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craintes du chevalier, il se résigna , reconnaissant d'ailleurs qu'un logis aussi désert serait merveilleusement approprié aux conciliabules du complot à venir.
11 faut avouer que l'extérieur lugubre et abandonné de cette maison semblait aussi donner quelque vraisemblance aux bruits effroyables répandus sur cette antique demeure ; rien de plus triste et de plus dévasté ; on y arrivait du côté de Saint-Mandé par une haute et large porte de chêne , encadrée dans des assises et un lourd entablement de pierres, noircies , dégradées par le temps , et sur lesquelles poussaient une infinité de plantes pariétaires ; de chaque côté de cette porte vermoulue , s'étendait une grille de fer, rouillée, derrière laquelle on avait établi une sorte de palissade en planches grossières, sans doute pour que l'œil des passants ne pût pénétrer dans !a coiw d honneur.
Mais, hélas! malgré son titre ambitieux, cette cour, ainsi que le reste du logis, témoignait de la négligence du propriétaire ou des habitants ; à l'exception de deux sentiers , dont l'un conduisait à l'écurie situé à gauche , et l'autre au vestibule de la maison , cette cour, quoique pavée , était couverte d'une herbe
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épaisse et verdoyante , car on était au mois d'avril , et les pluies avaient été abondantes pendant l'hiver de 1674. — Enfin, comme pour compléter ce tableau de ruines et de désolation, le toit se dégradait en plusieurs endroits ; les cheminées penchaient à moitié renversées , les murailles se lézardaient en tous sens, et la plupart des volets , déplacés de leurs gonds, pendaient çà et là le long des fenêtres.
Le matin même de ce jour, où Latréaumont venait de conquérir si vaillamment la Gazette de Hollande sur M. le marquis de Châteauvillain , le ciel sombre et couvert de nuages „ les longs murmures du vent , le bruit de la pluie qui tombait à torrents , tout concourait à donner un caractère plus mélancolique encore à la Logette au Diable.
Il était huit heures... Un homme vêtu d'un vieux justaucorps vert, portant un large feutre rabattu , et de grandes guêtres de chamois toutes trempées d'eau, poussa une petite porte située à l'une des extrémités de la grille , et après avoir regardé dans la rue avec précaution , entra dans la cour, portant son fusil sous le bras, et sur son dos un sac, d'où s'échappaient les pattes d'un lièvre, et le col pourpre et azuré d'un faisan.
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Se cliri^^eant alors vers les bâtiments de l'écurie, ccl homme, qui n'était autre que L'Andouiller , fils de La Fanfare , l'ancien maître valet de limier de la vénerie du roi, que Ton n'a peut-être pas oublié, déposa son sac dans une petite chambre délabrée où était un pauvre grabat, et suspendit son fusil au-dessus en l'accrochant à un bois de cerf planté dans le mur.
A l'entrée de l'ancien veneur, un vieux chien noir, marqué de feu, dont on se souvient peut-être aussi, Met-a-Mort^ son limier, sortit de dessous le lit, et témoigna la joie qu'il avait de voir son maître, par ses caresses empressées.
Accueillant les avances de Met-à- Mort ^yec distraction, L A ndo ailler s'assit sur le grabat, et tira de son sac un faisan , deux lièvres et une perdrix, que le brave chien courant flaira avec une sorte de dédain.
— Hélas! par Saint-Hubert ! mon vieux Metà-Mort, — lui dit son maître — tu méprises la plume... Mais c'est fini du temps où nous travaillions gaiement ensemble quelque vaillant dix-cors par une belle matinée d'automne, sous la futaie de Fontainebleau, pour donner à courre au roi... Maintenant tu restes ici
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pendant que je vais braconner, au risque de me faire pendre !... et cela pour aider à vivre celui dont ma famille a toujours mangé le pain... et que mon pauvre père avant de mourir m'a recommandé de ne jamais quitter Et L'Andouiller poussa un profond soupir. Deux mots suffiront pour expliquer la présence de ce brave homme à Saint-Mandé dans la Logette au diable.
En 1669, lors du différend qui s'éleva entre M. de Rohanet M. de Villarceaux, La Fanfare et son fils ayant été déclarés coupables de voies de fait envers un gentilhomme d'un des équipages du roi, furent condamnés à passer par les verges et à être emprisonnés durant deux années. Le vieux La Fanfare mourut d'un coup de sang causé par sa rage , pendant qu'on le fustigeait; L'Andouiller, son fils, subit les verges et la prison, et lorsqu'il en sortit, M. de Rohan, cause involontaire, mais pourtant réelle, du triste sort de ces malheureux , le prit à son service.
Tant que le chevalier posséda quelque argent, il eut un petit équipage de chiens d'Ecosse, avec lequel il allait chasser sur les terres de plusieurs de ses amis, qui, peu soucieux de cet exercice , lui donnaient toute latitude
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à CCI cgard. Mais sa ruine étant tout-à-fait consommce, il ne put garder ni chiens ni chevaux, à l'exception pourtant de son che\ al barbe, Selim ^ que Colbert lui voulut acheter à tout prix pour le haras du roi, et que le chevalier, bien que réduit à la gêne la plus extrême, ne voulut jamais vendre, tant il était attaché à ce bel animal , seul débris de son ancienne splendeur.
fjy^ ndouiller resta donc au service du chevalier, autant par attachement que pour tenir la promessefaiteàLa Fanfare dene jamais quitter son maître ; aussi ce fidèle serviteur non plus qu'un vieux cocher et un ancien valet de chambre de M. de Rohan, ne voulurent pas abandonner ce dernier, bien qu'ils n'en reçussent pas de gages réglés, mais seulement quelques écus ça et là, lorsque le chevalier touchait un peu d'argent à l'insu de Latréaumont.
Quant à L'Andouiller , dès que le temps et la nuit étaient favorables, bravant les peines infamantes et même capitales portées contre ceux qui braconnaient sur les plaisirs du roi, il allait à l'atfùt dans le bois de Vincenneset des environs, et en rapportait presque toujours quelques pièces de gibier, destinées à aug-
menter le menu du dîner de son maître , et conséquemment aussi celui de l'office dont l'ancien veneur était commensal, avec maître François le cocher, et Dupuis le valet de chambre.
Ayant donc déposé son gibier dans son taudis et bu quelques gorgées d'eau-de-vie pour chasser le froid de la nuit, V Andouiller se dirigea vers une petite écurie où il comptait trouver Selim , car le brave homme s'était réservé le droit de soigner ce noble animal ; mais quel fut son étonnement, lorsque s'apprêtant à ouvrir cette Box dont il gardait , et pour cause, toujours la clef sur lui, il vit la porte brisée et ne trouva plus son cheval favori! L'exclamation de surprise que poussa ce fidèle serviteur fut si violente , qu'elle éveilla un dormeur placé dans l'écurie voisine , car aussitôt une grosse voix demanda : — Qui est là?
— C'est moi, c'est moi... Mais où diable est donc Selim? — dit L'Andouiller en allant trouver maître François le cocher , gros homme à nez d'un rouge de cuivre, à longues moustaches grises, et pour l'heure enfoui dans uùe sorte de boîte remplie de litière et chaudement enveloppé d'une couverture de laine,
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pour se préserver de l'humidité de celte immense écurie, qui ne contenait que deux chevaux et aurait pu en renfermer vingt.
— Où est donc mon cheval, maître François? est-ce que monseigneur est sorti? il faut alors qu'il se soit levé de bon matin, car je suis parti d'ici à trois heures.
— Monseigneur! monseigneur!... est-ce que monseigneur a le droit de dire ou de faire quelque chose céans ! — s'écria maître François, d'un air brusque et irrité, en secouant la paille dont il était couvert, puis s'asseyant sur sa litière. — Eh ! sarpejcu , c'est ce damné monsieur Tout-à-moi (Latréaumont) qui ce matin à six heures a fait sauter la porte de votre écurie à grands coups de bûche, et a pris Selim sur lequel il est sorti sans lui laisser manger une avoine , voilà ce qui en est!
— Ainsi par cet épouvantable temps , le pauvre animal est à attendre au froid, à la pluie, dans la boue, attaché sans doute aux barreaux d'une fenêtre, comme le roussin d'un boucher! — s'écria L'Andouiller avec indignation. — Et monseigneur, qui justement m'avait expressément défendu de laisser jamais monter Selim par cette tonne de chair. Mais pourquoi cet enragé n'a-t-il pas
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pris , comme toujours , vos chevaux et votre carrosse , maître François ?. . .
— Nos chevaux? c'est-à-dire ceux que M. de Sourdeval a prêtés à monseigneur^ n'est-ce pas ?. . Tenez . . . regardez. . si ce n'est pas à fendre l'âme. . .
Et se levant furieux, maître François fit voir à L'Andouiller deux pauvres chevaux maigres, efflanqués, fatigués, arqués, au poil mort et hérissé, qui avaient tristement le nez dans leur mangeoire , et dont l'un semblait si cruellement souffrir d'une de ses jambes de derrière qu'il la tenait demi-fléchie ,
— Yoilà pourtant comme ce monsieur Tout-à-moi arrange des chevaux qui ne sont seulement pas à nous ! — dit maître François avec un soupir désespéré; — ils sont tellement fourbus qu'ils ne peuvent bouger ; car depuis que monseigneur ne sort plus à cause de sa blessure, moi et ces malheureux animaux, nous avons été à toute heure, nuit et jour, sur pied pour voiturer le gros et grand vilain corps de ce monstrueux éléphant , et rester à l'attendre des journées et des nuitées entières au tripot et au cabaret... J'ai eu beau me plaindre, mais bath!... vous savez bien comment cela se passe ici. Monseigneur m'a promis qu'il
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/«/parlerait., et il s'en est bien gardé.. Maintenant je vous le demande un peu, L And ouille i\ vous qui connaissez les chevaux, une telle besogne est-elle raisonnable? avec cela, que maître Brunet, grainetier, nous fournit du fourrage que c'est pitié , du vrai fourrage de crédit, du rebut, et même depuis hier il n'a plus voulu en donner du tout , disant que depuis cinq mois il n'avait pas encore vu la couleur de nos pistoles. . . mais qu'en revanche il avait vu plus d'une fois la grande canne de M. Tout-à-moi,
— C'est donc parce que le carrosse n'a pu sortir, qu'il a pris mon cheval, —dit L'Andouii- 1er surtout préoccupé du sort de Sélim.
— Sans doute, M. Tout-à-moi est arrivé ici ce matin rayonnant, pimpant, avec des habits neufs , sur ma foi, qu'il avait péchés le diable sait où, sans doute dans la bourse de monseigneur, et il médit de son air insolent « Al- > Ions! mon vieil ivrogne, vite., le carrosse! » Son vieil ivrogne, répéta maître François. Dieu merci non, je ne suis pas «yo/z vieil ivrogne, car je n'ai bu de ma vie un verre de vin à sa santé. Enfin il me dit; « Attelle le carrosse. » Le carrosse de monseigneur? lui ai-je dit? ça ne se peut pas , monsieur ; les chevaux de