‹ Latréaumont (volume 3)Chapitre 1 sur 11 · Latréaumont · texte numérisé non relu

Latréaumont

Entre Évreux et Danville on voyait alors, situé a mi-côte, un agreste manoir bâti de briques rouges , recouvert en tuiles et flanqué de deux tourelles de pierres grises; un bois de vieux chênes s'éïevant en amphithéâtre jusqu'au sommet de la colline qui

4 LATR.ÉÀUMONT*

abritait cette demeure, se dessinait au loin en sombres niasses de verdure ; enfin , au pied de la maison s'abaissait une vaste prairie traversée par une allée de pommiers en fleurs, qui conduisait de la porte d'habitation à un pont de bois rustique , solidement jeté sur un petit bras de rivière, dont le courant limpide servait de limite à ce Chef moy (!) du fief des Préaux.

Or, a la fin du mois de mai de cette même année 1669, vers les deux heures de relevée, un cavalier, vigoureux vieillard de haute taille et de grande mine , portant un large feutre gris, un justaucorps de ratine brune et des guêtres de toile blanche qui lui montaient au-dessus du genou, passa sur le pont, qui résonna sous les pas assurés de sa lourde jument normande bai-cerise, dont l'embonpoint et le poil vif annonçaient la santé, et qu'un poulain d'un an suivait en faisant mille bonds et caracoles.

(\) Les anciens seigneurs normands appelaient ainsi chefmoy la principale habitation de leur seigneurie. A cette époque, le tenue était encore usité.

LE FIEE DES PREAUX.

Ralentissant la marche de sa cavale, qui, tournant la tète de temps à autre , cherchait d'un regard inquiet et maternel sa folle progéniture, le vieillard, aspirant avec délices rôdeur forte et parfumée de la fenaison , entra dans Pallée de pommiers, et gravit lentement la route montueuse qu'elle ombrageait, en jetant sur les arbres, couverts de fleurs roses et blanches, un coup d'oeil de superbe et de satisfaction qui décelait évidemment le propriétaire.

En effet, tel était M. Barthélémy Duchesne, sieur de Saint-Marc et des Préaux, gentilhomme normand de si ancienne noblesse, qu'on trouve, en 1236, sur le rôle des chevaliers et écuyers bannerets convoqués pour le service du roi (1), le nom d'un de ses ancêtres, Guilhelmus de Praiellis , Guillaume sire des Préaux.

M. de Saint-Marc, après avoir servi comme capitaine dans Heudicourt -cavalerie , et quelque peu frondé, était revenu habiter

(1) Recueil dus ordonnances de nos rois sur la condoilo et convocation du ban et arrière-ban. — M. DC. XCHI. Taris.

O LATREAUMOttï.

Préaux , pauvre fief qu'il faisait valoir. Lorsque le noble campagnard fut près de son logis, sans doute avertie par les hennissements de la jument, une robuste paysanne aux bras bruns et musculeux, coiffée d'un haut bonnet blanc , et vêtue d'une jupe rayée de rouge, descendit lestement les trois marches de grès du perron, afin de remplir les fonctions de palefrenier, qu'elle exerçait concurremment avec celles de maître d'hôtel et de femme de chambre du vieux gentilhomme.

— La Bergère n'a pas bronché , monsieur? — demanda cette fille en tenant l'étrier de son maître , pendant que le poulain la venait caresser avec une confiance qui témoignait de leurs relations amicales.

— Non, Jeanne... non , car elle a, jarnibleu, le pied plus sûr qu'une mule, malgré les crevasses et les pierres de nos roules, — dit M. de Saint-Marc en flattant l'épaisse encolure de sa jument, et l'admirant encore avec cet inépuisable orgueil de propriétaire) dont il avait déjà donné quelques preuves dans l'avenue de pommiers.

Puis se retournant sur le seuil lézardé de sa modeste demeure , le noble campagnard ajouta : — Jeanne, tu attelleras la Bergère à cinq heures a la carriole.

— Ah î doux Je îus , monsieur, est-il possible , c'te pauvre mère ! — s'écria Jeanne d'un air de reproche ; — mieux vaudrait pour elle d'être ahurie du Gohclin (1).

— Allons, va... va... — reprit le vieillard en souriant avec bonté; — ce n'est que pour aller au château d'Eudrcville... Ainsi, elle n'en mourra pas.

— Nous allons à Eudreville ce soir, mon père ? — dit tout-à-coup une voix sonore et douce, avec une délicieuse expression de surprise et de bonheur.

M. de Saint-Marc se retournant brusquement vers fon fils aîné, car c'était lui, répondit : — Sans doute ; et qu'y a-t-il donc là d'étonnant, s'il vous plaît, monsieur Tinvisible , qui êtes sur mes épaules avant que je vous aperçoive seulement?

— Il n'y a rien d'étonnant sans doute,

( 1) Démon familier qui venait, <ltl-on, tourmenter les animaux domestiques pendant la nuit; sorte de tnlby.

mon père, — dit le chevalier des Préaux en baisant respectueusement la main du vieux gentilhomme; car la noblesse de province exigeait encore a cette époque une profonde soumission de la part de ses enfants, ne les tutoyait jamais , et ne les embrassait même que dans les occasions solennelles. — Il n'y a rien d'étonnant , sans doute , — répéta donc le chevalier des Préaux ; — mais comme vous aviez dit hier à M. le marquis de Vilars que vous ne le reverriez que demain , je n'espérais pas...

— Eh bien ! chevalier, j'ai changé d'avis; et s'il vous semble fâcheux de m'accompagner à Eudreville , restez ici à faire un cent de piquet avec M. le curé.

— Ah ! mon père , — s'écria le pauvre jeune homme, — que me proposez-vous là ? Je serai au contraire ravi de vous accompagner!

— Alors, avant de m'accompagner à Eudreville, suivez-moi d'abord à table, car j'ai une faim de tous les diables ! — Mais se rappelant que Jeanne cumulait avec ses autres fonctions, celle de maître d'hôtel, en

posant sur la table les mets préparés par une vieille cuisinière sourde, autrefois nourrice de Latréaumont , M. de Saint-Marc ajouta : — Mais non , il faut attendre jusqu'à ce que Jeanne en ait fini avec la Bergère... Venez donc taire un tour de parterre pour patienter, chevalier.

Or, ce que l'audacieux gentilhomme appelait glorieusement son parterre, était une étroite plate-bande de rosiers noueux et de poiriers nains , entourée de pieds d'alouette et de maigres giroflées, le tout placé sur la lisière d'un grand bois de chêne qui s'étendait derrière la maison ; toujours est-il que ce fut autour de ce prétendu parterre que le père et le fils se promenèrent en attendant l'heure du repas.

Guillaume- Auguste Duchesne de Saint- Marc, chevalier des Préaux (car, selon son droit d'aînesse , il prenait le nom du fief) , avait dix-neuf ans a peine; sa mère, soeur de Latréaumont, était morte en 1661 , et depuis l'âge de quatorze ans, à de rares interruptions près , le chevalier naviguait comme novice profès de l'ordre de Malte,

ayant témoigné à son père un vif désir de servir dans la marine.

Par un hasard favorable a cette vocation , le cousin germain de M. de Saint-Marc , M. de Tèmericourt , chevalier de Saint-Jean de Jérusalem (1), de la vénérable Langue de Fiance et du grand Prieuré a" Aquitaine, commandait une des galères de la religion.

Homme triste, sombre, inflexible, mais d'une piété fervente , d'un rare courage et d'une exaltation tout ascétique, ce soldat anachorète, avide de réforme, s'était, contre les habitudes d'alors , résolument voué à la sérieuse et rude observance des austères statuts, de son ordre à la fois militaire et hospitalier; aussi le monastère le mieux ordonné n'eut pas été plus inexorablement discipliné ni soumis cjue Tétait sa vaillante

(4) Les chevaliers de cet ordre s'appelèrent, à sa fondation, chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, depuis chevaliers de Rhodes, et enfin chevaliers de Malte; on divisait l'ordre en catégories nationales , ou Langues de Provence, de. France, d'Allemagne, etc., et chaque. langue se subdivisait en prieurés : la Langue de France, en prieurés de Champagne, d'Aquitaine , etc.

te

et religieuse galère, sorte de couvent nomade et militaire, monté de moines guerriers qui , en mer, laissaient le rosaire pour le glaive , et à terre versaient l'huile et le baume sur la plaie de leurs frères malades.

Aussi les sentiments purs , honorables et pieux auxquels des Préaux avait été façonné par sa mère et M. de Saint-Marc , au lieu de s'altérer dans la licence habituelle de l'état militaire, s'étaient encore affermis par la vie dure, sévère et périlleuse qu'on menait à bord de la sainte galère de M. de Téméricourt.

Mais, malgré sa rigidité de principes, le chevalier n'avait rien d'hypocrite ni de faux dans le caractère; il était naïvement de son âge, jouissant bravement des plaisirs et des distractions qu'il pouvait rencontrer aux environs de la modeste demeure de son père lorsqu'il revenait à Préaux, et, s'il commettait quelque faute , l'avouant sans honte et sans détour, car cette nature , toute décidée , toute franche , était incapable de mensonge. Ardent et généreux, on trouvait

encore en lui une mansuétude de caractère aussi inaltérable que son dédain pour le péril, intrépidité dont, tout jeune encore, il avait déjà donné de nobles preuves, entre autres lors d'un combat acharné contre les Turcs , dans lequel , grièvement blessé, il dut la vie a M. Téméricourt , obligé cette fois de retirer presque de force ce courageux enfant d^une mêlée où il s^était aveuglément jeté.

Joignez à cela , non pas peut-être un esprit éclatant ou profond, mais un naturel charmant et surtout précieux par une ex quise délicatesse de coeur, par un tact merveilleux d^i-propos et de bonté, qui donnait une grâce enchanteresse a ses moindres actions ; tendres instincts , doux et suaves penchants, qui, chez Auguste des Préaux, semblaient héritage de mère pieuse et aimante , comme aussi sa valeur téméraire semblait héritage de père impétueux et hardi.

Quanta l'extérieur du chevalier, c'était une jolie figure ovale, quelque peu hàlée , brunie à la bise de mer et au soleil d'Afri-

que , mais animée par l'éclat de deux grands yeux noirs et par un franc sourire , qui laissait toujours voir des dents bien blanches et des lèvres bien roses ; c'était encore un front large et saillant, au haut duquel se séparaient avec grâce de beaux cheveux bruns. Enfin, grand et svelte, agile et adroit à tous les exercices; quand des Préaux , bouclant le ceinturon de buffle qui supportait son ëpc'e, avait serré autour de sa taille flexible et élégante son simple justaucorps de drap bleu à boutons d'argent; quand il avait chaussé sa jambe fine et cambrée d'un bas de soie orange, sur lequel le maroquin luisant de ses souliers tranchait vivement ; quand il avait enfin à demi caché sa belle chevelure sous les larges bords d'un feutre noir, surmonté d'une longue plume orange, et noué négligemment sa cravate de dentelle à la cavalière par un ruban de même couleur, certes, M. de Saint-Marc, en contemplant cet enfant adoré, commettait dix fois plus le péché d'orgueil, qu'il ne l'avait encore commis, en admirant outre mesure : son pont, sa rivière, ses pommiers,

]4 LA TRÉAUMOKT.

sa prairie) son parterre et sa jument bai

cerise.

Seulement, en pensant a l'avenir de ce fils chëri , tout le regret du brave gentilhomme était de se voir pauvre ; car le revenu de trois ou quatre mille livres qu'il retirait de son petit domaine ne pouvait passer pour une fortune, d'autant plus qu'il avait a pourvoir encore à l'éducation de ses deux autres fils , élevés chez les K. P. Jésuites de Rouen , et destinés a être d'église; mais enfin, bon an, mal an, vivant avec l'économie la plus stricte, M. de Saint- Marc trouvait encore le moyen de mettre une vingtaine de louis de côté , afin de pouvoir faire l'équipage du chevalier lorsqu'il remettait en mer. — On doit dire aussi que le vieux gentilhomme préférait de beaucoup des Préaux a ses autres enfants , d'abord , par cette pensée , qui avait alors pour ainsi dire force d'affection , — que le fils aine représentait seul la famille, — puis parce que des deux frères du chevalier, l'un était slupide, et l'autre annonçait les penchants les plus pervers. On conçoit donc que M. de

Saint-Marc attendit avec une tendre impatience les rares instants que le chevalier Venait passer à Prëaux dans l'intervalle de ses campagnes , sorte de congés qui rompaient si délicieusement alors la monotomie de l'existence solitaire du brave campagnard.

Cette parenthèse nécessaire épuisée , revenons a M. de Saint-Marc, qui cherchait dans la circum-ambulation de son parterre une creuse distraction à son furieux appétit; enfin, Jeanne ayant terminé son office auprès de la Bergère , s'occupa du service culinaire, et annonça bientôt le diner, à la grande joie de l'ancien capitaine au régiment d'Heudicourt.

Rien de plus simple , mais aussi de plus net que l'ameublement de la salle à manger de cette modeste demeure : les rideaux , de vieux bloud'Abbeville rouge et vert, étaient soigneusement brossés , tandis que le bois des escabeaux et de la table de noyer h pieds torses reluisait tellement, qu'il semblait verni; quant'au dressoir, il n'était rempli que de vaisselle d'étain et de faïence commune, mais l'étain éfincelait comme de l'ar-

16 LÀTKÉÀUMONT.

gent, et les fleurs roses el Lieues de la faïence brillaient des plus vives couleurs.

Après le bénédicité , dit par le chevalier, prière que le vieux gentilhomme écouta respectueusement debout et découvert, le pè-v re et le fils se mirent à table, et firent honneur au repas sain et abondant que Jeanne plaça sur une naj.pe de toile blanche, un peu rude il est vrai , mais embaumant le thym et la verveine.

Une volaille , des œufs et du beurre de la métairie des Pi eaux, des truites fraîchement pêchées dans la petite rivière qui baignait la prairie, des légumes du jardin, du pain bis fait avec le blé du fief, enfin un pot de cidre de deux ans , jaune comme de l'ambre , et mousseux comme du vin d'Aï , dû aux magnifiques pommiers de l'avenue si admirée par M. de Saint-Marc ; tel fut le menu de ce dîner , qui satisfit complètement le franc appétit des deux convives.

Lorsque Jeanne, après avoir posé sur la table, des fruits secs et une galette de fine fleur de froment , se fut discrètement retirée , le vieux gentilhomme prenant un

trousseau de clefs dans sa poche , le donna à des Préaux , qui , sans doute fort au fait de ce que son père désirait, alla ouvrir la partie inférieure du dressoir, et en tira une bouteille poudreuse de vétusté , qu'il plaça près de M. de Saint-Marc avec de louables et attentives précautions.

— Voila , chevalier , — dit joyeusement le vieillard dont Pœil brillait , et qui commençait d'avoir les joues et les oreilles légèrement empourprées, — voilà avec quels égards j'aime que Ton traite ce respectable vin de Bordeaux, qui, vu son grand âge, se trouble et perd ses esprits si on le brutalise.— Puis, souriant orgueilleusement encore de cette espèce de jeu de mots, le campagnard ajouta d'un air étonné en regardant son fils : — Eh bien , chevalier, à quoi pensez-vous donc?

— Comment , mon père?

— Comment ?... Est-ce que ce vieil ami, couleur de rubis , me rend ingrat envers mon autre vieille amie couleur de suie?

— Ah! pardon, mon père.... — Et des Préaux alla prendre sur une table un pot

degrés rempli de tabac à fumer, ainsi qu'une longue pipe, vénérable d'ancienneté, puis posa le tout près de son père , qui commença de battre le briquet.

Mais les oublis du pauvre chevalier n'étaient pas à leur tin , car M. de Saint-Marc, tout en tâchant d'allumer sa pipe , cherchait des yeux sur la table un autre objet qui ne s'y trouvait pas.

— Ah ça! par saint Guillaume, notre patron! s'écria l'ancien capitaine d'Heudicourt, en exhalant un épais tourbillon de fumée, — vous perdez donc tout-à-fait la tète aujourd'hui, chevalier? Voulez-vous pas que je fasse l'injure à ce vin généreux de le boire dans un gobelet d'étain ? Et notre argenterie est-elle donc assez nombreuse pour que vous y cherchiez longtemps la tasse de mon grand-père ?

Des Préaux se frappa le front , alla de nouveau vers le dressoir , en tira un étui de chagriA noir, où il prit une large et profonde tasse d'argent , aux armes de sa famille , assez précieusement ciselée , seule pièce d'argenterie que possédât cette pauvre mai-

son; puis, après l'avoir soigneusement essuyée , il la vint mettre devant son père.

— Allons donc , sur ma foi , vous êtes aujourd'hui un oublieux échanson , mais je vous pardonne en faveur de mon vieil ami couleur de rubis, qui va devenir vermeil par la magie de la tasse de mon grand-pere.

Et le bon gentilhomme , après avoir soigneusement versé presque goutte h goutte le précieux nectar, qui, en effet, se colora des teintes les plus riches , grâce aux reflets de l'or dont l'intérieur de la tasse était bruni , reposa la bouteille avec les mêmes précautions.

Puis , commodément appuyé sur le dossier de son grand fauteuil, tantôt fumant avec une sorte de recueillement , tantôt couvant des yeux sa coupe pleine , qu'il n'avait pas encore portée à ses lèvres , afin sans doute de se ménager longuement ce plaisir , le noble campagnard sembla jouir pleinement de l'espèce de béatitude tour à tour muette et expansive, qui suit d'ordinaire un bon repas.

— Me permettez-vous, mon \cve; — de-

manda alors des Préaux, — de travaillera cette petite galère que je finis pour Gabriel ?

— A votre aise , monsieur le constructeur , à votre aise, bien que vous ayez le temps, jarnibleu! déterminer ce bel ouvrage avant votre nouvelle campagne de mer; mais , après tout, nos voisins d'Kudreville sont si fort nos amis , que je suis ravi que vous songiez a leur être agréable; or, penser au gentil Gabriel de notre charmante marquise, c'est les prendre par leur faible le plus attaquable !

El des Préaux , qui avait extrêmement rougi au nom de la marquise , allant aussitôt quérir une galère en miniature , presque terminée, se mit à travailler avec une adresse parfaite à ce petit chef-d'œuvre, pendant que le bon campagnard le suivait des yeux avec intérêt.

— Je n'ai jamais compris, — dit ce dernier, — comment cinq malheureux forçats peuvent coucher dans ces sortes de bancs,

où ils sont enchaînés jour et nuit, n'est-ce

pas ?

LE FIEF DES PRÉAUX. 2 l

— Jour et nuit , mon père , pendant le calme et pendant la tempête , pendant la manœuvre et pendant le combat.

— A propos de combat , montrez-moi

donc encore ce que vous appelez, la la

rambacle , je crois?

— C'est ceci, mon père , cette espèce de bastion, élevé sur Pavant de la galère.

— Dounez ! que je voie bien, dit M. de Saint-Marc... Et le vieux gentilhomme déposant sa pipe , prit la petite galère, puis après l'avoir considérée en silence , et du doigt montrant la rambade a son fils , il lui dit, les yeux humides, avec une expression de tendresse, impossible à rendre : — Et c'est pourtant Ta que tu as été blessé , mon pauvre enfant ! !

— Oui, mon père, mon bon père , — répondit le chevalier , profondément touché de ce tutoiement inaccoutumé , qui disait si naïvement tout rattachement de son père pour lui; puis, allant s'asseoir près de M. de Saint-Marc , sur un escabeau, il prit sa main qu'il baisa, et continua de travailler.

— Ah! la guerre! la guerre!! — dit le

22 LATRÉAK>IOiNT.

vieillard , accompagnant cette exclamation d'un soupir douloureux qui révélait l'amertume de ses craintes et de ses angoisses paternelles. Mais paraissant presque honteux de ce mouvement de faiblesse, il ajouta, en faisant coup sur coup tourbillonner de sa pipe, qu'il reprit, cinq ou six épaisses bouffées de fumée, afin de cacher sans doute son émotion involontaire sous ce nuage improvisé, il ajouta : — La guerre est un rude et noble métier, chevalier! un métier qui convient surtout a de pauvres gentilshommes comme nous, mon enfant , qui n'avons que la cape et l'épée; car une action d'éclat peut faire votre fortune militaire. Et puis d'ailleurs, à votre âge, il faut bien avoir de l'ambition , ce n'est plus comme au mien , où après avoir servi le roi , on se trouve heureux de revenir vivre en paix dans l'antique manoir de ses pères , de cultiver le champ qu'ils vous ont laissé , et d'attendre ainsi sans crainte ni reproche le moment suprême où l'on doit serrer pour la dernière fois la main de son fils ! — Puis , après un moment de silence, le vieux gentilhomme ajou-

la : — Ah! fasse le ciel que j'aie au moins cctle joie dernière, et que tu sois là... mon enfant, toi! toi surtout!

— Mon père. .. mon père... mais quelles funestes pensées! — s'écria le chevalier.

— Vous avez raison , — dit le vieillard en surmontant de nouveau cet accès de tristesse singulière , — vous avez raison ; et je ne sais pas pourquoi ces idées me viennent

aujourd'hui plutôt qu'un autre jour!

Vous avez raison ; car , sur ma parole , je parle Ta en vrai insensé.... Est-ce que vous ne me restez pas encore au moins deux ou trois mois , selon ce que nous a écrit dernièrement Téméricourt ? Ainsi donc , puisque vous êtes Ta , ne songeons pas a ces imaginations fâcheuses , dont , par le ciel , j'aurais a rougir! Ne pensons qu'à notre visite de tantôt à Eudreville.... Aussi, dussiez-vous me faire raison avec un verre de cidre , puisque vous ne voulez pas boire de vin , je vais vous proposer une santé que vous accepterez, jarniblcu! — dit M. de Saint-Marc en levant sa tasse. — A la sanlé de madame

24 LATRÉAUMOHT.

Mais Jeanne ouvrit tout-a-coup si brusquement la porte, que le vieillard s'arrêta au moment de porter son toast.

— Qii'ya-t-il donc? La bergère est-elle ahurie du gobelin, comme tu dis, ou le poulain a-t-il bu de travers ? que tu entres ici en véritable ouragan ! — s'écria gaiement le vieillard , qui reposa sa tasse pleine sur la table.

— Dieu merci , non , monsieur ! c'est le messager de Rouen , qui ne boit pas de travers lui , qui vient d'apporter cette lettre.

— Allons , va faire rafraîchir ce garçon et n'entre pas ici que je ne t'appelle , — dit M. de Saint-Marc ; puis donnant la lettre à son fils, il ajouta : — Voyez un peu ce que c'est , chevalier.

Aux armoiries, a l'écriture, et à la couleur des fils de soie , qui , selon la coutume d'alors , unissaient la cire des deux cachets, le chevalier avait déjà reconnu une lettre de son ancien capitaine ; aussi , troublé malgré lui , il dit à M. de Saint-Marc: — Cette lettre est de notre cousin , de M. de Tc'méricourt , mon père.

— Lisez-la donc bien vite ! — s'écria le vieux gentilhomme , ému d'une curiosité non moins inquiète.

Des Préaux commença de lire cVune voix altérée , en rougissant et pàlis-ant tour-àtour.

M. de Téméricourt apprenait à M. de Saint-Marc que , depuis sa dernière missive, de grands changements étaient survenus:

que, contre son attente, il repartait de Paris dans huit jours pour Malte , afin d'y aller prendre le commandement d'ïme galère destinée a agir contre Candie ; aussi proposait-il à M. de Saint-Marc [de lui envoyer au plus tôt le chevalier, pour faire encore cette campagne , après laquelle M. de Téméricourt se disait sûr , ou d'obtenir pour son jeune parent le grade de lieutenant de galère , ou de pouvoir le faire recevoir chevalier de Tordre , s^il se sentait assez de voca/ion pour prononcer ses vœux.

Quoique cette proposition de M. de Téméricourt fut des plus considérables, et dût combler les espérances de des Préaux et de son père , cette lettre inattendue venait

26 LATRÉAU.-nOiXT.

dans un moment si inopportun , qu'au lieu de réjouir les habitants du pauvre manoir, elle les attrista profondement.

Après avoir lu , Auguste des Pre'aux ne dit mot , baissa la tète , et ses beaux traits révélèrent tout-à-coup une douFoureuse expression de chagrin morne et écrasant.

M. de Saint-Marc prit la lettre à son tour, la relut avec une minutieuse et navrante attention, et sa figure vénérable trahit aussi l'accablement le plus cruel ; néanmoins , ensuite de quelques minutes d'un pénible silence, le vieillard dit d'un ton ferme et apparemment résolu :

— Témericourt agit la en bon et loyal parent... c'est à nous, mon fils, de montrer

que nous sommes dignes de son intérêt

Voyons , Témericourt part de Paris dans huit jours, il en faut au moins quatre ou

cinq pour s'y rendre par le coche c'est

donc demain ou après-demain qu'il te faut partir, mon enfant! ! ! — dit le vieillard en frappant machinalement de sa pipe éteinte, le pied de sa coupe, encore remplie du vin généreux qu'il désirait naguère, mais qui a

cette heure lui eût semblé plus amer que du fiel.

— Partir! — murmura des Préaux avec un accent désespéré — Partir!

— Allons, allons! du courage , mon enfant, — reprit le vieux gentilhomme d'un air décidé, bien que son regard continuât d'être triste et abattu, — du courage ! songez que la campagne finie, vous serez lieutenant de galère.... Eh bien! c'est donc au plus une année de résignation; et puis après vous me reviendrez ici en congé , voir encore nos travaux d'ïs champs, me donner votre bras dans nos promenades; et le soir, au coin de notre foyer, quand par hasard, nous n'irons pas a Eudreville, vous me raconterez vos nouveaux voyages en mer , n'est-ce pas !.. Et puis moi, je vous redirai, comme toujours, mes vieilles campagnes que vous ne vous lassez jamais d'entendre , assurez-vous.

— Oui, mon père; mais partir ! partir!.. Dieu du ciel, partir! — répéta le chevalier en attachant sur son père un regard fixe , si poignant et si désolé, que le bon gentil-

28 LATKÉAUMÛXT.

homme ne le pouvant supporter , reprit avec son indifférence affectée :

— Bath! ce n'est qu'un an ; et un an , c'est bientôt fini après tout! car ces quatre derniers mois que nous venons de passer ensemble m'ont paru un jour.... il est vrai que tu étais là, mon pauvre cher enfant!...

mais enfin puisque cela ne saurait être

autrement, il faut bien prendre son parti , n'est-ce pas? se faire une raison... et d'ailleurs ne suis-je pas resté seul , vingt-sept mois d'une part, et de l'autre dix-neuf mois et cinq jours, sans te voir, lors de tes deux premières campagnes de Malte i Eh bient jarnibleu ! je n'en suis pas mort... et, Dieu, aidant, cette fois ci, je n'en mourrai pas non plus ! seulement , nos amis d'Eudreville ne vont pas prendre , j'en suis sûr , cette séparation subite aussi philosophiquement que nous deux! — ajouta le bon gentilhomme , en s'essuyant furtivement le coin de l'œil, et sifflant bien vite et bien haut une ancienne marche d s trompettes du régiment d'Heudicourt.

Ces derniers mots de M. de Saint-Marc,

nos amis d'Eudreville , tout en semblant porter à son paroxisme la douleur de son fils, arrachèrent Auguste a la stupeur accablante où il était plongé; il se leva vivement, et, le coeur gonflé, dit à son père: — Pardon , pardon, mon père mais l'étonne-

ment, et puis ce départ si subit... Ce départ. Ah! jarnibleu! bien te quoi te chagriner, — dit le vieillard en l'interrompant; — mais faut aller tout de suite dire à Jeanne d'atteler la Bergère, afin de perdre le moins possible du temps qu'il nous reste pour faire nos adieux à nos amis, montez vous habiller, chevalier, et revenez vite !

Une demi-heure après ceci, le père et le fils étaient tristement en route pour Eudreville.

Or, ce sont les hôtes de ce château, M. le marquis et madame la marquise de Vilars , que l'on va maintenant faire connaître au lecteur.

CHAPITEE XII.

JHaïmm* la marquis* tue îlilars.

Sire, il est quelque chose dans l'âme d'une femme qui s'élève au-dessus de toutes les [apparences de toutes les calomnies... C'est la pudeur des femmes !

Schiller. —Don Carlos, acte 3, se. 2.

Louise-Anne de Sarrau ( alors marquise de Vilars) était fille du fameux Claude de Sarrau , si répandu parmi les érudits du xvne siècle sous le nom latinisé de Sarrovius, selon l'habitude, presque générale, des lettrés de ces temps-Fa, qui poussaient leur

admiration pour une des plus belles langues de l'antiquité, jusqu'à faire ce singulier abus de sa forme.

Né en Guyenne, vers la fin de 1598, d'une ancienne et noble famille protestante de ce pays, bien connue par son zèle ardent à toujours soutenir et professer ies principes de la religion réformée, M. de Sarrau, après de longues et solides études, s'occupa assidûment de philosophie, d'histoire, de législation, de jurisprudence, et compléta ces connaissances, si étendues et si variées, par une pratique approfondie des langues et des littératures contemporaines ; aussi entretint-il bientôt une féconde et nombreuse correspondance avec tous les savants distingués d'Allemagne, de France , d'Italie et des Pays-Bas , au nombre desquels on cite surtout Freinsheim, Casaubon, Erasme, Heinsius, Scaliger, Saumaise , Balzac (1),

(1) On cite *â ce propos In lettre suivante de Balzac, qui donne d'assez nombreux détails sur le savoir et le beau caractère de M. Sarrau, et qui montre ensuite la manière pure et élégante, bien qu'un peu précieuse, des lettres de Balzac.

» Yostie modestie m'est injurieuse, monsieur, et en \o:is

32 LATRtÀUMOÎtT.

Samuel Petit, le cardinal Bemba, Vossius , et enfin M. de Groot (Grootius), pour lequel M. de Sarrau écrivit la préface du livre intitulé Epistolœ ad Gallos.

Grand homme de bien, laborieux, appliqué, M. de Sarrau, pourvu, jeune encore, d'une charge de conseiller au Parlement de Rouen , en exerça les sérieuses

humiliant vous me maltraitez. C'est me traiter un peu trop en provincial que de chercher avec tant de raisonnemt et tant de curiosité les causes de nostre nouvelle connaissance. Quoique je sois du village, je ne suis pas si mal informé, que je ne sache quelque chose de temps en temps , et que je n'aye quelque communication avec le monde ; pour le moins je puis eslre instruit par la renommée. Elle vole quelquefois jusqu'à nous; elle apporte jusqu'ici le nom des braves, des sages et des sçavants que le monde estime. Vous estes monsieur , un de ces illustres que je connois sur le rapport de la voix publique , et par un tesmoignage qui ne flatte point ; et quand même monsieur de Marin ne vous serait rien , et que vous ne seriez pas le grand confident du grand M. de Saumaise , vous avez des parties essentiellement vostres par lesquelles vous méritez bien d'être regarde. Vostre vertu toute pure et toute séparée de l'autruy sera toujours un très digne objet de ma passion et de mes respects ; vous seul me pouvez fournir de quoy louer plus d'un sénateur et faire plus d'un éloge. Et vous trouvez encore estrange que je face cas de vous ? Eslre prêtre de la sévère Thémis , et ne laisser pas de saerificr aux Grâces qui sont des déesses moins austères ; recevoir d'égales bénédictions du peuple catholique e

MADAME LA MARQUISE DE VILAilS. 33

fonctions avec cette sorte de gravité puritaine intègre et sévère , qui distinguait alors les mœurs de tous les membres influents de la religion réformée.

Appelé a la Cour de Paris en 1639, il fut, peu de temps après, au nombre des magistrats envoyés à Rouen , afin d^y remplir Vinterim causé par l'exil du Parlement de Normandie , cette compagnie ayant été cassée pour avoir opiniâtrement refusé l'enregistrement de plusieurs édits. M. de Sar-

de la nation huguenote; h'eslre pas moins Grec ni moins Romain que François , et pouvoir opiner dans l'aréopage et parmi les pères conscripts avec la même facilité qu'en la chambre de l'édist; tout cela est peu de choses dans la barbarie des derniers siècles? Ne sont- ce pas des qualitez qui m'ont dû obliger à rechercher rostre amitié, et à vous faire un petit présent pour m'inlroduire dans la possession d'un très grand bien? Il n'est pas nécessaire que je vous parle de mon présent en termes désavantageux ; je ne veux point , en vous détrompant , me priver du fruit que je recueille de vostre erreur. Je \ ous du ay seulement sur le sujet de l'amitié que. j'ai recherchée , qu'elle est il y a long temps l'objet de mes souhaits, et que je ne serai point possesseur injuste , si, pour -cela, il suffit d'être, comme je le suis de toute mon âme , etc. , etc.

« Votre serviteur, Balzac. »

il. 3

34 T.A'i':1:' ■ • vîokt.

rau montra, clans celte conjoncture difficile et délicate , un esprit de conciliation à la fois si digne, si bienveillant et si impartial, qu'il parvint a négocier et assurer le retour de la magistrature exilée ; faisant ainsi révoquer, par le roi, un ordre inconsidéré, sans compromettre en rien les privilèges et l'indépendance du Parlement de Normandie.

Celte mission heureusement remplie , M. de Sarrau revint à Paris, et à cette époque , sa réputation de prodigieux savoir et de haute vertu avait déjà une autorité si retentissante, que beaucoup de philosophes ou de légistes étrangers le consultaient sur de nombreux points de droit, d'histoire ou de jurisprudence en litige, et s'en rapportaient religieusement a son arbitrage. Christine de Suède, enfin, supplia M. de Sarrau de vouloir bien être son correspondant, distinction enviée , que le protestant rigide accueillit d'abord avec une extrême froideur; cet esprit fier et rigoriste, se ployant difficilement a la pensée de lier un commerce aussi fréquent avec cette reine cruelle,

vindicative et débauchée; mais, vaincu par ics instances cîe Christine, et surtout réSéchissant, avec raison, qu'usant de cette suprénie influence de l'homme de bien , que l'amazone couronnée lui reconnaissait , il pourrait faire quelque bonne œuvre , ou empêcher quelque mal, M. de Sarrau accepta ; or, la plupart des secours ou encouragements accordés par Christine à des savants malheureux ou méconnus , le furent à la recommandation sage et éclairée de ce vertueux, savant, qui. mourut le 30 mai 1651 (1), laissant un fils âgé de dix-sept ans, une fille de onze ans, et une femme qui ne lui survécut que d'Une année.

(1) Voici , à propos tic la mort de M. de Sarrau , une lettre de la reine Christine h sa veuve :

« Madame .

« Je suis touchée si sensiblement de la perle que vous avez faietc de monsieur Sarrau , que je me sens pas capable de lutre chose pour votre consolât. on que de joindre ma douleur à la vôtre, et de plaindre avec vous elles gens de bien un personnage d'un si raie mérite. Ce regret augmente encore davantage, lorsque je pense à l'affection qu'il a toujours conservée pour mon service, cl que pendant sa vie je n'ai pas eu l'occasion de lui tesmoigner comme j'eusse souhaité la pass on que j'ai de m'en ressentir. Et c'est

3b LATREAI !i()M .

Le fils prit le nom d'un fief, Saint-Brie, et entra dans un régiment de cavalerie ; quant à sa fille, mademoiselle Louise-Anne

de Sarrau, dont il s'agit ici, après la mort de sa mère elle s'en alla habiter Rouen avec une de ses Jantes.

A dix-sept ans , mademoiselle Louise de Sarrau passait à bon droit pour une des personnes les plus parfaitement accomplies de la province; sa beauté était véritablement peu commune, son esprit supérieur , résolu et singulier en tout , ses vertus solides et sa grâce enchanteresse ; malheureusement , tant et de si rares qualités ne pouvaient faire oublier quelle était demeurée fidèle à la monstrueuse hérésie dont sa famille avait toujours été infestée.

ce qui m'oblige à vous convier à me donner lieu de faire connaître à ses proches la gratitude dont la mort a prévenu les elfects , cl que j'aye subjet de me justifier, envers la mémoire d'un si digne homme , de la reconnaissance à son zèle et à son amitié ; vous trouverez en moi une parfaite inclination à vous gratifier, cl la volonté de vous cslre constamment , etc.

Christine.

« De Stockholm , Ici" juillet 1651. »

Telles sont les paroles d'un contemporain de Louise; catholique exalté, qui, malgré la dissidence de sa foi religieuse, en donne ce portrait.

La tante de mademoiselle de Sarrau, femme grondeuse et chagrine , lui fit sans doute regretter souvent la calme sérénité de la maison paternelle ; mais déjà fière et silencieuse, Louise ne se permit pas un mot de plainte ou de reproche. Lorsqu'elle eut atteint sa dix-huitième année , sa tante lui présenta plusieurs brillants partis,*ear Louise possédait une terre d'environ vingt mille livres de revenu.

Entre autre prétendants a sa main, on distinguait M. de Ouév remont , seigneur d'Eudreville et Boudeville, gentilhomme de la baronnié de Chàleauneuf en Thymerais.

Jeune et riche , élevé dans son château par une mère faible et facile, n'étant jamais sorti de sa province , M. d'Eudreville avait les qualités et les défauts naturels à cette éducation campagnarde. S'il se montrait ignorant, infatué de sa noblesse, joueur, gros-

38 LATRÉAUMOWT.

sicr, et plus que bon convive , il était d'ailleurs hardi, franc el généreux.

Or, soit penchant, irréflexion, indifférence de l'avenir ou désir d'échapper aux ennuis inséparables d'un plus long séjour chez sa tante, Louise à dix-huit ans épousa M. d'Eudrcville.

Au bout de six mois à peine, Louise se vit la plus malheureuse des femmes.

Ainsi que cela arrive assez communément, M. d'Eudreville s'était marié sans trop savoir pourquoi il se mariait; ça avait été peutêtre, un peu par le penchant que devait inspirer une aussi jolie femme que l'était Louise ; un peu pour plaire à madame la douairière d'Eudreville, qui mourait d'envie d'être grand'mère ; un peu par intérêt, et enfin un peu aussi , parce que ce jeune gentilhomme se croyait las de cette existence vide et bruyante que menaient alors dans leurs terres les nobles campagnards. Mais il est apparent qu'en cédant aux vagues motifs qui le décidèrent à cette union, M. d'Eudreville avait agi de prime-sa sans éprouver aucun ressentiment réel et

profond, qui eût pu lui faire de ce mariage une sorte de nécessité devenir; car, incapable de mener long-temps une vie intérieure et tranquille , il en vint bientôt à regretter les tumultueux plaisirs de son existence de garçon , et à [l'avouer assez brutalement à Louise (1).

Celle-ci endura tout r souffrit tout, versa des larmes amères et secrètes sur la faute qu'elle avait commise, en choisissant si mal ; mais aux yeux du monde el de son mari , parut toujours sinon heureuse, du moins calme et résignée.

La voyant ainsi délaissée, la fleur des gentilshommes de Normandie l'entoura de soins

(1) On trouve (volume xvi) du manuscrit déjà cité, ce couplet significatif sur M. d'Eudreville :

Air : A ta santé, camarade.

DT.uilreville el Panilleuse, Parmi les verres et les pots , Ivrognes d'humeur joyeuse Se disaient à tout propos :

A ta santé, camarade, De ma femme je n'ai garde; Taupe et tinc , Dieu merci , .li' n'eu ai pas grand souci.

40 LATRÉAUIYTONT.

et d'hommages, mais telle fut la convenance chaste eLréservée quoique bienveillante et polie de la conduite de Louise , que L'inaltérable pureté des principes de cette jeune femme ne fut jamais attaquée, et ne lui fit pas lin ennemi. Enfin après deux ans et demi de cette existence malheureuse , elle vit mourir son mari, des suites d'un coup dangereux reçu dans une orgie , de sorte que M. d'Eudreville laissa Louise à vingt-un ans , veuve, et mère de deux enfants.

On pense si le caractère ferme et^réfléchi de celte jeune femme mit à profit la terrible leçon qu'elle avait reçue ; aussi lui arriva-til, par une inconséquence assez concevable d'ailleurs, de ne voir ou d'espérer désormais le bonheur, que dans des conditions justement opposées à celles dont elle venait de souffrir si cruellement, et de vouer pour ainsi dire d'avance à un refus inexorable tout jeune gentilhomme campagnard assez fou pour demander sa main ; or, on verra si elle suivit celte idée avec la résolution Jiabituelle de son esprit absolu.

Ace propos, on doit dire qu'un des traits

les plus saillants et les plus organiques du grand caractère de cette jeune femme, était sa volonté inébranlable d'accomplir opiniâtrement toute promesse faite librement ! d'ailleurs, cette indomptable puissance de vouloir, ce saint dévouement à la foi jurée , semblent si profondément innés chez elle , que M. de Sarrau écrivant à Grootins en 1 649 (10 juin) s'exprimait ainsi, en parlant de Louise alors âgée de neuf ans.

<c II y a trois jours qu'un malheureux doc- « teur mVpouvanta plus que vous ne sauce riez le croire, et béni soit Dieu de ce que « je n'ai pas perdu ma fille; elle a neuf ans « à peine, et ce docteur lui enseigne Plusce toire romaine. A propos du dévouement « de Bégulus , Irait que le docteur exaltait « beaucoup, ma pauvre petite Louise de dire « fièrement qiûelle supposerait au même ce sort pour accomplir une promesse faite. ce Son maître, en façon de badinage, lui ce dit : — Eh bien, je suis sûr, moi , que si ce vous me promettiez de demeurer deux ce jours sans manger, vous ne tiendriez pas « celle; promesse. — Peut-on rester ainsi

« sans mourir? demanda l'enfant... — Asce sûrement, dit l'insensé. — Eh bien donc, « monsieur, dit ma pauvre petite résolue, « je vous promets de ne pas manger pendant « deux jours. — Vous qui savez, mon ami, « l'incroyable franchise et fermeté de ma « fille, si connues chez moi, que pour der- « nier terme de preuve on d'affirmation, on « dit généralement mademoiselle Louise l'a

« DIT, OU MADEMOISELLE LOUISE l'a VU, VOUS

« concevez ma terreur, car je connais trop « l'invincible opiniâtreté du caractère de « l'enfant pour douter qu'elle tint jusqu'au « bout... En effet, mon ami, prières, nièce naces, larmes de sa mère et de moi , rien c< ne l'a pu détourner de cette fatale imagicc nation, et il a véritablement fallu la force ce de santé et la vigueur de l'esprit de Louise c< pour que, dans un âge aussi tendre, elle ce ait pu résister à une aussi terrible épreuve, ce épreuve qu'elle a subie d'ailleurs avec un ce admirable stoïcisme, dont je suis fier maince tenant, je l'avoue a ma honte, mais qui ce m'a rendu bien affreusement malheureux « pendant deux jours! »

On n'a voulu rapporter ce trait enfantin que parce qu'il semble extrêmement caractéristique, et annoncer Pinaiterable sûreté de tout serment fait plus tard par cette jeune femme; car, à bien dire, sa haute et souveraine vertu fut toujours l'expression la plus ample et la plus solennelle du rigoureux accomplissement delà promesse. Ainsi, s'étant librement mariée à M. d'Eudreville , et lui ayant librement juré fidélité, telle affreuse que dût être Inexistence de Louise, aucune puissance humaine ne lui eût fait parjurer cette foi, tant que son mari eût vécu; elle le pensait du moins, et l'avenir va prouver évidemment, qu'une aussi rare puissance de volonté était bien en elle. Maintenant revenons aux événements qui succédèrent à la mort de 1\l. cTEudreville.

Un ami de ftJ. de Sarrau, qui avait vu Louise enfant, M. Honoré de Mallortics , marquis de Yilars, homme de qualité , était revenu habiter Rouen après avoir bravement servi comme brigadier de mousquetaires.

C'était dans le fort des chagrins tie Louise , environ un an avant la mort de M, d'Ku-

AA LATRÉAUMOHT.

drcville ; M. de Yilars avait alors quarantehuit ans ; ses anciennes et intimes relations avec M. de Sarrau, sa bonté, sa parfaite noblesse et élévation de caractère, engagèrent la pauvre jeune femme à s'ouvrir a lui seul, pour en implorer pitié, secours et conseil. Or, elle avait trouve' chez M. de Vilars une tendresse si paternelle et si grave, des avis si sages , et des consolations si bienfaisantes ; enfin ce gentilhomme avait su en deux rencontres , par la franchise digne et imposante de ses observations , agir si efficacement sur M. d'Eujdreville , et le ramener, passagèrement il est vrai, a de meilleurs procédés envers sa femme , que Louise était restée pénétrée de la plus inaltérable reconnaissance pour cet ami, aussi solide que dévoué.

Or, pour abréger, on saura que la riche et jolie veuve, après avoir vainement cherché pendant deux années parmi la foule empressée des prétendants à sa main quelqu'un qu'elle pût aimer d'amour, et n'ayant trouvé personne digne d'elle, Louise sentant plus que jamais l'embarras dr sa posi-

tion , ayant une fille et un fils a élever, une fortune considérable h régir , et ne voulant pourtant se marier qu'avec une chance de bonheur presque certaine, proposa un jour tout brusquement sa main a M. de Vilars.

On pense a la surprise de ce dernier, qui depuis deux ans recevait toutes les confidences de Louise à propos de la vanité de ses recherches et de ses espérances ; aussi refusa-t-il d'abord, objectant son âge, le sérieux de son esprit , son goût prononcé pour la retraite, toutes choses enfin certainement peu faites pour assurer le bonheur d'une jeune femme, qu'un triste et douloureux passé devait rendre si exigeante pour l'avenir; en un mot, il avoua décidément à Louise qu'il avait été assez l'ami de sa famille , et qu'il était beaucoup trop véritablement le sien , pour se rendre jamais complice d'une telle folie.

A cela, Louise répondit avec cette noble franchise dont on la verra donner encore tant de preuves : « Jusqu'à présent je n'ai éprouvé pour personne ce qu'on appelle de Vamour ; sans doute suis-jc destinée h ne

43 LATRÉAUMOKÏ.

jamais ressentir celte passion; j'ai commis la faille de me marier une première fois, presque sans reflexion, à un jeune gentilhomme cloue de ce mezzo-termine de bonnes el mauvaises qualités qui pouvaient me faire croire à un bonheur sinon vif, du moins négatif; j'ai été cruellement abusée.

«Depuis, je me sais vue entourée de gens qui m'ont para tous ressembler plus ou moins à mon premier mari; peut-être me trompé- je, selon leur mérite, ou selon la vérité, mais je suis bien certaine de ne pas me tromper selon mon cœur, impression qui me guidera seule et toujours; en un mot, ma position est telle à cette heure, que je veux me remarier, et ma confiance et mon attachement pour vous, mon ami, sont tels aussi, que je vous propose ma main. Je n'ai jamais aimé d'amour, je ne vous aime pas d'amour , je ne sais pas si j'aimerai jamais d'amour; mais ce que je sais, mais ce que je vous affirme sans serment , sûre que vous me croirez, parce que Louise vous L'aura dit, ainsi que disait mon pauvre père , c'est que de ma vie je ne fa il-

MADAME La MARQUISE DE VILARS. 47

lirai au moindre des devoirs auxquels je m^engagerai si vous m'acceptez pour votre femine ; c'est qu'à jamais, reconnaissante de ce que vous venez ainsi à moi , quand je vous demande votre appui, mes sentiments pour vous seront au dernier jour de ma vie ce qu'ils sont aujourd'hui; c'est qu'enfin mon seul but et mon unique volonté sera de vous rendre licureux.

Telle étrange que paraisse cette proposition, tel singulier qu'en semble l'agrément après un pareil aveu; M. de Yilars, riche lui-même, épousa la jeune veuve; depuis ce moment, Louise fut la plus heureuse des femmes, et M. de Vilars se félicita chaque jour de la détermination qu'il avait prise.

On l'a dit, M. et madame de Vilars habitaient le château d'Kudrevillc , n'allant à Rouen que rarement et pour affaires. M. de Vilarsavak autrefois connu M. de Saint-Marc père de des Préaufc ; ils avaient fait ensemble les guéries des Pays-Bas et d'Italie ; aussi lorsqu'après son mariage avec Louise M. de Yilars vint demeurer dans le voisinage du

fief des Prc'aux, des relations amicales et fréquentes se rétablirent entre les deux anciens compagnons d'armes.

Peu à peu, ces relations devinrent pour ainsi dire habituelles et indispensables aux habitants des Préaux et d'Eudreville , ces deux habitations n'étant qu'à une lieue Tune de l'autre ; enfin madame de Vilars appréciant de plus en plus les bonnes et franches qualités de M. de Saint-Marc, et le charmant naturel de son fils, s'attacha extrêmement à cet enfant, qui, lors du mariage de Louise avec M. de YiSars, avait environ douze ans, et qu'elle aimait avec cette sorte d'attachement presque maternel qu'une femme de vingt trois ans peut avoir pour un enfant de

cet âge.

Quelque temps après , Auguste chevalier des Préaux, partit pour Malte et y resta près de trois années ; lorsqu'il revint au manoir paternel , ce n'était plus un écolier, mais un bel adolescent dont une vie ordonnée, rigide et périlleuse avait largement développé les nobles instincts.

Aussi, Louise revit d'abord Auguste avec

plaisir, puis avec un vif intérêt; l'affection que ]a jeune femme lui portait segmentant pour ainsi dire à mesure qu'elle reconnaissait l'injustice tacite de ses préventions , car elle s^était attendue à trouver dans son jeune protégé, au retour de ses campagnes lointaines, cet air quelque peu glorieux et délibéré qu'à cet âge on pourrait prétendre d'afficher, lorsque, si jeune, on s'est battu bel et bien, et que pour preuve, on peut fièrement citer une honorable blessure.

Mais non, ainsi qu'on a dit, Auguste revint ce qu'il était parti ; simple , naturel et bon ; ne parlant que comme malgré lui , et à regret , des occasiuns où il s'était si fort distingué ; mais racontant avec la grâce naïve ou le feu de la jeunesse ses impressions si variées, si neuves, à l'aspect des pays inconnus pour lui -, sa désolation amère , lorsqu'il voyait de pauvres esclaves turcs pleurer sous le bâton des comités de la galère ; et aussi ses rêveries tendres et mélancoliques, lorsque, par une belle nuit d'Orient, assis sur la poupe dorée de la Capitanc, il regardait tristement le ciel étoile en songeant à ii. 4

50 LATRÉAUMOA'T.

son père et aux amis qu'il av ut laisses a Eudreville.

Au retour de sa première campagne, Auguste des Préaux vit donc Louise presque chaque jour ; souvent madame de Vilars lui faisait redire ses voyages, trouvant un plaisir enchanteur à écouter en silence cette voix douce et candide, raconter si ingénument de sombres naufrages ou de sanglantes mêlées; puis, quelquefois rêveuse, la jeune femme, fermant ses beaux yeux, s'imaginait à plaisir qu'elle était châtelaine, et que son page assis à ses pieds lui lisait quelque ancienne et vaillante chronique, écrite avec naïveté touchante et chevaleresque !

D'autres fois, Louise éprouvait une émotion inexprimable, lorsqu'elle venait à penser que, si jeune encore, cet enfant avait partagé tous ces périls! qu'il était aussi doux qu'intrépide! aussi beau que généreux et bon; et que pourtant le hasard payait mal tant de rares qualités; que M. de Saint-Marc était pauvre, et que son fils devait souvent ressentir d'amères et cruelles mortifications

d'amour-propre , lorsqu'il se trouvait au service avec de jeunes volontaires riches et magnifiques.

Aussi lorsque Auguste partie pour sa seconde campagne , Louise , usant selon son coeur, de celte merveilleuse subtilité, de cette exquise dissimulation dont les femmes semblent douées par le génie de la délicatesse , afin de pouvoir impunément se livrer à toutes leurs touchantes et généreuses inspirations, Louise prenant pour complice et confident M. de Yilars, qui portait aussi Tintérèt le plus affectueux au jeune chevalier, avait prié M. de Saint-Marc de la laisser se charger d'une foule de détails relatifs à l?équipage d'Auguste.

Une fois les emplettes finies , madame de Yilars, aidée de son mari, avait facilement persuadé M. de Saint- Marc qu'il avait dû être jusque la outrageusement volé par ses fournisseurs, puisque cette fois les cravates de dentelles , les pièces de tabis, les aiguillettes et les rubans destinés à rehausser la charmante figure de son fiis, absorbaient a peine la modique somme que le bon vieil-

52 LATRÉAU.MÔNT.

lard économisait h grand1 peine chaque année pour l'équipage du chevalier; enfin, c'étaient" encore tantôt de riches et excellentes armes que M. de Yilars offrait à Auguste comme souvenir de son amitié, tantôt une belle écharpe que Louise avait brodée de ses couleurs, et qu'elle lui ordonnait de porter, ainsi que l'aurait fait un chevalier des anciens fabliaux.

Il faut dire, en un mot, que ces dons étaient offerts avec tant de cordialité , de charme et d'à-propos , que le caractère le plus susceptible n'aurait pu y trouver le motif d'un refus, et que d'ailleurs Auguste des Préaux était une de ces natures rares et élevées, qui n'ont jamais honte d'accepter un bienfait parce qu'ils se sentent capables de le noblement reconnaître.

Auguste partit donc de nouveau pour Malte.

Cette fois Louise ressentit profondément son absence ; elle crut d'abord que cette impression venait du changement laissé dans les habitudes d'Eudreville par le départ du chevalier ; mais bientôt elle s'aperçut du

contraire , car peu a peuselie en vint a songer presque continuellement a Auguste, sans néanmoins regretter sa présence.

Avec sa franchise et sa loyauté connue , Louise alors s'écouta pour ainsi dire sentir, s'interrogea bien en face, et se demanda si son religieux attachement pour M. deVilars avait subi la moindre altération; mais elle s'aperçut sans étonnement, qu'une affection aussi sainte et aussi sacrée était immuable comme la vérité... qu'elle n'avait ni faibli, ni surtout augmenté, car Louise eût peutêtre pris ce dernier symptôme pour une tendance involontaire à la fausseté.

Madame de Vilars reconnut donc pour la première fois qu'elle aimait d'amour... Cette découverte, terrible et fatale pour toute autre peut-être, ne l'épouvanta pas, et elle continua de regarder l'avenir avec calme, confiance et sérénité.

Et pourquoi d'ailleurs Louise eût -elle tremblé? sa toute-puissante résolution de ne jamais mentir:» la foi promise, était au-dessus de toute séduction, de toute ivresse, de toute volonté humaine ; aussi ne rougissait-

54 LATRÉAU.VIONT.

elle pas de son amour pour Auguste, parce qu'elle savait toujours devoir être digne de M. de Yilars ; car chez les âmes élevées, le remords nait presque toujours de la douloureuse comparaison de ce qui a été avec ce qui n'est plus... ou de ce qui est avec ce qui devrait être. Or, dans la vie de Louise , dans son vif attachement à son mari, rien n'était, rien ne serait changé ; son intérêt pour Auguste enfant était devenu de l'amour; mais l'objet de ce pur et chaste amour l'ignorerait constamment, une habitude prise depuis longues années permettant à Louise d'attribuer à une tendresse presque maternelle , les marques de bonté touchante qu'elle continuerait de donner à Auguste. Son secret serait donc à elle seule, et l'ineffable conscience de ce secret suffirait à son bonheur. Qu'aurait - elle d'ailleurs désiré de plus, elle si sérieusement convaincue que plus était impossible, parce que Louise l'avait

jjiTL'?

On le répète, la jeune femme se livra donc à cet amour avec bonheur, innocence et sécurité, se rappelant d'ailleurs la maxime

suivante que son père lui citait souvent dans son enfance : Lorsqu'on a la tête assez forte pour braver le vertige , on ose regarder de bien haut, et on trouve alors de splendides jouissances dans ce qui étourdit et perd le vulgaire.

Que le raisonnement qu'on peut déduire de cette maxime , ait trompé bien des femmes qui se croyaient sûres d'elles-mêmes ; qu'il eût e'té mieux à madame de Vilars de chasser l'amour de son coeur, ou du moins d'éviter toute occasion capable de l'y aviver encore; que ces tempéraments ménagés entre la fidélité conjugale et un penchant coupable , prouvent un calcul de concessions, et que L'amour ardent et véritable , non plus que l'austère et rigoureuse vertu , n'en admettent d'aucune sorte , soit ; c'est un fait et non une discussion qu'il s'agit d'établir ici ; seulement, quant à prouver que la passion de Louise pour Auguste fût vaillante et chaste et vraie , la suite de cette histoire ne le dira que trop.

On pourrait peut-être objecter aussi, qu'il eût été plus digne de la franchise de

56 LATRÉAUIWONT.

Louise d'avouer son amour à M. de Vilars; soit encore, mais elle ne le fit pas, et on excusera, ou on concevra sa conduite, en songeant que dans tout caractère humain , on retrouve toujours la condition humaine, c'est-à-dire imparfaite; et puis d'ailleurs, celte jeune femme d'un esprit juste et réfléchi, à jamais sûre de ne pas parjurer sa foi, n'estimait pas sans doute a propos de faire a son mari une confidence au moins superflue , et toujours blessante pour qui la reçoit, quelque sage et peu glorieux qu'il puisse être.

Louise, pendant la seconde campagne d'Auguste , ve'cut donc de souvenir et d'espoir; redoubla de soins et de prévenances pour le bon M. de Saint-Marc , et attendit avec une tendre et inquiète curiosité le retour du chevalier, dont elle avait d'ailleurs suivi la carrière pas à pas, car Auguste écrivait souvent à son père , et ce dernier s'était fait une loi de toujours décacheter les lettres de son fils en compagnie de ses amis d'Eudreville.

Aussi, Louise, douée de ce tact si fin et si

pénétrant, de celte suprême sagacité qui distingue singulièrement ics femmes, avait successivement démêlé dans ces Ici très, qui ne parlaient pou riant des hôtes d'Eudreville qu'avec les formes de la gratitude et de la vénération la plus grande; avait démêlé, depuis les premiers tressaillements jusqu'aux sentiments déplus en plus passionnés, que son souvenir avait fait naître au cœur d'Auguste.

Ainsi parmi les doux et mélancoliques épanchements de cette naïve correspondance, elle avait saisi mille illusions indirectes, peut-être même involontaires, mais toujours tendres et frappantes, à propos de sites, de lectures, de fleurs, de certains airs de téorbe, qui lui avaient assez démontré que chaque impression reçue à Eudrevillc retentissait après bien profondément, et bien long-temps encore dans Pâme du chevalier ; puis , ça avait été aussi de sa part de fréquents envois de petits présents pour les enfants de madame de ^\ ilars ; dons de peu, mais offerts avec tant de charme, qu'on oubliait \ruv valeur, pour ne penser qu'à leur

bonne grâce ; atténuons touchantes et délicates, dans lesquelles Louise avait deviné avec ravissement de nouvelles preuves de l'amour d'Auguste, cette perle de son coeur, ce trésor solitaire et caché dont elle vivait si heureuse.

Car madame de Vilars ne désirait plus rien, depuis qu'elle se sentait sûre de l'amour de celui pour lequel autrefois elle avait été une mère : — /'aimant seule , la vertueuse et bienfaisante influence qu'elle voulait si fort exercer sur lui eût été bien limitée, ou peut-être nulle; lui V aimant , l'espoir de Louise n'avait plus de bornes; en cela, qu'elle savait assez la noblesse et la pureté du caractère de des Préaux pour être certaine que lui aussi vivrait reconnaissant, fier et satisfait, d'une passion aussi dévouée , aussi inaltérable que sérieuse et chaste.

Or, l'instinct de Louise ne la trompa pas; car, au retour de sa seconde campagne, les vaillantes et rares qualités d'Auguste s'étaient plus largement développées encore ; et puis, le profond amour qu'il éprouvait pour Louise, bien qu'il le crût ignoré d'elle, en absorbant

toujours des Préaux dans une ineffable rêverie, aurait d'ailleurs suffi pour le défendre des folies misérables ou des précoces et flétrissantes amours , si funestes à son âge, lors même que les habitudes austères imposées par M. de Téméricourt à tous ceux qui servaient sous ses ordres, ne Ten eussent pas garanti.

Lorsque Auguste revint à Préaux , au commencement de 1669, il avait donc dixhuit ans, et Louise en avait vingt-neuf environ.

C'était l'hiver, les longues veillées du soir se passaient délicieusement au coin du feu dans le vaste salon du château d'Eudreville. Auguste, son père, Louise, M. de Vilars, rarement un voisin de terre, composaient seuls ce petit cercle, intime et cordial , où régnait toujours la confiance expansive et la joie sereine des âmes paisibles et contentes; souvent on faisait quelque lecture en commun. Tantôt M. de Vilars empruntait une instruction solide et édifiante aux sévères écrivains de Port-Royal , car le mari de Louise se piquait fort de jansénisme, et cor-

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respondait avec îsicole , Arnauld , de Sacy, hommes d'une mâle vertu, d'un prodigieux savoir et d'une antique simplicité. Tantôt , au contraire , c'était une satire de Boileau, une lettre de Pascal, ou une nouvelle comédie de Molière, que le bon M. de Saint- Marc lisait avec une gaieté franche et comique ; de même aussi qu'il brusquait avec rudesse le vers hautain et cavalier du grand Corneille. D'autres fois, Louise et Auguste lisaient tour à tour Andromaque, Brilannicus, que Racine Arenait de dédier cette année même a M . le duc de Chevreuse ; et jamais la divine harmonie du plus tendre et du plus religieux des poètes n'eut de plus tendres et de plus religieux interprètes. Souvent aussi on posait le livre, puis, à propos d'un mot, d'une image ou d'un souvenir, venaient les longs commentaires, les conversations interminables , et même les vives et entraînantes discussions. Alors la sérieuse raison , l'expression sobre et réfléchie de M de Yilars, contrastait vivement avec l'impétueux langage du brave M. de Saint-Marc, ou avec la chaleureuse parole de Louise; esprit bril-

lant, hardi, naturel, étendu, mais qui devenait paradoxal et faux, dès qu'il s'agissait de déterminer sagement dans quelles conditions le rigoureux accomplissement d'une promesse pouvait devenir d'une funeste exagération; car Louise était toujours demeurée l'enfant inflexible, qui, au risque de mourir de faim et de désespérer son père, restait deux jours sans manger, parce qu'elle l'avait promis. Quant à A-iiguste, tout en lui, pensées, langage, convictions, croyances, révélait l'âme la plus limpide et la plus pure , magnifiquement éclairée aux rayonnements splendidcs d'un amour immense.

Souvent aussi, se mettant au clavecin devant un fragment d'opéra de Lulli , Louise unissait son chant doux et frais à la voix jeune et sonore d'Auguste, ou bien prenait son téorbe pour accompagner les sons graves et harmonieux que j\l. de "Vilars, excellent musicien, tirait savamment de la basse; enfin, on s'égayait encore aux plaisants et grotesques portraits que des Préaux retraçait d'un crayon malin, ou on

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parcourait avec intérêt et curiosité les collections de sites et de costumes qu'il avait rassemblées^ dans ses campagnes pour madame de Yilars, qui dessinait elle-même à ravir.

Telle était la vie heureuse et paisible qu'on menait chaque soir à Eudreville, en attendant un souper délicat; seulement, si la neige tombait trop épaisse, ou si la gelée rendait les chemins dangereux, M. de Saint- j\l arc et Auguste , au lieu de s'en retourner à Préaux, passaient la nuit a Eudreville, et le matin repartaient à grandepeine, en disant : A ce soir !

Or, c'est une aussi délicieuse existence, si doublement heureuse pour Auguste, que la lettre de M. de Téméricourt venait de cruellement troubler; aussi conçoit-on la douleur qu'éprouva le chevalier en partant avec son père, pour venir faire ses adieux à ses amis d'Eudreville.

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