‹ Lascaris ou Les Grecs du xve siècle. With biogr. sketches and notes [&c.] by A. DupuisChapitre 11 sur 18 · L'AVEUGLE · texte numérisé non relu

L'AVEUGLE

*^ Dieu, dont Tare est d'argent, Dieu de Claros, écoute^ " Sminthée- Apollon, je périrai sans doute, '* Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'*

C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,

Et près des bois marchait, faible et sur une pierre

S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre.

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des Molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Us avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ;

Ils l'écoutaient de loin ; et s'approchant de lui :

** Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui ?

" Serait-ce un habitant de l'empire céleste ?

** Ses traits sont grands et fiers ; de sa ceinture agreste

" Pend une lyre informe, et les sons de sa voix

'( Émeuvent l'air et l'onde et le ciel et les bois."

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98 ANDBÊ DE CBÈmER.

Mais il entend leurs pas, prête Toreille, espère^ Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger ; (Si plutôt sous un corps terrestre et passager Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse !) Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné, ** Les humains près de qui les âots t'ont amené, ** Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. '^ Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. '* Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux ; *^ Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

" — ^Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, *î Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû

l'attendre ; " Mais toujours soupçonneux, l'indigent étranger " Croit qu'on rit de ses nîaux et qu'on veut l'outrager. " Ne me comparez point à la troupe immortelle : " Ces rides, ces cheveux, cette nuit étemelle, ^* Voyez ; est-ce le front d'un habitant des oieux 9 '^ Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux ! " Si vous en savez un pauvre, errant, misérable ; ** C'est à celui-là seul que je suis comparable ; " Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris, ** Des chansons à Phébus voulu ravir le prix ; Ni, livré conmie Œdipe à la noire Euménide, Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide :

*' Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin *' Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

— Prends ; et puisse bientôt changer ta destinée, Disent-ils." Et tirant ce que pour leur journée Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l'envi sur ses genoux pesants.

Le pain de pur froment, les olives huileuses. Le fromage et l'amande et les figues mielleuses. Et du pain à son chien entre ses pieds gissant. Tout hors d'haleine encore, humide et languissant ; Qui malgré les rameurs, se lançant à la nage. L'avait loi^ du vaisseau rejoint sur le rivage.

AKDBÊ DE GHÊNnsit. 90

•* Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer. ** Je vous salue, enfants venus de Jupiter.

** Heureux sont les parents qui tels vous firent naître ! *^ Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître ! " Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. " Vos visages sont doux, car douce est votre voix. " Qu- aimable est la vertu que la grâce environne ! " Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, " Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots ; '* Car jadis, abordant à la sainte Délos, " Je vis près d'Apollon à son autel de pierre, ** Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. ** Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, " Puisque les malheureux sont par vous honorés. " Le plus âgé de vous aura vu treize années.

" A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, ** Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, " Toi, le plus grand de tous ; je me confie à toi. ** Prends soin du vieil aveugle. — sage magnanime ! " Comment, et d'où viens-tu ? Car l'onde maritime " Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.

** — ^Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. ** J'allais voir, m'éloignarit des rives de Carie, " Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie, ^ Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours ; ** Car jusques à la mort nous espérons toujours. " Mais pauvre* et n'ayant rien pour payer mon passage, " Ils m'ont je ne sais où jeté sur le rivage.

** Harmonieux vieillard : tu n'as donc point chanté ? '* Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

" — ^Enfants, du rossignol la voix pure et légère <* N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire, '< Et les riches grossiers, avares, insolents, '' N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents. " Guidé par ce bâton, sur Parène glissante, " Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, ** J'allais ; et j'écoutais le bêlement lointain '' De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.

100 AMBBÊ DE CHÊNIEB.

" Puis j*ai pris cette lyre, et les cordes mobiles ** Ont encor résonné sons mes vieux doigts débiles. Je voulais des grands dieux implorer la bonté, Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité :

Lorsque d'énormes chiens, à la voix formidable, Sont venus m' assaillir; et j'étais misérable, 8i vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris, ** N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

<' — ^Mon père, il est donc vrai : tout est devenu pire. Car jadis aux accents d'une éloquente lyre, Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, « D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

et

— ^Les barbares I J'étais assis près de la poupe. ^ Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, *^ Chante : si ton esprit n'est point comme tes yeux, *' Amuse notre ennui ; tu rendras grâce aux dieux.

J'ai fait taire mon cœur qui voulait les confotidre ;

Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre. << Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main '< J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. << Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, *^ Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, <' Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli ; *< Que ton nom dans la nuit demeure enseveli.

" — ^Viens, suis nous à la ville ; elle est toute voisine, '< St chérit les amis de la muse divine.

*' Un siège aux clous d'argent te place à nos festins ; " Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, ** Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, ** Te feront de tes maux oublier la mémoire.

'* Et si, dans le chemin, rhapsode ingénieux, " Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux, ** Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, " T'a lui même dicté de si douces merveilles."

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