‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 29 sur 42 · L*ORAGE. 30J · texte numérisé non relu

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droit où \v cerf, épuisé, semblait vouloir aborder.

Tout-à-couple son éclatant d'une trompe retentit; M. de Rohan surpris, écoute, regarde , et voit un homme colossal tout vêtu de noir, monté sur un cheval noir aussi et non moins gigantesque , apparaître à travers les grès bizarrement taillés , qui s'élevaient au nord de l'étang.

Alors la fureur de l'ouragan était a son comble, les éclairs éblouissants enflammaient le sombre horizon; les grands arbres gémissaient sous les efforts redoublés de la tempête, les éléments enfin semblaient bouleversés par un horrible chaos; à ce terrible et imposant spectacle , M. de Eiohan se sentit frémir malgré lui, tandis que ses idées superstitieuses , récemment mises en émoi par la tradition du Veneur ISoir, lui revinrent plus effrayantes que jamais , à l'aspect de cet homme étrange , qui, pour gagner plus tôt le bord du marais, s'aventura parmi des escarpements et des blocs de rocher, avec une intrépidité qui eût fait pâlir les plus téméraires.

A ce moment, le cerf abordait prés du

chevalier; mais le dernier effort que le vaillant animal venait de faire pour traverser Fétang, l'avait tellement épuisé, qu'il tomba sur ses genoux en sortant de Feau. Aussitôt M. de Rohan tira son couteau de chasse pour lui couper le jarret; mais ayant la tête troublée par l'apparition qu'il croyait surnaturelle , sa main hésite, tremble, il appuie mal le coup; le cerf, se sentant blessé, se retourne, se relève furieux, et, baissant la tête, charge si vigoureusement le chevalier, que celuici, gêné par ses bottes fortes, et embarrassé d'ailleurs dans les boues glaiseuses du bord de l'étang, encore détrempées par la pluie , glisse , tombe , et laisse échapper son arme.

Alors le cerf redouble ses coups d'andouil- 1ers... le chevalier, cherchant à les parer, veut le saisir par les bois , mais en vain ; les chiens, nageant moins vite, n'arrivaient pas, et déjà M. de Rohan avait reçu une dangereuse et profonde atteinte au côté, lorsqu'un coup de feu part; Fanimal, frappé à l'épaule, fait un bond prodigieux, et va tomber mort à quelques pas du chevalier.

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Ace bruit, M. de Rohan, stupéfait, regarde... et voit de l'autre côté de Tétang, fort resserré à cet endroit, l'Homme Noir, à cheval, immobile, et tenant à la main sa carabine fumante encore...

— Hallali ! hallali ! — cria cet homme d'une voix tonnante; puis, se courbant sur sa selle et tournant le marais au galop de son cheval , il emboucha sa trompe et sonna la fanfare de la mort du cerf.

L'émotion causée par le péril auquel il venait d'échapper si miraculeusement , jointe à ses terreurs superstitieuses, avaient tellement accablé M. de Rohan, que lorsque Latréaumont (car l'Homme Noir et gigantesque , c'était lui) arriva près du chevalier , il le trouva complètement évanoui.

S'occupant d'abord de ce dernier , et laissant les chiens piller le cerf à leur sortie de Teau , Latréaumont, descendant de cheval, retira M. de Rohan de la vase où il était engagé , et le porta près d'un chêne sur la bruyère.

Le colonel s'occupait de dégrafer le jus-

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taucorps du chevalier , lorsqu'il entendit le galoj) d'un palefroi, et vit bientôt accourir une femme ruisselant de pluie, vêtue de brun, et montant une haquenée blanche; mais cette amazone, apercevant le chevalier étendu presque sans sentiment, arrêta sa monture^ et, sans pouvoir cacher l'intérêt et l'effroi que lui causait ce spectacle , elle s'écria : — Que vois-je ! M. de Rohan !... Au nom du ciel , que lui est-il donc arrivé , monsieur !

— M. de Rohan ? — dit Latréaumont avec un étonnement qu'il ne put dissimuler; — comment, madame, je viens de sauver la vie ^à M. de Rohan , Grand -Veneur de France ?

— Sauver la vie! mon Dieu!, Quel

danger a-t-il donc couru 1 Est-il blessé? qu'a-t-il ?

Et sans attendre la réponse ni le secours de Latréaumont pour descendre de cheval , mademoiselle Maurice d'O sauta à bas de sa haquenée pour s'assurer par elle-même de l'état où se trouvait M. de Rohan.

Cependant Latréaumont , toujours extrêmement muni de spiritueux, tira d'une de

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ses fontes une grande gourde pleine d eaude-vie, en mit quelques gouttes sur les lèvres du chevalier , qui ouvrit bientôt les yeux; mais voyant Latréaumont penché sur lui, il ne put retenir un mouvement de surprise involontaire; aussi, ayant reconnu Maurice , il lui dit d'un air égaré , en attachant toujours un regard elï'rayé sur le gigantesque colonel : — Au nom du ciel , mademoiselle, où suis-je ? que m'est-il arrivé ? quel est cet homme ^...

— Il ne vous est presque rien arrivé, monsieur, — dit Latréaumont en avalant à son tour une large gorgée d'eau-de-vie avant que de reboucher sa gourde ^ — il ne vous est presque rien arrivé. Le cerf vous a chargé, et moi, mort-Dieu! je me suis trouvé là très à temps pour le bien ajuster, et hii galamment adresser une balle dans le corsage au moment où il me semblait causer d'un peu trop près avec vous... Mais, du reste, honneur à votre équipage , monsieur le Grand-Veneur ! car l'animal était bien et dûment forcé sans l'intercession de saint Mousquet 1 Cinq minutes de plus ! et ces I. ' ao

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braves chiens le portaient bas en sortant de Teau.

— Ah ! monsieur, mille grâces vous soient rendues!.. Mais pourtant quelle horrible imprudence ! — s'écria Maurice en joignant les mains avec effroi ; — car si vous aviez manqué le cerf... M. de Rohan si près... Ah ! cette pensée est affreuse !...

— Quanta l'imprudence, rassurez-vous, madame , car j'ai là dans mon porte-crosse certaine vieille carabine magique , qui , par Dieu î commande aussi sûrement à ses balles, que vous pouvez commander à vos chambrières, madame ! — dit Latréaumont en riant de son gros rire.

. — Une carabine magique! — répéta machinalement M. de Rohan, qui se remettait peu à peu de son effroi , mais se trouvait encore sous l'obsession de sa terreur;— mais qui donc êtes-vous , monsieur?... vous à qui je dois la vie !

— Si cela vous intéresse, monsieur, je suis Jules Duhamel de Latréaumont, gentilhomme de Normandie , et de plus , fort votre serviteur.

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— Ah! monsieur, croyez que je n'oublierai de ma vie le service que vous m'avez rendu ; veuillez aussi pardonner à l'étrangeté de quelques unes de mes paroles, qui ont dû vous seml>ler bien folles ; mais mon émotion... ma surprise... ma fatigue... étaient telles, qu'elles serviront, j'espère , d'excuse à l'incohérence de mes imaginations de tout à l'heure... Et vous, mademoiselle , — ajouta M. de Rohan en se tournant vers Maurice, — et vous que je suis assez heureux pour connaître déjà , veuillez aussi agréer tous mes remerciements pour l'intérêt que vous voulez bien me témoigner; mais par quel hasard, mademoiselle, vous retrouvé-je ici ?

— Je suivais la chasse du roi,— répondit Maurice en rougissant; — aux premiers coups de tonnerre , mon cheval épouvanté s'est emporté à travers la forêt. Je venais à peine de m'en rendre maîtresse , après une heure de lutte et de course, lorsqu'entendant sonner de la trompe , et croyant avoir retrouvé la chasse, je me dirigeai de ce côté... Mais votre blessure, monsieur? votre blessure?...

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Est légère, je crois, mademoiselle; mon écharpe et mon habit ont amorti l'atteinte, et je n'y pense plus que pour me souvenir qu'elle m'a valu une marque bien précieuse de votre bienveillance , — dit le chevalier. Puis, s'adressantà Latréaumont, il ajouta, en souriant d'un air triste et mélancolique : — Je regrette extrêmement , monsieur, qu'au lieu du Grand- Veneur de France, ce ne soit plus que le chevalier de Rohan, qui puisse vous exprimer ici toute sa reconnaissance.

Mais voyant l'air étonné de Latréaumont, qui ne comprenait pas le sens de ces paroles, Maurice ajouta : — De ce jour, M. le chevalier de Rohan a remis sa charge de Grand-Veneur de France entre les mains de Sa Majesté , monsieur.

— Oui, monsieur, — reprit le chevalier avec une amère ironie, — depuis midi je ne suis plus compté parmi les serviteurs du plus grand monarque qui soit au monde ; je ne suis plus un des satellites du rayonnant soleil qui resplendit sur le trône de France ! En apprenant cette circonstance qu'il ignorait, et qui par un singulier hasard ve-

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nait peut-être si merveilleusement seconder ses vues, Latréaumont, ne laissant pas pénétrer les sentiments qui l'agitaient, répondit avec sa rudesse habituelle :

— Mort Dieu! monsieur, je vous jure que je suis à cette heure, au moins aussi satisfait de vous avoir rendu ce léger service que si vous étiez encore un des joyaux de la couronne du grand monarque que vous dites ! car entre nous, M. le chevalier, telle dorée que soit une chaîne, c'est toujours une chaîne ; tandis que , par Dieu î vive l'indépendance d'un cavalier libre, quia devant lui jeunesse et fortune... Mort Dieu ! si j'étais roi, je troquerais mille fois mon sceptre pour une pareille vie... Allons ! allons ! remettez-vous, monsieur le chevalier, et si vous m'en croyez, — ajouta Latréaumont en montrant à M. de Rohan les chiens qui pillaient le cerf, — nous ne laisserons pas cette brave meute sans récompense. Si vous voulez, je m'en vais lui faire une bonne curée chaude, et gai l'hallali du vaillant veneur !

Le ton jovial et délibéré de Latréaumont réagit puissamment sur lesprit du cheva-

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lier 5 qui, de même que les personnes d une nature nerveuse et impressionnable, ou d'un esprit faible et indécis, éprouvait à son insu peut-être, le besoin de se sentir rassurer par l'ascendant ou le contact d'un caractère mâle et entier. Aussi, les dernières traces de la terreur superstitieuse que le colonel lui avait involontairement inspirée s'évanouissant tout-à fait, le chevalier lui répondit avec une sorte de gaieté cordiale :

— Je crois inutile, monsieur, de vous donner la peine de faire ici la curée ; et puis d'ailleurs , vous allez me trouver le plus ridicule du monde , mais ces chiens-là sont de la meute du cabinet du roi , et , je vous l'avoue, bien que la vénerie de Sa Majesté ne m'appartienne plus, j'ai toujours malgré moi une sorte de jalousie involontaire contre cet équipage , qui fut long-temps le rival du mien. Aussi , monsieur , laissez les chiens faire la curée ; ils préféreront , j'en suis certain, ce repas sans façon aux apprêts [plus cérémonieux, qui leur ôteraient les trois quarts de la venaison. Quant à leur

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retour au chenil, leur instinct Jes guidera, si les piqueurs n'arrivent pas bientôt.

— Soit , monsieur; et bien qu'il me peine de voir , contre les nobles règles de la vénerie , ces braves chiens se jeter pêle-mêle sur le cerf, comme une bande de loups sur un cheval mort, je crois qu'en effet ils aimeront mieux dîner ainsi plus largement , et se passer de la sérénade de trompe qui leur sonnerait l'hallali, et des coups de fouet qui modéreraient leur impalientegloutonnerie; mais au moins, monsieur, vous trouverez bon que je lève le pied de l'animal pour l'offrir à madame , ou le garder pour moi comme souvenir de ma bonne fortune !

— Quoiquece cerf appartienne auroi, monsieur ,— dit le chevalier en riant , — je vous engage fort à en garder le pied ; car madame, comme moi, n'y prétend nullement, et cet honneur appartient de fait, sinon de droit, à l'intrépide veneur qui, après avoir suivi et maintenu la chasse comme vous l'avez fait, monsieur, est arrivé le premier à la mort en mettant bas l'animal.

— Je vais donc faire ici l'office de piqueux, — dit Latréaumont , qui , écartant les

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chiens à coup de fouet, s'occupa de lever le pied droit de devant du cerf, avec une dextérité peu commune.

Depuis quelques minutes , Maurice attachait , à la dérobée , sur Latréaumont un profond regard , car elle éprouvait pour cet homme un sentiment de répulsion dont elle ne pouvait se rendre compte, avec cette superlative délicatesse de tact et cette haute sagacité d'affection si exclusivement particulière aux femmes , et qui est , pour ainsi dire , une seconde vue du cœur; peut-être elle pressentait tout ce qu'il y avait d'entreprenant , de hardi, d'absolu dans le caractère de cet homme grossier, et conséquemment aussi elle redoutait que par l'inexplicable et puissante attraction des contrastes , M. de Rohan , déjà lié à cet étranger par la reconnaissance, en vint peut-être à aller au-devant de sa domination fatale.

Aussi , distraite et absorbée par cette pensée , elle répondit à peine aux banalités polies que lui adressa M. de Rohan, pendant que Latréaumont levait le pied du cerf qu'il vint bientôt; offrir à Maurice et au chevalier

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par pure cérémonie; après quoi, le colonel, scion la couliimc suspendit ce pied au manche de corne de son couteau de chasse en disant : — Maintenant, monsieur, si vous m'en croyez, nous regagnerons Fontainebleau, car voici le temps un peu calmé, et nous avons tous besoin , je pense , d'un bon feu et d'une solide collation , digne conclusion d'une telle chasse.

Mademoiselle , — dit Rohan à Maurice, -^ me permettez-vous de vous offrir mon aide pour remonter sur votre haquenée. — Maurice ayant accepté fut bientôt à cheval, ainsi que Rohan et Latréaumont, puis tous trois gagnèrent une des larges routes de la foret.

— Monsieur, — dit le chevalier au colonel , — si vous n'aviez pas de gîte à Fontainebleau, et que vous voulussiez en accepter un à l'hôtel du Chenil , dont je ne suis pas encore dépossédé, je le suppose du moins , j e serais heureux de vous y recevoir.

—Mort-Dieu ! monsieur , cela n'est pas de refus ; car, entre nous , j'avoue, avec le plus profond appétitdu monde, que j'ai une verte tiî robuste faim , étant ce matin parti à jeun

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de Melun ; et bien que je connaisse cette forêt-ci mieux que pas un braconnier, y ayant long-temps chassé du temps de la Fronde , alors que je tenais la campagne du côté de Moret, ce matin, au point du jour, je me suis égaré dans un faux-fuyant et je n'ai pas déjeuné.

— Partons donc, monsieur, dit Rohan.

Pendant quelques moments, ces trois personnages cheminant en silence, purent admirer le majestueux tableau d'un beau couchant à travers les percées de la forêt, qui semblait l'encadrer dans une bordure de feuillage. En effet, cet orage de printemps avait cessé, et le soleil, sur le point de disparaître à l'horizon , enflammait l'occident de teintes pourpres et vermeilles, qui changeaient en autant de perles d'or et de cristal les gouttes de pluie suspendues aux feuilles des arbres , ou brillantes sur la bruyère. Tandis que l'air était embaumé d'une suave et bonne odeur de mousse mouillée, jointe à la senteur des plantes, qui , ravivées par cette pluie passagère, exhalaient encore des parfums plus aromatiques et plus pénétrants.

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Belle et calme soirée d'été, que M. Rohan , avec sa versatilité ordinaire , prit pour un heureux présage. Aussi ec fut dans une disposition d'esprit presque satisfaite et sereine qu'il regagna Fontainebleau , ayant à sa droite Maurice, et à sa gauche Latréaumont, deux êtres qui à cette heure lui étaient pour ainsi dire indifférents, et qui devaient pourtant avoir bientôt une si fatale et si puissante influence sur sa vie.

Ce fut donc en cette compagnie , que M. de Rohan arrivait à son hôtel ; et si l'on voulait se servir d'expressions ou de comparaisons fantastiques, on dirait qu'il avait à sa droite son bon ange , et à sa gauche son mauvais génie ; la jeune fille montée sur sa haquenée blanche , le géant sur son grand cheval noir.

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