, p. 2 5. — Anquetil est encore aujourd’hui une autorité chez les Parses.

consommait jour par jour Sa qualité de Français devenait un péril ; or le péril ne l’effrayait pas personnellement, mais il songeait avant tout à ses chers manuscrits qu’il fallait mettre en sûreté à n’importe quel prix.

Après avoir demandé inutilement son passage aux Suédois, aux Hollandais, aux Portugais, il fut réduit à s’adresser à nos ennemis. L’Angleterre lui accorda cette faveur, et, le 28 avril 1761, il quittait Bombay sur un navire anglais, emportant 180 manuscrits parmi lesquels se trouvaient deux exemplaires des livres zends de Zoroastre et une partie des livres en pehlvi.

On mouilla dans le port de Portsmouth le 17 novembre 1761. Sa situation était assez étrange; il se trouvait prisonnier de guerre par cela même qu’il était Français ; de plus, il n’avait pas sur lui une obole ! mais ces difficultés n’étaient qu'un jeu pour un homme comme Anquetil : il manoeuvra même si bien

i Anquetil relève avec minutie toutes les causes de la chûte de la prépondérance des Français dans l’Inde.

LE Z END

qu’il put aller à Oxford collationner ses textes à la Bibliothèque Bodléïenne.

De Londres, il gagna Douvres, puis Calais ; l’incommodité des moyens de transport excitait ses plus vives inquiétudes pour la sûreté de ses manuscrits. Les voies de communication n’étant pas sûres, il en éprouvait un effroi presque risible. Les voitures publiques ou particulières peu solides et mal dirigées lui inspiraient également une crainte assez fondée sur le sort de ses précieuses trouvailles.

Néanmoins il approchait; aux portes de Paris même, il fut encore exposé à égarer le coffre qui les renfermait : il entra enfin dans la capitale sain et sauf, sans perte d’aucune sorte; arrivé le 14 mars 1762, à six heures du soir, dès le lendemain 1 5 , il déposait les manuscrits à la Bibliothèque du Roi ' .

Il termine ainsi son journal : «J’avais passé « près de huit ans hors de ma patrie, dit-il, « et près de six ans dans l’Inde. Je re-

l AxaUETIL Dl'PERRON, Dis. prêt., p. CCCCLXXVHJ.

LES LANGUES PERDUES

« venais en 1762, plus pauvre que lorsque « je partis de Paris en 1754, ma légitime « ajrant suppléé dans mes voyages à la modi- « cité de mes appointements. Mais j’étais « riche en monuments rares et anciens, en « connaissances que ma jeunesse (j’avais à « peine trente ans) me donnait le temps de « rédiger à loisir; et c’était toute la fortune « que j’avais été chercher aux Indes. »

Sa tâche était accomplie ; il trouva sa récompense dans la place d’académicien qu’on lui avait fait entrevoir au départ , et travailla dés lors à mettre en ordre ses notes et ses traductions pour faire paraître, en 1771, sa traduction dcl ’Avesta C’était l’œuvre capitale du siècle

i Zend - Avesta , ouvrage de Zoroastre contenant les idées théologiques, physiques et morales de ce Législateur , les cérémonies du culte religieux qu’il a établi et plusieurs traits importants relatifs à l’ancienne Histoire des Perses. — Traduit en français sur l’original zend, avec des remarques; et accompagné de plusieurs traités propres à éclaircir les matières qui en font l’objet , par M. Anquetil Dupcrron. Paris 1771. « Anquetil Duperron, dont la loyauté égalait le courage, offrit à qui voudrait corriger ses fautes le texte original, et, comme le Spartiate qui se félicitait que le peuple eut trouvé un meilleur citoyen que lui,

LE ZEND

qui allait avoir un retentissement immense et soulever des passions furieuses dans le monde savant. Il nous est impossible d’entrer dans tous les détails de la lutte qu’Anquetil eut à soutenir; cela ne rentre pas dans notre étude présente. La principale attaque fut dirigée par un jeune étudiant d’Oxford, William Jones, qui s’acharna positivement contre l’homme et le livre. Dans une lettre écrite en français, il déclarait que « Zoroastre ne pouvait avoir écrit « de pareilles sottises » ; on connaît le fameux passage « tout le Collège des Guébres, etc.... » dans lequel il s’épuise en invectives '. Anquetil ne répondit pas, et pendant plus de soixante ans l’Angleterre tint pour article de foi la parole de William Jones. Richardson renchérit sur ce dernier et nia énergiquement l’authenticité des livres de Zoroastre en affirmant « the uncommon stupidity of the work

il souhaitait que la vérité trouvât un interprète plus habile. Elle attendit soixante ans. » Nàudet, Eloge de Burnou f.

I Lettre à M. A.... du P..., dans laquelle est compris l'examen de sa traduction des Livres attribués à Zoroastre par William Jones,

LES LANGUES PERDUES

« itself » ; d’un autre côté, en Allemagne, Kleuker admirateur d’Anquetil, publiait en 1777 une traduction de son ouvrage. Meiners avait pourtant relevé un étrange grief contre le savant français ; c’est qu’il parlait de choses dont on n’avait jamais entendu parler jusque-là I

Les études zendes étaient créées. — Il nous est impossible d’entrer dans les détails des travaux qui vont suivre2. Relevons la vaste compilation de Rhode « La sainte tradition du peuple %end » (1820). C’était le tableau étudié et consciencieux de la religion des Perses d’après les travaux d’Anquetil. En Danemark, Rasks’ingéniait à retrouver la très proche affinité de la langue duZcnd-Avcsta avecleSanscrit 5(1826). L’écriture monumentale de la Perse le préoc-

1 Z oroas ter s lebcndigcs ÎVort worin die Lehren und Meinungen von Gott, Welty Natur and Mctischen ingleichen die Ceremonim des hciligen Dieu s tes der Parscn u. d. f. aufbehalten sitid. Nach dem Franxpsischen des herrn A no net il Duperron von S. F. Kleuker,

Riga, 1777.

2 Voy. Haug. Essays., p. 20., pour ce qui a trait à l’historique des études zendes.

3 Rask. Ont Zcndsprogcls og Zcndavestas œldc og ogtltet. Copenhague, 1826.

LE ZEXD

cupa également; en effet, au commencement du siècle, ainsi que nous le verrons (p. 10 1), un grand et sagace génie avait déjà trouvé la voie, mais s’était arrêté soudain. Rask reprenait ces mêmçs travaux lents, pénibles, auxquels on s’épuisait sans obtenir de résultats sensibles, partant, études décourageantes pour la foule des travailleurs.

Passons donc rapidement sur cette série de recherches qui avaient eu leur point initial dans l’œuvre d’Anquetil pour arriver à Burnouf qui va s’attacher à cette même œuvre en y ajoutant ce que son génie eut le rare bonheur de deviner et d’appliquer. Burnouf allait se faire « l’interprète habile» qu’Anquetil lui-même eût souhaité ; il marquera à la fois dans les études zendes, où il laissa un monument philologique d’une valeur unique, et dans les travaux sur la langue des inscriptions achéménides à l’heure décisive où des efforts simultanés et indépendants vont apporter le résultat désiré 1 .

1 Des 1S33, une note, page 16, du Commentaire sur le Yaçna, prouve que Burnouf était déjà en possession des résultats du déchiffrement.

LES LANGUES PERDUES

Burnouf fut amené à étudier le Zend comme langue de la Perse ancienne, et quand il voulut lire le texte et l’interpréter à l’aide de la traduction d’Anquetil, il s’aperçut avec surprise que cette traduction était d’un faible secours pour entrer dans l’intelligence des textes >. L’erreur d’Anquetil avait eu une double cause ; deux choses lui avaient manqué : — d’une part, ses maîtres Parses euxmêmes ne connaissaient plus le Zend et connaissaient mal le Pehlvi; — d’une autre, les études de grammaire comparée lui avaient fait défaut ; il n’avait pas eu le temps d’apprendre le Sanscrit que personne ne savait en Europe 2 ; aussi à l’heure où Anquetil Duperron écrivait et dans les conditions où la philologie se trouvait alors, il était difficile et même impossible de faire mieux que lui. « Il était emprisonné dans la traduction fautive de ses maîtres sans nulle issue pour en sortir?. » Il

1 Haug. Essays, p. 23. « He was .1 trustworthy man in every respect. »

2 Mau r Y, Histoire de l'Académie des Inscriptions cl Belles- Lettres, p. 273.

3 J. Darmestethr. — Etudes orientales , p. 17.

LE ZEND

fallait du génie et du bon sens pour reconnaître le mal et trouver le remède.

Burnouf rejeta la tradition Parse et s’attaqua à une traduction sanscrite du Yaçna, faite il y a quatre siècles par les Parses Nériosengh Daval et Ormuzdiar, fils de Ramiar. Cet intermédiaire permit à Burnouf de remonter à la traduction du Moyen-Age, faite à une époque où la religion était encore florissante et la théologie en pleine vigueur '. Il est impossible de donner à qui n’a pas étudié ce livre une idée exacte de la nouveauté et de l’originalité toute puissante de la méthode inaugurée par Burnouf. M. James Darmestcter a résumé cette lutte du génie contre l’inconnu dans une page éloquente que nous rapportons ici :

« Il faut, dit-il, se remettre en face du chaos « même où il avait à jeter le fiat lux; en face de

i Commentaire sur le Yaçna , l'un des livres religieux des Parses, ouvrage contenant le texte % end expliqué pour la première fois , Us variantes des quatre manuscrits de la Bibliothèque royale et la version sanscrite inédite de Nériosengh. Paris. Imprimerie royale,

iS?s-

LES LANGUES PERDUES

« tous ces textes mal établis et incohérents avec « leurs variantes discordantes à l’infini ; en « face de tous ces mots inconnus et aux force mes incertaines, de toutes ces traditions « contradictoires avec leurs fausses clartés et « leurs lueurs vagues, plus décevantes que la « nuit pleine; et quand l’on a abandonné la « tâche de désespoir, suivre le maître dans sa « marche à travers l’inconnu, réduisant les « variantes en groupes, établissant le texte « avant de le comprendre même, rangeant les « termes de sa traduction sanscrite en face du « texte inconnu, et déterminant par la coince paraison des passages analogues où le même « mot Zend revient, le terme Sanscrit qui le cc traduit ; passant de l’explication du mot à cc celle de la forme, dégageant ainsi, pas à cc pas, la grammaire en même temps que le cc vocabulaire; puis allant du sens et de la « forme à l’étymologie du mot, retrouvait « ses parents en Sanscrit ou dans les langues cc d’Europe : grec, latin, germanique, et sou- « vent même par un de ces renversements « de rôle qui sont la marque du triomphe et

LE ZEND

« de l’affermissement définitif des sciences « nouvelles, expliquant par ce Zend qu’il « vient de retrouver, telle forme grecque ou « latine, et jetant la lumière sur les langues « classiques du fond des ténèbres de cet « inconnu d’hier.

« Cela fait, il ne lui suffit pas de retrouver « le sens vrai, il lui faut encore expliquer le « sens faux; il lui faut rendre compte des « troubles qui se sont produits dans la tradi- « tion; quand il y a désaccord entre la science « et l’interprétation des Parses, la science « n’aura démontré le bien fondé de sa doc- « trine que quand elle nous aura appris com- « ment s’est produite l’erreur de la tradition. « Alors seulement l’histoire est complète, « puisqu’on l’a suivie dans son développe- « ment et dans sa déformation ; l’histoire des « oublis et des erreurs fait partie intégrante de « l’histoire des idées '. »

Telle est la méthode, tel est l’enseignement que Burnouf pose au début de ses études et

i Darmesteter. Etudes Orientales , p. 18.

LES LANGUES PERDUES

qui a servi de base aux travaux qui ont fait la gloire de la science moderne.

A la mort de Burnouf, les études zendes prirent un double courant; les uns s’attachèrent à la tradition, les autres à l’étymologie ; chose remarquable, les deux écoles ne s’accordent que sur un point, à se réclamer l’une et l’autre de Burnouf, et les seuls textes sur lesquels il n’y a pas de divergence sont en général ceux auxquels le maître a touché.

Abandonnons maintenant ces belles et grandes études de la langue zende, si attachante à la fois par les circonstances exceptionnelles qui nous l’ont révélée et aussi par la persistance merveilleuse de son emploi qui fait qu’elle se trouve considérée, d’une part, comme langue morte, donc pleine d’obscurités, d’inconnu, et, de l'autre, comme langue sacrée journellement usitée, renfermant en soi les espérances secrétes et les joies consolatrices d’un peuple faible et sans existence politique !

Les noms de Westcrgaard, de Spicgel, de

LE ZEND

Justi, de Haug, d’Oppert, de Darmcsteter, ne peuvent être oubliés ici; avec eux, la langue Zende a acquis et acquiert chaque jour son développement scientifique. Les Parses se sont mêlés à ce mouvement ; dés l’antiquité , le sort misérable qu’Alexandre avait fait subir à leurs précieux livres avait 'éveillé chez eux les désirs pieux de leurs prêtres et de leurs lettrés. Des copistes essayèrent de rassembler les fragments épars des livres sacrés. Dans l’Inde, aux jours attristés de la fuite et pendant les années incertaines qui suivirent, on les vit continuer ces soins, et, au xve siècle, on citera un lettré, Nériosengh Daval.

Les bibliothèques d’Europe et des Parses de l’Inde renferment des spécimens des travaux des copistes fameux Dans les temps modernes, le Destour Jamasp, venu du Kirman, communiqua aux Destours de Nauçari, de Surate, de Barotch, des lumières sur les coutumes et la science de leurs corréligionnaires de Perse.

i Haug. Essays, p. 55.

LES LANGUES PERDUES

Les Parses ne s’isolèrent pas des recherches européennes, et rendirent hommage à Anquetil et à Burnouf. Le plus fameux d’entre ceux qui commencèrent à accorder confiance à nos savants, fut le Destour Peshotanji Behramji Sanjànâ Un autre Destour, Hoshanji Jamaspji, collabora avec Haug. Beaucoup ont à cœur de poursuivre des études qui relèvent chaque jour leur religion, et c’est dans cette vue honorable qu’ils viennent vers nous. Descendants de ces fières races de l’Iran, pieux conservateurs de la foi de leurs ancêtres, ils attendent patiemment le triomphe final d’Ormuzd !

1 Haug. Essaysy p. $8 et suiv.

LES RUINES

On avait donc acquis au prix de travaux immenses une connaissance assez large de la religion mazdéenne d’après les documents originaux. Quant à son histoire, la Perse n’en avait eu d’autre que celle que les Grecs lui avaient faite, car nous ne pouvons considérer comme une source sérieuse d’information, bonne à consulter et à laquelle on peut ajouter foi, le Shab-Nameb, cet admirable monument de littérature persane, chef-d’œuvre de patriotique enthousiasme, mais sans valeur historique.

C’était par les Grecs qu’on connaissait l’histoire des rois Achéménides ; on savait de plus que ces rois avaient l’habitude, pour perpétuer le souvenir de leurs exploits, d’en écrire le récit sur des stèles en plusieurs langues différentes. Hérodote nous dit, en effet, que Darius fit ériger, sur les bords du Bosphore, deux

LES LANGUES PERDUES

stèles de pierre blanche, et qu’il fit graver sur l’une, en caractères assyriens , àavitctia. yoduj.u.xxx^ et sur l’autre, en lettres grec, ques, les noms de toutes les nations qu’il avait à sa suite 1 . Or, il menait à cette guerre tous les peuples qui lui étaient soumis.... Depuis l’expédition des Scythes, ajoute l’historien d’Halicarnasse, les Byzantins ont transporté ces deux stèles dans leur ville et les ont fait servir à l’autel d’Artémis Orthosia, excepté une seule pierre qu’on a laissée auprès du temple de Bacchus à Byzance, et qui est entièrement chargée de ces caractères.

Ce texte est d’autant plus précieux que c’est un des rares passages dans lesquels il est question de l’écriture employée par les Perses, et à laquelle Hérodote donne le nom d 'écriture assyrienne. Thucydide 2 parle également d’une lettre d’Artaxerxés Ier aux Lacédémoniens, écrite en caractères assyriens. Cependant, d’après Strabon et Arrien ?, il y aurait une dif-

1 Hérodote, Mclpomcnc , IV, lxxxxvi.

2 Thucydide. B. IV, c. $, rd. Bipont, III, p. 75.

3 Strabon, XIV, v. 9, et XV, m 7; — Arrien, Anab., 1. II, Cap. v., et 1. VI, cap. xxix.

LES RUINES

férence entre l’écriture des Perses et celle des Assyriens; car ils distinguent ces deux écritures par la dénomination de ypx^uxzx àaavpix et ypxtxtxxzx r.ip'jrr.x. Cette distinction peut être justifiée aujourd’hui, puisque nous savons maintenant que les monuments épigraphiques des Perses étaient écrits à l’aide de deux systèmes graphiques différents. Les renseignements antiques sur ces écritures nous font défaut ; les plus précieux peut-être ont péri avec le Traité de Démocrite d’Abdére sur l’écriture sacrée de Babylone, et nous en serions réduits aux plus vaines conjectures si les découvertes modernes n’étaient venues nous fournir les renseignements les plus précis sur un système graphique qui paraissait à jamais enseveli dans les ténèbres de l’oubli

I Cette écriture ne disparut pas de la scène du monde ni aussi rapidement ni aussi complètement qu’on pourrait le croire; malgré la chûte de Babylone, elle fut d’un usage assez général pour qu’au ier siècle de l’ère chrétienne on s’en servît dans la rédaction d’actes d’intérêt privé qui sont parvenus jusqu’à nous. Conf., OppERTet Menant, Documents juridiques, p. 340. — Au ivc siècle, on l’étudiait encore comme PEgyptien, le Phénicien et les autres langues orientales. Synêsius. Des Songes , p. 343. Trad. Druon.

LES LANGUES PERDUES

On ne saurait douter maintenant que les deux stèles que Darius fit élever sur le Bosphore, ne fussent des monuments semblables à ceux que Ton a découverts sur différents points de la Perse, et que cette écriture que les Grecs appelaient ypxp.pi.xzx xaaùpix ou ■Kepxixcx. ne fût l’écriture que nous avons appelée cunéiforme. Si la stèle dont parle Hérodote nous fût parvenue, elle eût été d’un grand secours pour retrouver la langue des Assyriens et des Perses. C’est une inscription de ce genre qui a donné la clef du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens; mais tout document analogue nous a manqué à l’origine, et il a fallu retrouver sur les ruines de la Perse, par un soupçon sublime, ce que la science moderne a consacré comme le plus merveilleux effort de l’esprit humain.

Les ruines les plus importantes par leurs larges proportions et leur immense renommée sont celles de l’antique capitale de la Perse. Les Grecs l’avaient appelée Persépolis ; mais son nom perse n’est pas par-

LES RUINES

venu jusqu’à nous '. On sait que cette ville fut détruite par Alexandre qui y mit le feu dans une nuit de débauche 2 , et que ses temples, ses palais s’écroulèrent alors pour ne plus se relever. On en désigne aujourd’hui les débris sôus le nom du village qui s’élève à côté de la ville, ou bien encore sous des noms fournis par la disposition des ruines, Tchehl mincir, les quarante, les cent colonnes, ou enfin sous celui d’un des groupes dont l’ensemble se compose et qui rappelle le souvenir des anciens rois de ce pays, Takht-i- Djenischid, « le trône de Djemschid », Kami Dara, « la maison de Darius. » Aujourd’hui ces débris de la splendeur de l’antique résidence des souverains de la Perse sont bien connus de l’artiste, du philologue et de l’antiquaire.

A douze lieues de Schiraz, sur un rocher

x Diodore de Sicile a donné une description de cette ville. Le nom de YlspasTtofas n’est peut-être que la transformation d’un mot iranien que les Grecs auraient d’abord prononcé Ilcpo,£7Tt;A77. — Voy. Oppert, Les inscriptions des Achcmcnidcs,

2 Plutarque, Vit d’ Alexandre, ch. xxxvm — Quikte-Clrce, liv. V, ch. vu, § 4.

LES LANGUES PERDUES

qui domine perpendiculairement la plaine de Merdàcht, s’élève le village d’Istàkhr. C’est au pied de ce rocher que s’étendent les ruines. Les voyageurs qui les ont visitées nous disent l’impression profonde que l’on éprouve en y arrivant, après de fréquents détours dans des sentiers interrompus par les canaux et les marécages de la plaine. Les récits les plus récents, ceux de Ch. Texier de Flandin 2, de M. Dieulafoy?, ne font que confirmer les narrations de Chardin 4, de Corneille-le- Bruyn (, de Morier 6, de Ker-Porter7, etc.

La montagne au pied de laquelle sont

1 Texier. L’ Arménie, la Perse et la Mésopotamie. Paris, 1840-52.

2 Voyage en Perse de MM. Eugène Flandin, peintre, et Pascal Coste* architecte, attachés à l’Ambassade pendant les années 1840-1841, Paris, 6 vol. in-fol.

5 Dieulafoy, L’art antique de la Perse , Achèmenides, Par thés , Sassanides, Paris, mdccclxxxiv.

4 Chardin, Voyage en Perse et autres lieux de l’Orient (Edit- Amsterdam, 1 7 1 1).

$ Cornf.ille;i.e-Bruyn, Voyage par la Moscox'ie en Perse et aux Indes Orientales (Amsterdam, 1718).

6 Morier, A journey through Per sia, Annenia and A sia- Min or to Constantinople, etc. London. Longman, 1812 in-40 fig.

7 Ker-Porter, Travels in Georgia , Per sia, Annenia, ancien t Babylonia. London, 1821-22.

LES RUINES

situées les ruines et qui borne la plaine à l’est, forme en cet endroit une sorte d’hémicycle ; sa base s’élargit en suivant une pente douce. C’est là que s’élèvent sur un vaste plateau les ruines de plusieurs palais. Du haut de cette plate-forme, - le palais principal domine la plaine de Merdàcht dans toute son étendue. La vue se promène depuis les montagnes du Lauristan et les pics élevés du Fars jusqu’aux défilés des monts Bactyaris. Cette immense terrasse a io mètres de hauteur environ et s’étend sur une longueur de 473 mètres du nord au sud et une largeur de 286 mètres de l’est à l’ouest ; elle est formée de pierres gigantesques scellées les unes dans les autres avec une précision qui a défié le vandalisme des siècles ; elle s’ouvre et s’incline pour faire place à un magnifique escalier en marbre noir qui conduit sur la plate-forme '. C’est sur cette plate-forme que se trouvent les trois palais principaux construits par Darius, Xerxès et Artaxerxés; c’est là que furent re-

1 Fl andin, Voyage en Perse, t. II, p. 147 et 14S.

LES LANGUES PERDUES

marqués sur les murailles les singuliers caractères qui firent d’abord soupçonner en Europe l’existence de la langue des Achéménides. La lecture des inscriptions de Persépolis conduisit à cette grande découverte qui amena plus tard celle de la langue de l’Assyrie et de la Chaldée.

Dans les flancs de la montagne qui abrite les ruines de Persépolis, on remarque des tombes magnifiques; sans connaître les noms de ceux qui les choisirent pour dernière demeure, on ne peut douter d’après la richesse de leur décoration qu’elles ne fussent destinées à des hôtes princiers.

Continuons : en quittant Tchchl minar, les premières ruines que le voyageur rencontre sur la route de Schiraz à Ispahân sont celles de Nâkch-i-Roustam, caveaux funéraires taillés dans un rocher à pic ; l’entrée est ornée de bas-reliefs, de chapiteaux, de colonnes dans le genre des sculptures de Persépolis; seul, l’un d’eux est décoré d’inscriptions en caractères cunéiformes, épitaphe, ou testament du roi

LES RUINES

qui devait y reposer. On sait aujourd’hui que cette sépulture fut creusée pour recevoir les restes mortels de Darius

On trouve encore des inscriptions en caractères cunéiformes sur différents points de la Perse : d’abord à Suze 1 2 3, puis sur quelques piliers qui s’élèvent dans la plaine de Mourghàb ?, sur l’emplacement de l’antique Passargade fondée par Cyrus. D’un autre côté, en allant de Kirmanschah à Bagdad, on rencontre sur cette route, suivie de tout temps par les armées qui voulaient sortir de la Perse pour aller à la conquête de la Mésopotamie ou de l’Asie-Mineure , une belle page de cette écriture, gravée à une lieue au nord de la ville sur un rocher escarpé dont la cime est quelquefois couverte de neige au mois de mai; c’est le mont Bisitoun, un des sommets les plus élevés de la chaîne qui, de ce point, se prolonge vers les monts Zagros. Il ne

1 Ctésias. Hist., De rebus persicis, ch. xv.

2 LOFTUS. Travels and researches in Chaldea and Susiana , 185 S.

3 Pour Mourghâb , voyez Dieulafoy , L'Art antique de la Perse , I. part. p. 2.

faut s’arrêter ni aux sculptures ni aux inscriptions qui ornent le pied du rocher; — elles sont de l’époque des Sassanides; — mais, dans un angle rentrant de la montagne, à une hauteur qui l’a mis à l’abri des injures des hommes, se trouve un bas-relief entouré de rochers qui en ont rendu l’accès pour ainsi dire impraticable , et l’ont préservé de la destruction.

En sortant de la Perse proprement dite, non loin de Hamadàn, au fond d’une gorge de l’Elvend, on relève de nouvelles inscriptions en caractères cunéiformes ; puis, plus au nord, sur les rochers de Vàn, en Arménie, et enfin partout où les Achéménides avaient porté les efforts de leur puissance.

LES VOYAGEURS

Les premiers voyageurs qui pénétrèrent en Perse furent des missionnaires français, des marchands anglais et hollandais , puis des moines portugais et italiens qui s’établirent à Ispahân sous le règne des Sophis; mais à la suite des conquêtes de Mahmoud Afghan, ils quittèrent un pays où les schismes mahométans faisaient seuls des progrès.

Cependant quelques pèlerins revenaient de temps à autre en Europe, et racontaient ce qu’ils avaient vu. Ils parlaient de ruines superbes ; celles de Persépolis avaient attiré surtout leur attention. Au xvic siècle, d’après leurs récits, l’architecte bolonais Sébastiano Serlio 1 s’était cru assez bien renseigné pour

i II ier?p libro di Sébastiano Serlio Bolognese, ntl quai si figurano e descrivano le antichita de Roma, e le alire que sono in ltalia e fuori d’Italia. Impresso in Venetia MDLXVI, in-40. De le Antichita , Libro terzo, p. 97.

LES LANGUES PERDUES

rêver et pour donner, non seulement le plan, mais encore l’élévation de ces ruines, afin de prouver que les Grecs et les Romains étaient les premiers inventeurs de la bonne architecture; aussi son imagination, venant à l’appui de son système, n’avait pu inventer autre chose que des colonnes ornées de chapiteaux corinthiens et surmontées d’un fronton qui rappelait les monuments les moins intéressants de l’architecture greco-romaine.

On parlait donc déjà des ruines de Persépolis, et les récits d’un moine portugais, Frey Antonio de Gouvea 1 , avaient vivement intéressé Don Garcias de Sylva de Figueroa, de l’illustre famille des ducs de Feria, ambassadeur de Philippe III, à Goa. Visitant la Perse en 1618, il joignit à la mission diplomatique, dont il était chargé, l’étude des antiquités orientales, et n’eut garde d’oublier ce qu’il avait entendu sur les merveilles de

i Relation des grandes guerres et victoires obtenues par le roi de Perse, Schah-jibbas, contre les empereurs de Turquie, Mahomtt et Achmet en suite du voyage de quelques religieux envoyés en Perse par le Roy de Portugal. Lisbonne 1 6 1 1 . — Trad. du Portugais. Rouen, Loyselet. 1646.

LES VOYAGEURS

l’antique capitale de la Perse Il explora ces ruines , et en donna le premier une description assez étendue pour qu’on puisse se former une idée de leur aspect. Il signala les inscriptions qui les couvrent, et en distingua nettement de plusieurs époques ; les unes légèrement gravées lui parurent modernes; d’autres, au contraire, profondément entaillées, lui semblèrent faire partie du monument lui-méme, et avoir été tracées à l’époque de sa construction1 2. Ces inscriptions le frappèrent surtout par la bizarrerie des caractères. Les lettres, dit-il, se composent de petites figures pyramidales diversement combinées : on en voit sur plusieurs points de l’édifice, à l’escalier, dans les architraves; et, afin de faire mieux comprendre

1 L 'Ambassade de D. Garcias de Silva Figueroa en Perse. Traduite de l’espagnol par M. de Wicqfort. Paris, 1667, *n“4°> P* 163. Voyez encore : Garcle Silva Figueroa Philippi III, Hisp. Indiarumque regis Persiæ regem legati, de rebus Persarum epistola V. Kal., an MDCXIX, Spashani exorata ad marchionera Bedmari I. nuper ad Venetos nunc ad seren. ault. archid. Belgarem principes regum légat. Antverpiæ. MDCXX.

2 Id., ibid p. 158.

LES LANGUES PERDUES

la description qu’il pourrait en donner un jour, il fit faire devant lui le dessin d’une ligne de la grande inscription gravée sur les parois de l’escalier qui conduit à la terrasse.

A peu prés dans le même temps, Pietro délia Valle, gentilhomme romain, visitait également les ruines et en faisait une description très détaillée. Il étudia ces inscriptions aux caractères inconnus et bizarres, formées de petites figures diversement combinées; elles lui parurent, comme Figueroa l’avait pensé, gravées au moment de la construction des édifices. « Au surplus, dit-il dans sa relation1, personne ne peut dire quels sont ces caractères, ni à quelle langue ils appartiennent; ils sont d’une grandeur prodigieuse; ils ne sont point liés ensemble pour former des mots ; ils sont séparés comme les caractères hébreux. J’en ai copié cinq, du mieux que j’ai pu. »

Pietro délia Valle ne doute pas que ces caractères ne soient les éléments d’une écriture;

i Vtaggi di Pielro dclla Valle. Il pelegrino descritto da lui medesimo in lettere familiari ail crudito suo amico Mario Scbipano. La Pcrsia , parte II. Rom a, M.DC.LVIII, in-40, p. 286.

LES VOYAGEURS

seulement, comme les lignes sont séparées par des traits horizontaux et que toutes les lignes des inscriptions sont remplies, il peut y avoir de l’incertitude sur le sens de cette écriture, et il cherche à s’en rendre compte par des observations sur la manière dont les caractères sont formés. Pour bien comprendre le raisonnement de Pietro délia Valle, nous reproduisons ici les cinq caractères qu’il a copiés :

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a Je donne comme indice, dit-il, que cette écriture pouvait s’écrire de gauche à droite comme notre écriture européenne, le second caractère qui est composé de quatre figures semblables en forme de pyramide, trois droites avec la pointe en bas et une superposée horizontalement sur ses trois caractères. La tête des figures pyramidales est dans cette écriture, comme on peut s’en assurer dans tous les caractères, la partie large qui est toujours en haut quand la pyramide est droite. Or, dans

LES LANGUES PERDUES

cette figure pyramidale posée sur les trois figures perpendiculaires, la tête, qui est la partie large, étant à gauche, et la queue, qui est la pointe, se tournant à droite, montrent que le commencement de l’écriture est dans la partie gauche pour se diriger vers la droite. Toutefois, ajoute naïvement Pietro délia Valle, je ne l’affirme pas : Tuttauia, non Vaffirmo per sieur o. »

On peut faire, continue-t-il, la même observation sur le quatrième caractère composé d’une seule figure pendant obliquement, dont la partie supérieure, qui est la plus large et par conséquent la tête, se repose à main gauche, tandis que la pointe, qui est la queue, s’étend vers la droite, etc. Pietro délia Valle fut ainsi, dans sa lettre, datée de Schiraz le 21 octobre 1621, le premier commentateur des inscriptions cunéiformes, et le temps a sanctionné sa perspicacité.

Cependant ces textes ainsi révélés à l’Europe pour la première fois n’attirèrent pas l’attention des savants. A quelle investigation du reste, pouvaient-ils se livrer sur quelques

LES VOYAGEURS

signes inconnus pris au hasard dans une inscription 1 2 3 4 ? D’ailleurs, l’esprit général du xvii0 siècle ne devait point porter les penseurs vers des recherches de cette nature, et si quelques tentatives eussent été faites, on sait, par les rêveries du père Kircher, quelle voie eût été suivie

Les récits des voyageurs ? ne pouvaient donc qu’exciter la curiosité des nouveaux visiteurs, qui, à de rares intervalles, admiraient encore les ruines de Persépolis, tel Mandelslo, 1 6 38 4; comme il traversait la vallée, les prêtres de

1 Le premier monument de ce genre qu’on a possédé en Europe paraît être une brique qui fut envoyée des bords de l’Euphrate au Jésuite Kircher, à Rome, par Pietro délia Valle.

2 Turris Babel, site archontologia , qua primo priscorum post diluvium bominum viia , mores rerumque g est arum magnitudo , secondo turris civitatumque extructio confusio linguarum et inde geutium transmigrations , cum principalium inde enatorum idiomatum hisloria multiplici eruditione dcscribuntur et explicatif ur. Amstelodami,

MDCLXXLX.

3 Un des premiers auteurs qui a écrit sur ces matières, c’est le Père Emmanuel de Saint-Albert qui résidait à Bagdad au xvne siècle et dont la relation manuscrite a été citée par Danville dans son mémoire sur la position de Babylone.

4 Mandelslo, Voyage de Perse aux Indes-Ot ientales mis en ordre par Olearius. Traduc. franc. (Amsterdam, 1727.)

LES LANGEES PERDUES

Schiraz lui affirmèrent que ces naines étaient bien celles de l’antique cité ; il put compter 19 piliers encore debout. — Thévenot ', en se rendant aux Indes, passe par Persépolis et n’en trouve plus que 17.

Chardin s’étendit plus longuement sur la nature de ces inscriptions en caractères inconnus; il était de retour en Europe vers l’année 1674, et il publia la relation de son voyage avec un dessin des inscriptions qu’il avait relevées lui-même sur les murs de Persépolis. Il s’exprime ainsi à leur sujet 1 2 : « Il y a beaucoup d’apparence que les divers peuples qui ont conquis ce pays ont voulu graver sur les marbres de ce magnifique bâtiment la date de leurs exploits et tout ce qui pouvait en transmettre la connaissance à la postérité, comme sur un monument que le temps ne pouvait détruire. On y voit du Grec, de l’ancien

1 Thévenot, Relation des divers voyages qui n’ont pas etc publiés et qu’on a traduits ou tirés des originaux. Paris, Th. Meette, 1696, 4 part, en 2 vol.

2 Chardin, Voyage en Perse , t. II, p. 118 (Edit. Amsterdam, 1711)-

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