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CHAPITRE IX

C'(S)rttge.

Hic motus animoninr, atqiie haec ceitamina tanta Pulveiis exigui jaclu compressa quiescent.

Virgile. — Géorgiques, iv.

Et tout ce fier courroux, tout ce fier mouvement, Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment.

Delille. — Traduction des Géorgiques.

^ouragan fut bientôt dans toute sa violence; le tonnerre roulait avec fracas, les grands arbres de la foret se courbaient sous les efforts du vent, tandis que Techo des rochers répétait et se renvoyait à grand bruit les éclats de la foudie ; a pluie loin

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bail en g^outtes larges et pesantes; Pair était lourd , Fatmosphère brûlante et robsciirité profonde, bien qu''il ne fut que cinq heures du soir.

Vers le milieu de ce canton, se trouvait ce qu'ion appelait le Puits auœ Biches^ sorte de marais aux abords boueux , situé au fond d^me des parties les plus épaisses et les plus sauvages de la forêt.

Malgré la tourmente qui augmentait de fureur, un homme , ayant attaché son cheval à un arbre , paraissait insensible a cet efiFroyablc ouragan, et se promenait sur le bord du marais dont on a parlé, tantôt à pas lents , tantôt à pas précipités.

Cet homme était le chevalier de Rohan.

Autant il venait de se montrer fier et impérieux dans la scène avec Louis XIV , autant a cette heure, il se trouvait triste et découragé. Cet homme si mobile et si changeant en était alors presque a se repentir de la témérité de sa démarche , et a regretter la splendeur de cette charge qu'ail avait résignée avec tant de superbe; enfin, soit sentiment juste et raisonne des choses, soit

instinct de prévision , il se voyait , dès-lors , avec une terreur involontaire , abandonné à lui-même , sans lien qui put le retenir , lui imposer, ou le rattacher l\ rien.

En effet , Grand-Veneur de France , un des premiers officiers de la couronne, M. de Rohan comptait parmi les sommités de la cour , et Pimportance de cet emploi hérédilaire était telle, que malgré son aversion Lien connue contre le chevalier, Louis XIV n''avaitosé, jusque-la, lui commander de se démettre de sa charge. Enfin, si M. de Rohan eût patiemment souffert la vérifable et criante injustice du roi, peul-étre ce prince , que la complète résignation apaisait quelquefois, lui eut-il, sinon accordé ses bonnes grâces, du moins rendu ses fonctions moins désagréables.

Mais après le scandaleux éclat qa''il venait de faire, le chevalier n''avait plus c[u'l\ trouver un acquéreur pour sa charge, et à rentrer dans la classe inoccupée des gentilshommes puînés de grandes maisons.

Le prix de la charge pouvait s''élever à cinq ou six cent mille livres, mais les dettes

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du chevalier étaient nombreuses , et si ses cre'anciers, retenus jusqu'alors par la conside'ralion qu''inspirait encore un des grands officiers de la couronne de France , ne s''étaient pas montrés fort exigeants, cette considération disparaissant avec Temploi , ces créanciers, dis-je, sachant d'ailleurs que le chevalier n'avait aucune faveur a attendre de la cour , allaient sans doute mettre une toute autre àprcté dans leurs poursuites.

Ce sont donc les désastreuses conséquences de sa positien actuelle qui frappaient si douloureusement M. de Rohan , car cet esprit naturellement droit et sagace , apercevait toujours le coté vrai des choses, mais rinconstance et la faiblesse de son caractère lui rendaient malheureusement inutile cette juste et saine appréciation des réalités.

M. de Rohan était donc absorbé dans ces tristes pensées , lorsqu'un coup de tonnerre d'un épouvantable retentissement le tira de sa profonde rêverie; l'orage redoublait de violence , les éclats de la foudre se succédaient avec une effrayante rapidité, tandis

que de vifs et fréquents éclairs illuminaient de leurs feux éblouissants un ciel noir et bitumineux.

Se trouvant seul au milieu de cette lugubre forêt , pendant une si effroyable tourmente, et ce'dant à un sentiment de terreur insurmontable, assez concevable d'ailleurs chez un homme aussi superstitieux et aussi faible que Tétait parfois M. de Rohan ; ce dernier voulant retournera Fontainebleau, fit quelques pas pour aller détacher son cheval, qui hennissait et se cabrait d''impatience et de frayeur.

A ce moment, M. de Rohan entendit un bruit lointain de trompe et de chiens; rassuré pour ainsi dire par ce bruit, et sachant que généralement les animaux chassés se venaient faire prendre dans Pétang qu''il côtoyait, le chevalier rattacha Selim à un arbre, et attendit avec une insouciante curiosité.

Bien que souvent élouftécs par le fracas de la foudre , les clameurs de la chasse devenaient de plus en plus distinctes, lorsque tout-à-coup le chevalier vit le cerf épuisxî l. I. 19

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de fatigue, haletant, la tète basse, Toeil sanglant, sortir cFun épais taillis, descendre précipitamment la pente escarpée d'un roc qui ceignait les bords de Tétang, et s''arrctant une minute , entrer dans Teau avec précaution... puislli, redressant la tète, prêtant Toreiilc, le noble animal parut écouter encore, avec une effroyable inquiétude, s'il entendrait toujours cette incessante clameur qui, le poursuivant avec acharnement depuis quatre heure.--, lui annonçait une mort prochaine... Mais au même instant, la voix perçante des chiens lui apprit qu'il était do plus en plus rapproché par eux, aussi, a peine avait-il fait un dernier bond pour gagner a la nage le milieu de rélang, que la tète de la meute, bientôt suivie du reste de Téquipage , arriva sur le haut du rocher ; alors voyant le cerf àTeau, les chiens, redoublant de cris et de vitesse, coururent rapidement au bord du lac, et sV précipitèrent bravement pour atteindre CA\?in leur proie.

Poussé par le vent, le cerf nageait avec une vigueur désespérée vers un mas-if de

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houx qui lui cachait M. cleRohan. tandis que celui-ci, oubliant pour un moment ses tristes préoccupations, attendait Tanimal avec cet intérêt naturel h ceux qui pratiquent lu chasse depuis long-temps , et s^ivançait prudemment \ers Pendroit où le cerf, épuisé, semblait vouloir aborder.

Tout-à-coup le son éclatant dHme trompe retentit; M. de Rohan surpris, écoule , regarde, et voit un homme colossal tout vêtu de noir, monté sur un cheval noir aussi et non moins giorantesque, apparaître à travers les grès bizarrement taillés, qui s'élevaient au nord de Fétang.

A-lors la fureur de Pourngan était à son comble, les éclairs éblouissants enflammaient le sombre horizon ; les grands arbres gémissaient sous les efforts redoublés de la tempête, les éléments enfin semblaient bouleversés par un horrible chaos; a ce terrible et imposant spectacle, M. de Rohan se sentit frémir nudgié lui, tandis (|ue ses idées superstitieuses, récemment mises en émoi par la tradition du teneur Noir, lui revinrent plus effrayantes que jamais, à l'aspect

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de cet homme étrange, qui , pour gagner plus tôt le bord du marais, s''aventura parmi des escarpements et des blocs de rocher, avec une intrépidité qui eut fait pâlir les plus téméraires.

A ce moment , le cerf abordait près du chevalier; mais le dernier effort que le vaillant animal venait de faire pour traverser Fétang, l'avait tellement épuisé, qu''il tomba sur ses genoux en sortant de Peau. Aussitôt M. de Rolian tira son couteau de chasse pour lui couper le jarret ; mais ayant la tète troublée par l'apparition qu'il croyait surnaturelle, sa main hésite, tremble , il appuie mal le coup; le cerf, se sentant blessé , se retourne , se relève furieux , et , baissant la télé, charge si vigoureusement le chevalier, que celui-ci, gêné par ses bottes fortes, et embarrassé d'ailleurs dans les boues glaiseuses du bord de Pélang, encore détrempées par la pluie, glisse, tombe, et laisse échapper son arme.

Alors le cerf redouble ses coups d'andouillcrs... le chevalier, cherchant à les parer, veut le saisir par les bois, mais eu vain,

l'orage. 29;^

les chiens, nageant moins vite, n''arnvaient pas, et déjà M. de Rolian avait reçu une dangereuse et profonde atteinte au côté, lorsqu'un coup de feu part; Tanimal, frappe a l'épaule, fait un bond prodigieux, et va tomber mort à quelques pas du chevalier.

A ce bruit, M. de Rolian, stupéfait, regarde,,., et voit de l'autre côté de l'étang, fort resserré à cet endroit, l'Homme Noir, a cheval, immobile, et tenant à la main sa carabine fumante encore....

— Hallali ! hallali I — cria cet homme d'une voix tonnante, puis, se courbant sur sa selle et tournant le marais au galop de son cheval, il emboucha sa trompe et sonna la fanfare de la mort du cerf.

L'émotion causée par le péril auquel il venait d'échapper si miraculeusement, jointe à ses terreurs superstitieuses, avaient tellement accablé M. de Rohan, que lorsque Latréaumont ( car l'Homme Noir et gigantesque, c'était lui) arriva près du chevalier, il le trouva complètement évanoui.

S'occup.-mt d'abord de ce dernier, et hiissîuit les chiens piller le cerf a leur sm'tie d<j

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Teau, Lalrëaumont, descendant de cheval, retira M. de Piohan de la vase où il était engagé, et le porta près d'un chêne sur la bruyère.

Le colonel s'occupait de de'grafer le justaucorps du chevalier, lorsqu'il entendit le galop d'un palefroi, et vit bientôt accourir une femme ruisselante de pluie, vêtue de brun, et montant une haquenée blanche ; mais cette amazone, apercevant le chevalier e'iendu presque^ sans sentiment, arrêta sa monture, et, sans pouvoir cacher l'intérêt et IV-ffroi que lui causait ce spectacle, elle

s'écria : — Que vois-je! M. de Rohan !

Au nom du ciel, que lui est-il donc arrivé, monsieur!

— M. de Rohan? — dit Latréaumont avec un étonnement(ju'il ne put dissimuler; — comment, madame, je viens de sauver la vie à M. de Rohan, Grand- Veneur de France ?

— Sauver la vie ! mon Dieu ! Quel

danocr a-t-il donc couru! Est-il donc blessé? qu'a-t-il?

F.t sans attendre la réponse ni le secours

L ORASIC. J^VO

de LatiTcUimont pour cU'scentlre de cheval, Tiiademoisclle Maurice d''0 sauta à|bas de ?a liaquenée pour s''assurer par elle-même tle l'état où se trouvait M. de Rolian.

Cependant Latréaumont, toujours extrêmement muni de spiritueux, tira d'une de ses fontes une grande gourde pleine d\aude-\'ie, en mit quelques gouttes sur les lèvres du chevalier, cjui ouvrit bientôt les yeux; mais voyant Latréaumont penché ?ur lui, il ne put retenir un mouvement de surprise involontaire ; aussi , ayant reconnu Bîaurice, il lui dit d\m air égaré, en attachant toujours un regard effrayé sur le gigantesque colonel : — Au nom du ciel, mademoiselle, où suis-je? f|ue m''est-il arrivé'' quel est cet homme ?

— Il ne vous est presque rien arrivé, monsieur, — dit Latréaumont en avalant a son tour une large gorgée d'*eau-de-vie avant que de reboucher sa gourde ; — il ne vous est presque rien arrivé. Le cerf vous a chargé, et moi, mort-Dieu ! je me suis trouvé là très à temps pour le bien ajuster, et lui galamment adrtfsscr ujie ball« dans le cor-

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sage au moment où il me semblait causer d''un peu trop près avec vous... Mais, du reste , honneur à votre équipage , monsieur le Grand-Veneur! car l'animal était bien et dûment forcé sans Pinlercession de saint Mousquet! Cinq minutes de plus! et ces braves chiens le portaient bas en sortant de Peau.

— AlIi ! monsieur , mille grâces vous soient rendues !...Mais pourtant quelle horrible imprudence ! — s''écria Maurice en joignant les mains avec effroi ; — car si vous aviez manqué le cerf... M. de Rohan si près... Ah! celte pensée est affreuse!..,

— Quant h Pimprudence , rassurez-vous, madame , car j'ai là dans mon porte-crosse certaine vieille carabine magique , qui, par Dieu ! commande aussi sûrement a ses balles, que vous pouvez commandera vos chambrières, madame! — dit Latréaumont en riant de son gros rire.

— Une carabine magique! — répéta machinalement M. de Rohan, qui se remettait peu à peu de son effroi , mais se trouvait encore sous Pobscssion de sa terreur; — mais

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qui donc ctes-vous, monsieur?... vous à (jui je dois !a vie !

— Si cela vous intéresse , monsieur , je suis Jules Duhamel de Latiéaumont , gentilhomme de Normandie , et de plus, fort voire serviteur.

— Ah '.monsieur, croyez que je n''oublierai de ma vie le service que vous m''avcz rendu , veuillez aussi pardonner à Vétrangeté de quelques unes de mes paroles, qui ont dû vous sembler bien folles ; mais mon e'molion... ma surprise... ma fatigue... étaient telles, qu'elles serviront, j''espère, d'excuse h rincohérence de mes imaginations de tout à l'heure... Et vous, mademoiselle , — ajouta M. de Rolian en se tournant vers Maurice , — et vous que je suis assez heureux pour connaître déjà , veuillez aussi agréer tous mes remerciements pour l'intérêt c[ue vous voulez bien me témoigner; mais par quel hasard, mademoiselle, vous retrouvé-je ici?

— Je suivais la chasse du roi, — répondit Maurice en rougissant; — aux premiers coups de tonnerre, mon cheval épouvanté

s'est emporlë à travers la forêt. Je venais a peine de ni''en rendre maîtresse, après une heure de lutte et de course , lorsc|u''entendant sonner de Ja trompe , et croyant avoir retrouve [la chasse , je me dirigeai de ce côte... Mais votre blessure, monsieur? votre blessure ?...

— Est légère , je crois , mademoiselle ; mon echarpe et mon habit ont amorti Patteinte, et^je n'y pense plus que pour me souvenir qu'elle m'a valu une marque bien précieuse de votre bienveillance , — dit le chevalier. Puis, s'adressant h Latréaumont, il ajouta , en souriant d'un air triste et me'lancolique: — Je regrette extrêmement, monsieur , qu'au lieu du Grand-Veneur de France , ce ne soit plus que le chevalier de Rolian , qui puisse vous exprimer ici toute sa reconnaissance.

Mais voyant l'air étonné de Latréaumont, qui ne comprenait pas le sens de ces paroles, Maurice ajouta: — De ce jour, M. le chevalier de Rohan a remis sa charge de Grand-Veneur de France entre les mains de Sa Majesté , monsieur.

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— Oui, monsieur, — reprit le chevalier avec une amère ironie , — depuis midi je ne suis plus compté parmi les serviteurs du plus grand monarque qui soit au monde ; je ne suis plus un des satellites du rayonnant soleil qui resplendit sur le trône de France !

En apprenant cette circonstance qu''il ignorait, et qui par un singulier hasard venait peut-être si merveilleusement seconder ses vues, Latréaumont, ne laissant pas pénétrer les sentiments qui T'agitaient, répondit avec sa rudesse habituelle :

— Mort Dieu ! monsieur , je vous jure que je suis à celte heure , au moins aussi satisfait de vous avoir rendu ce léger service que si vous étiez encore un des joyaux de la couronne du grand monarque que vous dites ! car entre nous, M. le chevalier, telle dorée que soit une chaîne, c''est toujours une chaîne ; tandis que , par Dieu ! vive rindépendanced'un cavalier libre, qui a devant lui jeunesse et fortune... Mort Dieu 1 si j''élais roi , je tro([ucrais mille fois mon sceptre pour une pareille vie... Allons I

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allons ! remettez -vous, monsieur le chevalier, et si vousm"'en croyez, — ajouta Latre'aumont en montrant à M. de Rohan les chiens qui pillaient le cerf, — nous ne laisserons pas cette brave meute sans récompense. Si vous voulez , je m'en vais lui faire une bonne curée chaude, et gai Phallali du vaillant veneur !

Le ton jovial et délibère' de Latre'aumont re'agit puissamment sur Fesprit du chevalier, qui, de même que les personnes d'une nature nerveuse et impressionnable , ou d'un esprit faible ou indécis , éprouvait à son insu peut-être , le besoin de se sentir rassurer par l'ascendant ou le contact d'un^ caractère mâle et entier. Aussi , les dernières traces de la terreur superstitieuse <|ue le colonel lui avait involontairement inspirée s'évanouissant tout-a-fait, le chevalier lui répondit avec une sorte de gaieté cordiale :

— Je crois inutile, monsieur, de vous donner la peine de faire ici la curée ; et puis d'ailleurs, vous allez me trouver le plus ridicule du monde, mais ces chiens-la sont

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de la meute du cabinet du roi, et, je vous Pavoue, bien que la vénerie de Sa Majesté ne m'appartienne plus, j'ai toujours malgré moi une sorte de jalousie involontaire contre cet équipage , qui fut longtemps le rival du mien. Aussi , monsieur , laissez les chiens faire la curée ; ils préféreront, j'en suis certain , ce repas sans façon aux apprêts plus cérémonieux, qui leur ôtcraient les trois quarts de la venaison. Quant à leur retour au chenil, leur instinct les guidera, si les piqueurs n'arrivent pas bientôt.

— Soit, monsieur; et bien qu'il me peine de voir , contre les nobles règles de la vénerie, ces braves chiens se jeter pêle-mélc sur le cerf , comme une bande de loups sur un cheval mort , je crois qu'en effet ils aimeront mieux dîner ainsi plus largement, et se passer de la sérénade de trompe qui leur sonnerait l'hallali , et des coups de fouet qui modéreraient leur impatiente gloutonnerie; mais au moins, monsieur, vous trouverez bon que je lève le pied tle l'animal pour l'offrir a madame, ou le gar-

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der pour Eiioi comme souvenir de ma bonne fortune !

— Quoique ce cerf appartienne au roi, monsieur, — dit le chevalier en riant, — je vous engage fort à on garder le pied ; car madame, comme moi, n''y prétend nuiicment, et cet honneur appartient de fait, si' non de droit, 'a Tintrepide veneur qui, après avoir suivi et maintenu la chasse comme vous Pavez fait, monsieur, est arrive le premier a la mort en mclt>iiit bas Tanimal.

— Je vais donc faire ici Poffice de piqueux, — dilLatréaumont, c[ui, e'cartant les chiens a coup de fouet, s''occupa de lever le pied droit de devant du cerf, avec une dextérité peu commune.

Depuis quelques minutes , Maurice attachait , a la dérobée , sur Latréaumcnt un profond regard, car elle éprouvait pour cet homme un sentiment de répulsion dont elle ne pouvait se rendre compte, avec cette superlative délicatesse de tact et cette haute sagacité d^iffection si exclusivement particulière aux femmes , et qui est , pour ainsi dire , une seconde

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vue du cœur; peut-être elle pressentait tout ce qu**!! y avait d''entreprenant , de hardi, d'absolu dans le caractère de cet homme grossier , et consëquemment aussi elle redoutait que par Tinexplicable et puissante attraction des contrastes , M. de Rohan, déjà lié a cet étranger par la reconnaissance, en vînt peut-être à aller au-devant de sa domination fatale.

Aussi, distraite et absorbée par celte pensée, elle répondit à peine aux banalités polies que lui adressa M. de Rohan , pendant que Latréaumont levait le pied du cerf cju'il vint bientôt offrir à Maurice et au chevalier par pure cérémonie ; après 'quoi , le colonel, selon la coutume suspendit ce pied au manche de corne de son couteau de chasse en disant : — Maintenant, monsieur, si vous m"'en croyez, nous regagnerons Fontainebleau , car voici le tcnjps un peu calmé, et nous avons tous besoin, je pense, d^m bon feu et d'une solide collation, digne conclusion d'une telle chasse.

— Mademoiselle, — dit Rohan a Afaurice, — me permcUez-vous de vous offrir

mon aide pour remonter sur votre liaqucnée. — Maurice ayant aecepté fut bientôt à cheval , ainsi que Rohan et Latrëaumont , puis tous trois gagnèrent une des iarges routes de la forêt.

— Monsieur, — dit le chevalier au colonel , — si vous n'aviez pas de gîte à Fontainebleau , et que vous voulussiez en accepter un à l'hôtel du Chenil , dont je ne suis pas encore dëposse'de', je le suppose du moins, je serais heureux de vous y recevoir.

— Mort-Dieu ! monsieur, cela n'est pas de refus ; car, entre nous, j'avoue, avec le plus profond appétit du monde, que j'ai une verte et robuste faim, étant ce matin parti à jeun de Melun; et bien que je connaisse cette forèt-ci mieux que pas un braconnier, y ayant long-temps chassé du temps de la Fronde, alors que je tenais la campagne du côté de Moret, ce matin , au point du jour, je me suis égaré dans un faux-fuyant et je n'ai pas déjeuné.

— Partons donc , monsieur, dit Rohan.

Pendant quelques moments, ces trois

personnages cheminant en silence, purent

admirer le majestueux tableau cFun beau couchant à travers les percées de la foret, qui semblait Tencadrer dans une bordure de feuillage. En effet, cet orage de printemps avait cessé , et le soleil, sur le point de disparaître a l'horizon , enflammait Poccident de teintes pourpres et vermeilles , qui changeaient en autant de perles d''or et de cristal les gouttes de pluie suspendues aux feuilles des arbres , ou brillanlcs sur la bruyère. Tandis que Tair était embaume d'une suave et bonne odeur de mousse mouillée, jointe à la senteur des plantes , qui , ravivées par cette pluie passagère, exhalaient encore des parfums plus aromatiques et plus pénétrans. Belle et calme soirée d'été, que M. Rohan, avec sa versatilité ordinaire, prit pour un heureux présage. Aussi ce fut dans une disposition d'esprit presque satisfaite et sereine qu'il regagna Fontainebleau, ayanta sa droite Maurice, et h sa gauche Latréaumont, deux êtres (jui Iï cette heure lui étaient pour ainsi dire indifférents , et qui devaient pourtant avoir bientôt une si fatale et si puissante influence sur sa vie.

Ce fut donc en celte compagnie, que M. de Rohan arrivait a son liotel ; et si l'on ■voulait se servir d''expressions ou de comparaisons fantastiques, on dirait qu''il avait à sa droite son bon ange , et à sa gauche son mauvais génie ; Ja jeune fille montée sur sa liaqiienée blanche , le géant sur son grand cheval noir.

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