‹ LauraChapitre 1 sur 9 · Laura · texte numérisé non relu

Laura

Quand j’ai connu M. Hartz, il était marchand naturaliste et faisait tranquillement ses affaires en vendant, aux amateurs de collections, des minéraux, des insectes ou des plantes. Chargé d’une commission pour lui, je m’intéressais médiocrement aux objets précieux qui encombraient sa boutique, lorsque, tout en causant avec lui de l’ami commun qui nous avait mis en rapport, et en touchant machinalement une pierre en forme d’œuf qui s’était trouvée sous ma main, je la laissai tomber. Elle se brisa en deux parties assez

égaies que je m’empressai de ramasser en demandant pardon au marchand de ma maladresse.

— Ne vous en tourmentez pas, répondit-il avec obligeance ; elle était destinée à être cassée d’un coup de marteau. G’est une géode sans grande valeur, et, d’ailleurs,* qui est-ce qui n’est pas curieux de voir l’intérieur d’une géode?

— Je ne sais, lui dis-je, ce que c’est au juste qu’une géode, et n’ai nulle envie de le savoir.

— Pourquoi ? reprit-il ; vous êtes artiste pourtant?

— - Oui, j’essaye de l’être; mais les critiques ne veulent pas que les artistes se donnent l’air de savoir quelque chose en dehors de leur art, et le public n’aime pas que l’artiste paraisse en savoir un peu plus long que lui sur n’importe quoi,

Je crois que le public, la critique et vous, êtes dans l’erreur. L’artiste est né voyageur ; tout est voyage pour son esprit, et, sans quitter le coin de son feu ou les ombrages de son jardin, il est autorisé à parcourir tous les chemins du monde. Donnez-lui n’importe quoi à lire ou a re-

garder, étude aride ou riante ; il se passionnera pour tout ce qui lui sera nouveau. Il s’étonnera naïvement de n’avoir pas encore vécu dans ce senslà, et il traduira le plaisir de sa découverte sous n’importe quelle forme, sans avoir cessé d’être luimême. Pas plus que les autres humains, l’artiste ne choisit son genre de vie et la nature de ses impressions. Il reçoit du dehors le soleil et la pluie, l’ombre et la lumière, comme tout le monde. Ne lui demandez pas de créer en dehors de ce qui le frappe. Il subit l’action du milieu qu’il traverse, et c’est fort bien fait, car il s’éteindrait et deviendrait stérile le jour où cette action viendrait à cesser. Donc, poursuivit M. Hartz, vous avez parfaitement le droit de vous instruire, si cela vous amuse et si l’occasion se rencontre. II n’y a point de danger à cela pour qui est vraiment artiste.

— De même qu’un vrai savant peut être artiste, si cette excursion dans le domaine de l’art ne nuit pas à ses graves études ?

— Oui, reprit l’honnête marchand; toute la question est d’être quelque chose de bien déter-

miné et d’un peu solide dans un sens ou dans l’autre. Gela, j’en conviens, n’est pas donné à tout le monde ! Et, ajouta-t-il avec une espèce de soupir, si vous doutez de vous-même, ne regardez pas trop cette géode.

— Est-ce quelque pierre à influence magique ?

— Toutes les pierres ont cette influence-là, mais surtout, selon moi, les géodes.

« — Vous piquez ma curiosité... Voyons, qu’entendez-vous par géode?

— Nous entendons par géode, en minéralogie, toute pierre creuse dont l’intérieur est tapissé de cristaux ou d’inscrustations, et nous appelons pierre géodique tout minéral qui présente à l’intérieur ces vides ou petites cavernes que vous pouvez remarquer dans celle-ci.

Il me donna une loupe, et je reconnus que ces vides représentaient, en effet, des grottes mystérieuses toutes revêtues de stalactites d’un éclat extraordinaire ; puis, considérant l’ensemble de la géode et plusieurs autres que me présenta le marchand, j’y vis des particularités de forme et de

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couleur qui, agrandies par l'imagination, composaient des sites alpestres, de profonds ravins, des montagnes grandioses, des glaciers, tout ce qui constitue un tableau imposant et sublime de la nature.

— Tout le monde a remarqué cela, dis-je à M. Hartz; moi-même, cent fois j’ai comparé dans ma pensée le caillou que je ramassais sous mes pieds à la montagne qui se dressait au-dessus de ma tête, et j’ai trouvé que l’échantillon était une sorte de résumé de la masse; mais, aujourd’hui, j’en suis plus frappé que les autres fois, et ces cristaux choisis que vous me montrez me donnent l'idée d’un monde fantastique où tout serait transparence et cristallisation. Ce ne serait point une confusion et un éblouissement vague comme je me l’imaginais en lisant ces contes de fées où l’on parcourt des palais de diamant. Je vois ici que la nature travaille mieux que les fées. Ces corps transparents sont groupés de manière à produire des ombres fines, des reflets suaves, et la fusion des nuances n’empêche pas la logique et l’harmonie de

la composition. Vraiment, ceci me charme et me donne envie de regarder votre magasin.

— Non, dit M. Hartz en me retirant des mains les échantillons, il ne faut pas aller trop vite sur ce chemin-là : vous voyez un homme qui a failli être victime du cristal !

— Victime du cristal ? L’étrange rapprochement de mots !

— C’est parce que je n’étais encore ni savant ni artiste que j’ai couru le danger... Mais ce serait une trop longue histoire, et vous n’avez pas le temps de l’écouter.

— Si fait, m’écriai-je, j’adore les histoires dont je ne comprends pas le titre. J’ai tout le temps, contez !

- — Je conterais fort mal, répondit le marchand, mais j’ai écrit cela dans ma jeunesse.

Et, cherchant au fond d’un tiroir un manuscrit jauni, il me lut ce qui suit :

J’avais dix-neuf ans quand j’entrai comme aide du sous-aide conservateur du cabinet d’histoire naturelle, section de minéralogie, dans la docte et

célèbre ville de Fischausen, en Fischemberg. Ma fonction, toute gratuite, avait été créée pour moi par un de mes oncles, directeur de l’établissement, dans l’espoir judicieux que, n’ayant absolument rien a faire, je serais là dans mon élément et pourrais développer à merveille les remarquables aptitudes que je manifestais pour l’oisiveté la plus complète.

Ma première exploration de la longue galerie qui contenait la collection ne produisit en moi qu’un affreux serrement de cœur. Quoi ! j’allais vivre là, au milieu de ces choses inertes, en compagnie de ces innombrables cailloux de toute forme, de toute dimension, de toute couleur, tout aussi muets les uns que les autres, et tous étiquetés de noms barbares dont je me promettais bien de ne jamais retenir un seul!

Ma riante existence n’avait été qu’une école buissonnière dans le sens le plus littéral du mot, et mon oncle, ayant remarqué avec quelle sagacité, dès mon enfance, je découvrais les mûres sauvages et les verts pommiers nains des clôtures, avec

quelle patience je savais fureter la haie pour y surprendre les nids des grives et des linottes, s’était flatté de voir s’éveiller tôt ou tard en moi les instincts d’un sérieux amant de la nature; mais, comme ensuite j’avais été, au collège, le plus habile en gymnastique quand il s’agissait d’escalader un mur et de prendre la clef des champs, mon oncle ; voulait me châtier un peu en me renfermant dans l’austère contemplation des ossements du globe, ; me faisant, du reste, envisager comme dédommagement futur l’étude des plantes et des animaux.

Qu’il y avait loin de ce monde mort où j’étais relégué aux délices sans but et sans nom de mon vagabondage ! Je passai plusieurs semaines assis

dans un coin, morne comme les colonnes de ba-

salte prismatique dont s’enorgueillissait le péri- ! style du monument, triste comme le banc d’huîtres fossiles sur lequel je voyais mes patrons jeter des regards d’attendrissement paternel.

Chaque jour, j’entendais les leçons, c’est-à-dire une suite de paroles qui ne m’offraient aucun sens et qui me revenaient en rêve comme des formules

cabalistiques, ou bien j’assistais au cours de géologie que faisait mon digne oncle. Le cher homme n’eût pas manqué d’éloquence, si l’ingrate nature n’eût affligé d’un bégayement insurmontable le plus fervent de ses adorateurs. Ses bienveillants collègues assuraient que sa leçon n’en valait que mieux, et que son infirmité avait cela d’utile qu’elle exerçait une influence mnémotechnique sur l’auditoire, charmé d’entendre répéter plusieurs fois les principales syllabes, des mots.

Quant à moi, je me soustrayais au bienfait de cette méthode en m’endormant régulièrement dès la première phrase de chaque séance. De temps en temps, une explosion aiguë de la voix chevrotante du vieillard me faisait bondir sur mon banc; j’ouvrais les yeux à demi, et j’apercevais, à travers les nuages de ma léthargie, son crâne chauve où luisait un rayon égaré du soleil de mai, ou sa main crochue armée d’un fragment de rocher qu’il semblait vouloir me lancer à la tête. Je refermais bien vite les yeux et me rendormais sur ces consolantes paroles : « Ceci, messieurs, est un échantillon bien

déterminé de la matière qui fait l’objet de cet enseignement. L’analyse chimique donne, etc. » Quelquefois, un voisin enrhumé me surprenait

encore en se mouchant avec un bruit de trompette. J Je voyais alors mon oncle dessiner avec de la craie des profils d’accidents géologiques sur l’énorme planche noire placée derrière lui. Il tournait le dos au public, et le collet démesuré de son habit, coupé à la mode du Directoire, faisait remonter ses oreilles de la façon la plus étrange. Alors, tout se confondait dans mon cerveau, les angles de son dessin avec ceux de sa personne, et j’arrivais à ne voir en lui que redressements insensés et stratifications discordantes. J’avais d’étranges fantaisies qui tenaient de l’hallucination. Un jour qu’il nous faisait une leçon sur les volcans, je m’imaginai voir, dans la bouche béante de certains vieux adeptes rangés autour de lui, autant de petits cratères prêts à entrer en éruption, et le bruit des applaudissements me parut le signal de ces détonations souterraines qui lancent des pierres embrasées et vomissent des laves incandescentes.

Mon oncle Tungsténius (c’est le nom de guerre qui avait remplacé son nom de famille) était passablement malicieux sous son apparente bonhomie. Il avait juré de venir à bout de ma résistance, en ayant l’air de ne pas s’en apercevoir. Un jour, il imagina de me faire subir une épreuve redoutable, qui fut de me remettre en présence de ma cousine Laura.

Laura était la fille de ma tante Gertrude, sœur de feu mon père, dont mon oncle Tungsténius était le frère aîné. Laura était orpheline, bien que son père à elle fut vivant. G était un négociant actif qui, à la suite de médiocres affaires, était parti pour l’Italie, d’où il avait passé en Turquie. Là, il avait trouvé, disait-on, moyen de s’enrichir; mais on n’était jamais sûr de rien avec lui. Il écrivait fort peu, et reparaissait à de si rares intervalles, que nous le connaissions à peine. En revanche, nous nous étions beaucoup connus, sa fille et moi, car nous avions été élevés ensemble à la campagne; puis était venu lage de nous séparer pour nous mettre en pension,

et nous nous étions oubliés, ou peu s’en faut.

J’avais laissé une enfant maigre et jaune; je retrouvais une fille de seize ans, mince, rosée, avec des cheveux magnifiques, des yeux d’azur, un sourire où l’enjouement et la bonté avaient des grâces incomparables. Si elle était jolie, je n’en sais rien ; elle était ravissante, et ma surprise fut un éblouissement qui me plongea dans le plus complet idiotisme.

— Or çà, cousin Alexis, me dit-elle, que fais-tu, et à quoi passes-tu ton temps ici?

J’aurais bien voulu trouver une autre réponse que celle que je lui fis ; mais j’eus beau chercher et bégayer, il me fallut avouer que je passais mon temps à ne rien faire.

— Gomment ! reprit-elle avec un étonnement profond, rien ? Est-il possible de vivre sans rien faire, à moins d’être malade? Es-tu donc malade, mon pauvre Alexis? Tu n’en as pourtant pas l’air.

Il fallut confesser encore que je me portais bien.

Alors, dit-elle en portant à mon front le bout de son doigt mignon, orné d’une jolie bague de

cornaline blanche, ton mal est là : tu t’ennuies à la ville.

— C’est la vérité, Laura, m’écriai-je avec feu ; je regrette la campagne et le temps où nous étions si heureux ensemble.

J’étais fier d’avoir enfin trouvé une si belle réplique; mais l’éclat de rire dont elle fut accueillie fit retomber sur mon cœur une montagne de confusion.

— Je crois que tu es foû, dit Laura. Tu peux regretter la campagne, mais non pas le bonheur que nous goûtions ensemble; car nous allions toujours chacun de son côté, toi pillant, cueillant, gâtant toutes choses, moi faisant de petits jardins où j’aimais à voir germer, verdir et fleurir. La campagne était un paradis pour moi, parce que je l’aime tout de bon; quant à toi, c’est ta liberté que tu pleures, et je te plains de ne pas savoir t’occuper pour te consoler. Cela prouve que tu ne comprends rien à la beauté de la nature, et que tu n’étais pas digne de la liberté.

Je ne sais si Laura répétait une phrase rédigée

par notre oncle et apprise par cœur; mais elle îa débita si bien, que j’en fus écrasé. Je m’enfuis, je me cachai dans un coin, et je fondis en larmes.

Les jours suivants, Laura ne me parla plus que pour me dire bonjour et bonsoir, et je l’entendis avec stupeur parler de moi en italien avec sa gouvernante. Comme elles me regardaient à chaque instant, il s’agissait bien évidemment de ma pauvre personne; mais que disaient-elles? Tantôt il me semblait que l’une me traitait avec mépris, et que l’autre me défendait d’un air de compassion. Cependant, comme elles changeaient souvent de rôle, il m’était impossible de savoir laquelle décidément me plaignait et cherchait à m’excuser.

Je demeurais chez mon oncle, c’est-à-dire dans une partie de l’établissement où il m’avait assigné pour gîte un petit pavillon, séparé de celui qu’il habitait, par le jardin botanique. Laura passait chez lui ses vacances, et je la voyais aux heures des repas. Je la trouvais toujours occupée, soit à lire, soit à broder, soit à peindre des fleurs ou à faire de la musique. Je Voyais bien qu’elle ne s’en-

nu'yait pas; mais je n’osais plus lui adresser la parole et lui demander le secret de prendre plaisir à n’importe quelle occupation.

Au bout d’une quinzaine, elle quitta Fischausen pour Fischerburg, ou elle devait demeurer avec sa gouvernante et une vieille cousine qui remplaçait sa mère. Je n’avais pas osé rompre la glace; mais le coûp avait porté, et je me mis à étudier avec ardeur, sans discuter, sans examiner, sans choisir et sans raisonner, tout ce qui entrait dans le programme tracé par l’oncle Tungsténius.

Étais-je amoureux? Je ne le savais pas, et encore aujourd’hui je n’en suis pas certain. Mon amourpropre avait été cruellement froissé pour la première fois. Insensible jusque-là au dédain muet de mon oncle et aux railleries de mes condisciples, j’avais rougi de la pitié deXaura. Tous les autres étaient pour moi des radoteurs, elle seule m’avait semblé user d’un droit en me blâmant.

Un an plus tard, j étais complètement transformé. Était-ce à mon avantage ? On le disait autour de moi, et, ma vanité aidant, j’avais très-bonne

opinion de moi-même. Il n’était pas une parole du cours de mon oncle que je n’eusse pu enchâsser à sa place dans la phrase où elle s’était trouvée, pas un échantillon de la collection îithoïogique que je n’eussé pu désigner par son nom, avec celui de son groupe, de sa variété, et toute l’analyse de sa composition, toute l’histoire de sa formation et de son gisement. Je savais jusqu’au nom du donateur de chaque objet précieux et la date de l’entrée de cet objet dans la gderie.

Parmi ces derniers noms, il en était un qui se trouvait à diverses reprises sur nos catalogues, et particulièrement à propos des plus belles "gemmes. C’était celui de Nasias, nom inconnu dans la science, et qui m’intriguait passablement par son étrangeté mystérieuse. Mes camarades n’en savaient guère plus que moi. Selon les uns, ce Nasias était un juif arménien qui avait fait jadis des échanges entre notre cabinet et d’autres collections du même genre. Selon d’autres, c’était le pseudonyme d’un donateur désintéressé. Mon oncle ne paraissait pas en savoir plus que nous sur son

compte. La date de ses envois remontait à une centaine d’années.

Laura revint avec sa gouvernante passer les vacances. Je fus de nouveau présenté à elle avec force compliments sur mon compte de la part de mon oncle. Je me tenais droit comme une colonne, je regardais Laura d’un air confiant. Je m’attendais à la voir un peu confuse"' devant mon mérite. Hélas! il n’en fut rien. L’espiègle se mit à rire, me prit la main, et, sans la quittér, me toisa du regard d’un air d’admiration railleuse; après quoi, elle déclara à notre oncle qu’elle me trouvait fort enlaidi.

Je ne me déconcertai pourtant pas, et, pensant qu’elle doutait encore de ma capacité, je me mis à interroger mon oncle sur un point qu’il me paraissait avoir négligé dans sa dernière leçon, ingénieux prétexte pour faire étalage, devant les dames, de mots techniques et de théories apprises par cœur. Mon oncle se prêta avec une complaisante simplicité à ce manège qui dura longtemps et mit toutes mes lumières en évidence.

Laura ne parut pas y prendre garde, et entama à voix basse, au bout de la table, un dialogue en italien avec sa gouvernante. J’avais un peu étudié cette langue dans mes courts moments de loisir; je prêtai l’oreille à plusieurs reprises, et je reconnus qu’il s’agissait entre elles d’une discussion sur la manière de conserver les pois verts. Je pris alors le dessus à mes propres yeux. Bien que Laura fût encore embellie, je me sentis indifférent à ses charmes, et je la quittai en lui disant intérieurement: <c Si j’avais su que tu n’étais qu’une sotte petite bourgeoise, je ne me serais pas donné tant de peine pour te montrer de quoi je suis capable.»

Malgré cette réaction de mon orgueil, je me sentis fort triste au bout d’une heure, et comme accablé sous le poids d’une immense déception. Mon chef immédiat, le sous-aide conservateur, me vit assis dans un coin de la galerie, dans l’attitude brisée et avec la figure morne qui m’était habituelle l’année précédente.

— Qu’as-tu? me dit-il. On dirait que tu te sou-

viens aujourd’hui d’avoir été le plus grand tardigrade de la création.

Walter était un excellent jeune homme : vingtquatre ans, une figure aimable, un esprit sérieux et enjoué. Il avait dans le regard et dans la parole la sérénité d’une conscience pure. Il s’était toujours montré indulgent et affectueux pour moi. Je ne pouvais lui ouvrir mon cœur où je ne voyais pas clair moi-meme; mais je lui laissai voir les préoccupations qui surgissaient vaguement en moi, et je finis en lui demandant ce qu’il pensait de nos arides études, qui n’avaient de prix qu’aux yeux de quelques adeptes de la science et demeuraient lettre close pour le commun des mortels.

— Mon cher enfant, répondit-il, il y a trois manières d’envisager le but de nos études. Ton oncle, qui est un savant respectable, est à cheval sur une seule de ces manières, et le dada qu’il équité avec maestria , qu’il éperonne avec fureur, qui l’emporte souvent au delà de toute certitude, s’appelle hypothèse. Le rude et ardent cavalier voudrait, comme Gurtius, s’engouffrer dans les abîmes de la terre,

mais pour y découvrir le commencement des choses et le développement successif et régulier de ces choses premières. Je crois qu’il cherche l’impossible : le chaos ne lâchera pas sa proie, et le mot mystère est écrit sur le berceau de la vie terrestre. N’importe, les travaux de ton oncle ont une grande valeur, parce qu’au milieu de beaucoup d’erreurs , il dégage beaucoup de vérités. Sans l’hypothèse qui le passionne et qui en a passionné, tant d’autres, nous en serions encore ici à la lettre morte ou au symbolisme inexact de la Genèse.

» Mais, continua Walter, il y a une seconde manière d’envisager la science, et c’est celle qui m’a séduit. Il s’agit d’appliquer à l’industrie les riches* ses qui dorment entre les feuillets de l’écorce terrestre, et qui, tous les jours, grâce aux progrès de la physique et de la chimie, nous révèlent des particularités nouvelles et des éléments de bien-être, des sources de puissance infinie pour l’avenir des sociétés humaines.

» Quant à la troisième manière, elle est intéressante mais puérile. Elle consiste à connaître le

détail des innombrables accidents et des minutieuses modifications que présentent les éléments minéralogiques. C’est la science des détails, qui possède les amateurs de collections et qui intéresse aussi les lapidaires, les bijoutiers...

— Et les femmes ! m’écriai-je avec un accent de pitié dédaigneuse en voyant ma cousine, qui venait d’entrer dans la galerie, se promener lentement le long de la vitrine qui contenait les gemmes.

Elle entendit mon exclamation, se retourna, jeta sur moi un regard où se peignait l’indifférence la plus complète, et reprit tranquillement son examen sans faire plus d’attention à moi.

J’allais continuer la conversation avec Waltèf, lorsque celui-ci me demanda si je n’offrirais pas mon bras à ma cousine pour lui donner les explications qu’elle pourrait désirer.

— Non, répondis-je assez haut pour être entendu. Ma cousine vu bien d’autres fois la collection rangée par son oncle, et la seule chose qui puisse l’intéresser ici, c’est celle qui précisément nous intéresse fort peu.

— J’avoue, reprit Walter en baissant la voi-x et en me montrant le côté de la galerie que parcourait Laura, que je donnerais toutes les 'pierres précieuses entassées à prix d’or sous ces châssis pour les beaux échantillons de fer çt de houille qui sont là près de nous. La pioche du mineur, voilà, mon ami, le symbole de l’avenir du monde, et, quant à ces bagatelles brillantes qui ornent la tête des reines ou les bras des courtisanes, je m’en soucie comme d’un fétu. Le travail en grand, mon cher Alexis, le travail qui profite à tous et qui projette au loin les rayonnements de la civilisation, voilà ce qui domine ma pensée et dirige mes études. Quant à l’hypothèse...

— Que parlez-vous d’hypo... po... pothèse? bégaya derrière nous la voix courroucée de mon oncle Tungsténius L’hypo... po... pothèse est un terme de dérision à l’usage des pa... pa... resseux, qui reçoivent leurs opinions toutes faites et repoussent les investigations des grands esprits comme des chimères.

Puis, se calmant peu à peu devant les excuses et

les dénégations de Walter, le bonhomme reprit sans trop bégayer :

— Vous ferez bien, enfants, de ne jamais abandonner le fil conducteur de la logique. Il n’y a pas d’effets sans cause. La terre, le ciel, lïmivers, et nous-mêmes, ne sommes que des effets, les résultats d’une cause sublime ou fatale. Étudiez les effets, je le veux bien, mais non sans chercher la raison d’être de la nature elle-même.

» Tu as raison, Walter, de ne pas t’absorber

dans les minuties des classements et des dénominations purement minéralogiques ; mais tu cherches Y utile avec autant d’étroitesse d’idées que les minéralogistes cherchent le rare. Je ne me soucie pas plus que toi des diamants et des émeraudes qui font l’orgueil et l’amusement d’un petit nombre

de privilégiés de la fortune; mais, quand tu enfer- %

mes ton âme tout entière dans les parois d’une mine plus ou moins riche, tu me fais l’effet de la taupe qui fuit les rayons du soleil.

» Le soleil de l’intelligence, mon enfant, c’est le

raisonnement. Induction et déduction, il n’y a pas

à sortir de là, et peu m’importe que tu me fasses faire en bateau à vapeur le tour du monde, si tu ne m’apprends jamais pourquoi la terre est un globe et pourquoi ce globe a des évolutions et des révolutions. Apprends à battre le fer, à le convertir en fonte ou en acier, j’y consens; mais, si toute ta vie est une application exclusive aux choses matérielles, autant vaudrait pour toi être fer toi-même, c’est-à-dire une substance inerte privée de raisonnement. L’homme ne vit pas seulement de pain, mon ami ; il ne vit au complet que par le développement de ses facultés d’examen et de compréhension.

Mon oncle parla encore longtemps sur ce ton, et, sans se permettre de le contredire, Walter défendit de son mieux la théorie de l’utilité directe des trésors de la science. Selon lui, l’homme ne pouvait arriver aux lumières de l’esprit qu’après avoir conquis les jouissances de la vie positive.

J’écoutais cette discussion intéressante, dont la portée me frappait pour la première fois. Je m’étais levé, et, appuyé sur la barre de cuivre qui protège

extérieurement les vitrines, je regardais machinalement du côté de la collection minéralogique parcourue un instant auparavant par Laura, et dédaignée à l’unisson par mon oncle, par Walter et par moi. Je m’étais placé ainsi sans trop savoir pourquoi ; car mon oncle et Walter étaient tournés du côté des roches , c’est-à-dire de la collection purement géologique. Peut-être, à mon insu, étais-je dominé par le vague plaisir de respirer une rose Manche posée et oubliée sur IC bord de la vitrine par Laura.

Quoi qu’il en soit, j’avais les yeux fixés sur la série des quartz hyalins, autrement dits cristaux de roche, où Laura avait paru s’arrêter un instant avec un certain plaisir, et, tout en écoutant les raisonnements de mon oncle, tout en voulant oublier Laura, qui avait disparu, je contemplais une magnifique géode de quartz améthyste toute remplie de cristaux d’une transparence et d’une fraîcheur de prismes véritablement remarquables.

Ma pensée ne partageait cependant pas la fixité de mon regard; elle flottait au hasard, et le par-

fum de la petite rose musquée ramenait mon être sous la dépendance de l’instinct. J’aimais cette rose, et je croyais pourtant haïr celle qui l’avait cueillie. Je la respirais avec des aspirations qui se traduisaient en baisers, je la pressais contre mes lèvres avec un dépit qui se traduisait en morsures. Tout à coup je sentis une main légère se poser sur mon épaule, et une voix délicieuse, la voix de Laura, me parla dans l’oreille.

— Ne te retourne pas, ne me regarde pas, disait-elle; laisse cette pauvre rose tranquille, et viens cueillir avec moi les fleurs de pierreries qui ne se flétrissent pas. Viens, suis-moi. N’écoute pas les raisonnements froids de mon oncle et les blasphèmes de Walter. Vite, vite, ami, partons pour les féeriques régions du cristal. J’y cours, suis-moi, si tu m’aimes !

Je me sentis tellement surpris et troublé, que je n’eus ni la force de regarder Laura, ni celle de lui répondre. D’ailleurs, elle n’était déjà plus à mon côté; elle était devant moi, comme si elle eût traversé la vitrine, ou que la vitrine fût devenue une

porte ouverte. Elle fuyait ou plutôt elle volait ch ns un espace lumineux où je la suivais sans savoir où j’étais, ni de quelle clarté fantastique j’étais ébloui.

La fatigue m’arrêta et me vainquit au bout d’un temps dont la durée me fut complètement inappréciable. Je me laissai tomber avec découragement. Ma cousine avait disparu.

— Laura î chère Laura 1 m’écriai-je avec désespoir, où m’as-tu conduit, et pourquoi m’ abandonnes-tu?

Je sentis alors la main de Laura se poser de nou~ veau sur mon épaule, et sa voix me parla encore à l’oreille. En même temps, la voix perçante de l’oncle Tungsténius disait dans le lointain :

— Non, il n’y a pas d’hypo...po...pothèse en tout ceci !

Cependant Laura me parlait aussi, et je ne la comprenais pas. Je crus d’abord que c’était en italien, puis en grec, et enfin je reconnus que c’était dans une langue tout à fait nouvelle, qui peu à peu se révélait à moi comme le souvenir d’une autre

vie. Je saisis très-nettement le sens de la dernière phrase.

— Regarde donc où je t’ai conduit, disait-elle, et reconnais que j’ai ouvert tes yeux à la lumière du ciel.

Je commençai alors à voir et à comprendre en quel lieu surprenant je me trouvais. J’étais avec Laura au centre de la géode d’améthyste qui ornait la vitrine de la galerie minéralogique; mais ce que jusqu’alors j’avais pris aveuglément et sur la foi d’autrui pour un bloc de silex creux, de la grosseur d’un melon coupé par la moitié et tapissé à l’intérieur de cristaux prismatiques de taille et de groupements irréguliers, était en réalité un cirque de hautes montagnes renfermant un immense bassin rempli de collines abruptes hérissées d’aiguilles de quartz violet, dont la plus petite eût pu dépasser encore en volume et en élévation le dôme de Saint-Pierre de Rome.

Je ne m’étonnai plus dès lors de la fatigue que j’avais éprouvée en gravissant une de ces aiguilles rocheuses au pas de course, et j’eus une grande

peur en me voyant sur la pente d’un précipice étincelant au fond duquel des chatoiements mystérieux m’appelaient par la fascination du vertige.

— Lève-toi et ne crains rien, me dit Laura; dans le pays où nous sommes, la pensée marche et les pieds suivent. Celui qui comprend ne saurait tomber.

Elle marchait en effet, la tranquille Laura, sur ces talus rapides qui plongeaient de toutes parts vers l’abîme, et dont la surface polie recevait l’éclat du soleil et le renvoyait en gerbes irisées. Le lieu était admirable, et je reconnus bientôt que j’y marchais avec autant de sécurité que Laura. Enfin elle s’assit sur le bord d’une petite brisure en me demandant avec un rire enfantin si je reconnaissais la placé.

— Comment la reconnaîtrais-je? lui dis-je. N’estce pas la première fois que je viens ici?

— Tête légère! reprit-elle, ne te souvient-il déjà plus d’avoir, l’année dernière, touché maladroitement la géode et de l’avoir laissée tomber sur le pavé de la galerie? Un des cristaux a été ébréché,

tu ne t’en es pas vanté; mais la trace de l’accident est restée, et la voici. Tu l’as assez regardée pour la reconnaître. Aujourd’hui, elle te sert de grotte pour abriter ta pauvre tête fatiguée de l’éclat du soleil sur la gemme-

— En effet, Laura, répondis-je, je la reconnais fort bien à présent; mais je ne saurais comprendre comment une cassure à peine saisissable à l’œil nu, dans un échantillon que mes deux mains pouvaient contenir, est devenue une caverne où nous pouvons tous deux nous asseoir au flanc d’une montagne qui couvrirait tout l’emplacement de notre ville...

— Et au centre d’une contrée qui embrasse, reprit Laura, un horizon dont ta vue peut à peine saisir les profondeurs? Tout cela t’étonne, mon pauvre Alexis, parce que tu es un enfant sans expérience et sans réflexion. Regarde bien cette contrée charmante, et tu comprendras sans peine la transformation que la géode te semble avoir subie.

Je contemplai longtemps et sans m’en lasser le site éblouissant que nous dominions. Plus je le re-

gardais, mieux je m’habituais à en supporter l’éclat, et peu à peu il devint aussi doux pour mes yeux que la verdure des bois et des prairies de nos régions terrestres. J’y remarquais avec surprise des formes générales qui me rappelaient celles de nos glaciers, et bientôt même les moindres détails de cette cristallisation gigantesque me devinrent aussi familiers que si je les avais cent fois explorés dans tous les sens.

— Tu vois bien, me dit alors ma compagne en ramassant une des pierres brillantes qui gisaient sous nos pieds, tu vois bien que ce massif de montagnes creusé en cirque est tout pareil à ce caillou évidé par le milieu. Que l’un soit petit et l’autre immense, la différence n’est guère appréciable dans l’étendue sans bornes de la création. Chaque joyau de ce vaste écrin a sa valeur sans rivale, et l’esprit qui ne peut associer dans son amour le grain de sable à l’étoile est un esprit infirme, ou faussé par la trompeuse notion du réel.

Était-ce Laura qui me parlait ainsi? Je cherchai à m’en rendre compte; mais elle brillait elle-même

comme la plus claire des gemmes, et mes regards, habitués déjà aux splendeurs du monde nouveau qu’elle m’avait révélé, ne pouvaient encore supporter le rayonnement qui semblait émaner d’elle.

— Ma chère Laura, lui dis-je, je commence à comprendre. Pourtant, voici là-haut, bien loin d’ici, et tout autour de l’horizon qui nous enferme, des pics de glace et des plaines de neige...

— Regarde la petite géode, dit Laura en me la mettant dans la main; tu vois bien que les cristaux du pourtour sont limpides comme la glace et veinés de nuances opaques blanches comme la neige. Viens avec moi, et tu verras de près ces glaciers éternels où le froid est inconnu et où la mort ne peut nous surprendre.

Je la suivis, et ce trajet que j’estimais devoir être de plusieurs lieues fut parcouru en si peu d’instants, que je n’en eus pas conscience. Nous fûmes bientôt sur la cime la plus élevée du grand pic de glace, qui n’était en réalité qu’un colossal prisme de quartz hyalin laiteux, ainsi que le témoignait, en une maniable réduction, la géode que je tenais

pour point de comparaison, et ainsi que Laura me l’avait annoncé ; mais quel spectacle grandiose se présenta de nouveau du haut de la cime du grand cristal blanc ! A nos pieds, le cirque de l'améthyste, noyé dans ses propres reflets, n’était plus qu’un petit accident du tableau, agréable par la douceur mélancolique de ses teintes lilas, et concourant par l’élégance de ses formes à l’harmonie de l’ensemble. Combien d’autres splendeurs se déroulaient dans l’espace!

— O Laura, ma chère Laura! m’écriai-je, bénie sois-tu pour m’avoir amené ici! Où as-tu appris l’exiltence et le chemin de ces merveilles?

— Que t’importe! répondit-elle; contemple et savoure la beauté du monde cristallin. Le vallon de l’améthyste n’est, comme tu le vois, qu’un des mille aspects de cette nature inépuisable en richesses. Tu vois ici, sur l’autre versant du gros cristal, le monde charmant des jaspes aux veines changeantes. Aucun cataclysme n’a souillé et enfoui dans des mélanges barbares et dans des confusions brutales ces magnifiques et patients travaux de lu

nature. Tandis que, dans notre petit monde troublé et cent fois remanié, la gemme est brisée, dispersée, ensevelie en mille endroits inconnus et sombres, ici elle s’étale, elle étincelle, elle règne de toutes parts, fraîche et pure, et vraiment royale comme aux premiers jours de sa riante formation.

» Voici plus loin les vallées où la sardoine couleur d’ambre s’arrondit en collines puissantes, tandis qu’une chaîne d’hyacintes, d’un rouge sombre et luisant, complète l’illusion d’un incommensurable embrasement. Le lac qui les reflète à demi sur ses bords, mais dont le centre offre une surface de vagues mollement soulevées, c’est une ré^fon de calcédoines aux tons indécis, dont le moutonnement nébuleux te rappelle celui des mers sous Faction d’une brise régulière.

» Quant à ces masses de béryls et de saphirs, matière dont la rareté est si prisée chez nous, elles n’ont pas plus d’importance ici que les autres ouvrages de Dieu. Elles s’étalent à l’infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forets, comme tu prends, je le parie, ces

fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets, et ces efflorescences cristallines de pyro-

morphite pour des tapis de mousses veloutées ca-

ressant les bords du ravin de l’agate aux mille couleurs; mais ceci n’est rien.

» Avançons un peu, tu découvriras les océans de l’opale où le soleil, ce diamant embrasé dont tu ne sais pas la puissance créatrice, se joue dans tous les reflets de l’arc-en-ciel. Ne t’arrête pas dans ces îles de turquoise, plus loin sont celles de la tendre lazulite et du lapis tout veiné d’or.

» Voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et l’aventurine à pluie d’argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s’appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère.

» Quant à moi, j’aime ces humbles gypses roses qui se dessinent en longues murailles superposées jusqu’aux nues, et ces fluorites légèrement teintées dés plus fraîches couleurs, ou encore les blocs de l’orthoclase, qu’on appelle chez npus pierre de

lune, parce qu’elle a le suave reflet des rayons de cet astre.

» Si tu veux monter jusqu’aux pôles de ce monde enchanté, à travers les banquises de la séricolite satinée et de la limpide aigue-marine, nous allons voir les aurores boréales permanentes que l’homme n’a jamais contemplées, et tu comprendras que, dans cet univers immobile selon toi, la vie la plus intense palpite en aspirations d’une si formidable énergie, que.,.

Ici, la voix enivrante de ma cousine Laura fut couverte par un fracas semblable à celui de cent millions de tonnerres. Cent milliards de fusées resplendissantes s’élevèrent dans un ciel noir que j’avais pris d’abord pour une incommensurable voûte de tourmaline, mais qui se déchira en cent milliards de lambeaux ardents. Tous les reflets s’éteignirent, et je vis à nu les abîmes de l’empyrée semés d’étoiles de couleurs si intenses et d’un volume si terrifiant, que je tombai à la renverse et perdis connaissance...

— Ge n’est rien, mon cher Alexis, me dit Laura

en plaçant sur mon front quelque chose de froid qui me fit l’effet d’un glaçon. Reviens à toi et reconnais ta cousine, ton oncle Tungsténius et ton ami Walter, qui te conjurent de secouer cette léthargie.

— Non, non, ce ne sera rien, dit mon oncle, qui me tenait le poignet pour interroger les battements du pouls; mais, une autre fois, quand tu auras un peu trop bavardé à déjeuner en avalant coup sur coup avec distraction des lampées de mon petit vin blanc du Neckar, ne t’amuse pas à casser avec ta tête les vitrines du cabinet et à disperser comme un fou les cristaux et les gemmes de la collection. Dieu sait quel dégât tu aurais pu faire, si nous ne nous étions trouvés là, sans compter que ta blessure eût pu être grave et te coûter un œil ou une partie du nez î

Je portai machinalement la main à mon front et je la retirai rougie de quelques gouttes de sang.

— Laisse cela tranquille, me dit Laura, je vais changer la compresse; bois un peu de ce vulnéraire, mon enfant, et ne nous regarde pas d’un air

égaré et confus. Moi, je suis bien certaine que tu n’étais pas ivre, et que ceci est un petit coup de sang produit par l’abus d’un travail ingrat.

— O ma chère Laura, lui dis-je avec effort en appuyant mes lèvres sur sa main, comment peux: tu appliquer le mot de travail ingrat à l’admirable voyage que nous avons fait ensemble dans le cristal? Rends-moi cette resplendissante vision des océans d’opale et des îles de lapis ! Retournons aux verts bosquets de la chrysoprase et aux sublimes rivages de l’eucïase et de la spinelle, ou aux fantastiques stalagmites des grottes d’albâtre qui nous invitaient à un si doux repos! Pourquoi as-tu voulu me faire franchir les limites du monde sidéral et me faire voir des choses que l’œil humain ne peut supporter?

— Assez, assez! dit moïî oncle d’un ton sévère. Ceci est la fièv?e, et je te défends de dire un mot de plus. Ya chercher le médecin, Walter; et toi, Laura, continue à lui rafraîchir le cerveau avee des compresses.

Je crois que je fis une espèce de maladie et beau-

coup de rêves confus dont les visions ne furent pas toujours agréables. La présence assidue du bon Walter me jetait précisément dans d’étranges terreurs. C’est en vain que j’essayais de lui prouver que je n’étais pas fou, en lui faisant une relation fidèle de mon voyage dans le cristal; il secouait la tête et levait les épaules.

— Mon pauvre Alexis, me disait-il, c’est une chose triste et vraiment humiliante pour tes amis et pour toi-même, qu’au milieu' d’enseignements sains et rationnels, tu te sois épris jusqu’au délire de ces misérables gemmes, bonnes tout au plus pour amuser les enfants et les amateurs de collections. Tu confonds tout dans ta cervelle, je le vois bien, les matières utiles avec les minéraux dont Tunique valeur est la rareté. Tu me parles de fantastiques colonnades de plâtre et de tapis de mousse en plomb phosphaté. Il n’est pas besoin de subir le charme de l’hallucination pour voir ces merveilles au sein de la terre, et les filons des mines offriraient à tes yeux, avides de formes bizarres et de couleurs suaves et brillantes, les trésors de l’an-

timoine aux mille aiguilles d’azur, du manganèse carbonaté en pâte d’un rose d’églantine, de la cérusite en faisceaux d’un blanc de perle, des cuivres modifiés dans toutes les nuances de l’ arc-en-ciel, depuis les vertes malachites jusqu’aux azurites d’un bleu d’outremer: mais toutes ces coquetteries de la nature ne prouvent rien, sinon des combinaisons chimiques que ton oncle appellerait rationnelles, tandis que je les appelle fatales. Tu n’as pas assez vu le but de la science, mon cher enfant. Tu as farci ta mémoire de vains détails, et voilà qu’ils te fatiguent le cerveau sans profit pour la vie pratique. Oublie tes pics de diamant, le diamant n’est qu’un peu de carbone cristallisé. La houille est cent fois plus précieuse, et, en raison de son utilité, je la trouve plus belle que le diamant n’est beau. RappelJe-toi ce que je te disais, Alexis : la pioche, l’enclume, la sonde, le pic et le marteau, voilà les plus brillants joyaux et les plus respectables forces du raisonnement humain !

J’écoutais parler Walter, et mon imagination surexcitée le suivait dans la profondeur des excava-

tions souterraines. Je voyais des reflets de torche illuminant tout à coup les veines d’or courant dans les flancs du quartz couleur de rouille; j’entendais les voix rauques des mineurs s’engouffrant dans les galeries du fer ou dans les salles du cuivre, et leurs lourdes masses d’acier s’abattant sans merci avec une rage brutale sur les plus ingénieux produits du travail mystérieux des siècles. Walter, conduisant cette horde avide et barbare, me faisait l’effet d’un chef de Vandales, et la fièvre courais dans mes veines, la peur glaçait mes membres; je sentais les coups résonner jjans mon crâne, et je cachais ma tête dans les coussins de mon lit en criant :

— Grâce ! grâce! la pioche, l’horrible. pioche !

Un jour, mon oncle Tungsténius, me voyant

calme, voulut me convaincre aussi que mon voyage dans les rayonnantes régions du cristal n’était qu’un rêve.

— Si tu as vu toutes ces jolies choses, me dit il en souriant, je t’en félicite. Gela pouvait être assez curieux, surtout les îles de turquoise, si elles pro-

venaient d’un gigantesque amas de la dépouille des animaux antédiluviens; mais tu ferais mieux d’oublier ces exagérations de ta fantaisie et d’étudier, sinon avec plus d’exactitude, du moins avec plus de raisonnement, l’histoire de la vie dès son origine et durant tout le cours de ses transformations sur notre globe. Ta vision ne t’a présenté qu’uil monde mort ou encore à naître. Tu avais peut-être trop pensé à la lune, où rien encore ne nous signale la présence de la vie organique. Il vaudrait mieux penser à cette succession de magnifiques enfantements qu’on appelle à tort les races perdues, comme si quelque chose pouvait se perdre dans l’univers, et comme si toute vie nouvelle n’était pas le remaniement des éléments de la vie antérieure.

J’écoutais plus volontiers mon oncle que mon ami Walter, parce que, malgré son bégayement, il disait d’assez bonnes choses et ne méprisait pas autant que lui les combinaisons de la forme et de la couleur. Seulement, le sens du beau, qui m’avait été révélé par Laura dans notre excursion à travers

îô cristal, lui était absolument refusé. Il était susceptible d’admiration enthousiaste; mais pour lui la beauté était un état de l’être en rapport avec les conditions de son existence. Il tombait en extase devant les plus hideux animaux des âges antédiluviens. Il se pâmait d’aise devant les dents du mastadonte, et les facultés digestives de ce monstre lui arrachaient des pleurs d’attendrissement. Tout était pour lui mécanisme, relation, appropriation et fonction.

Au bout de quelques semaines, je fus guéri et me rendis parfaitement compte du délire auquel j’avais été en proie. En me voyant redevenir lucide, on cessa de me tourmenter, et on se contenta de me défendre de reparler, même en riant, de la géode d’améthyste et de ce que j’avais vu du sommet du gros cristal blanc laiteux.

Laura était à cet égard d’une discrétion ou d’une sévérité à toute épreuve. Dès que j’ouvrais la bouche pour lui rappeler cette magnifique excursion, elle me la fermait avec la main; mais elle ne me décourageait pas comme les autres.

— Plus tard ! -plus tard! me disait-elîe avec un mystérieux sourire. Reprends tes forces, et nous verrons si tu as fait un rêve de poëte ou de fou.

Je compris que je m’exprimais assez mal, et que ce monde qui m’avait paru si beau devenait ridicule en passant par le pédantisme prosaïque de ma narration. Je me promis de former mon esprit et de l’assouplir aux formes usitées du langage.

Je m’étais beaucoup attaché à Laura durant ma maladie. Elle m’avait distrait dans mes. mélancolies, rassuré dans mes cauchemars, soigné en un mot comme si j’eusse été son frère. Dans l’état de faiblesse où je fus longtemps plongé, les ardeurs de l’amour n’avaient pu s’emparer que de mon imagination sous la forme de rêves fugitifs. Mes sens étaient restés muets, mon cœur ne parla réellement que le jour où mon oncle m’annonça le départ de ma cousine.

Nous revenions du cours, auquel j’avais- assisté pour la première fois depuis ma maladie.

— Tu sais, me dit-iî, que nous ne déjeunerons pas aujourd’hui avec Laura. La cousine Lisbeth est

venue la chercher de grand matin. Elle n’a pas voulu qu’on te réveillât, pensant qiie tu éprouverais peut-être un petit chagrin à te séparer d’elle.

Mon oncle croyait naïvement que ce petit chagrin avorterait devant le fait accompli ; il fut trèsétonné de me voir fondre en larmes.

— Allons, dit-il, je te croyais guéri, et tu ne l’es pas, puisque tu t’alfectes, comme un enfant, d’une si petite contrariété. '

La contrariété fut une douleur, jhiimais Laura. G était une amitié, une habitude, une confiance, une sympathie véritables, et pourtant Laura ne réalisait pas certain type que ma vision avait laissé en moi et qu’il m’eût été impossible de définir. Je l’avais vue dans le cristal plus grande, plus belle, plus intelligente, plus mystérieuse que je ne la retrouvais dans la réalité. Dans la réalité, elle était simple, 'bonne, enjouée, un peu positive. Il me semblait que j’eusse passé ma vie parfaitement heureux auprès d’elle, mais toujours avec l’aspiration d'un nouvel élan vers ce monde enchanté de la vision où elle se défendait en vain de m'avoir

conduit. ïî me semblait aussi qu’elle me trompait pour m’en faire oublier l’impression trop vive, et qu’il dépendait de son affection pour moi de m’y transporter de nouveau, quand mes forces me le permettraient.

Deux ans, durant lesquels je travaillai avec plus de fruit, s’écoulèrent sans que je revisse Laura. Elle avait été passer ses vacances à la campagne, et, au lieu de l’y rejoindre, j’avais été forcé de suivre mon oncle dans une excursion géologique en Tyrol. Enfin Laura, plus belle et plus aimable que jamais, reparut un jour d’été.

— Eh bien, me dit-elle en me tendant les deux mains, tu n’es pas embelli, mon brave Alexis ; mais tu as une bonne figure d’honnête garçon qui fait qu’on t’aime et qu’on t’estime. Je sais que tu es redevenu parfaitement raisonnable et que tu es resté

laborieux. Tu ne casses plus les vitrines de la collection avec ta tête sous' prétexte de te promener dans les géodes d’améthyste et de gravir les pics escarpés du quartz hyalin laiteux. Tu vois qu’à force de te les entendre répéter durant ta fièvre, je sais les noms de tes montagnes favorites. A présent, tu deviens mathématicien, c’est plus sérieux. Je veux te remercier et te récompenser par une confiance et par un don. Sache que je me marie et reçois mon cadeau de noces, avec la permission de mon fiancé.

En me parlant ainsi, d’une main elle me désignait Walter, de l’autre elle passait à mon doigt la jolie bague de cornaline blanche que j’avais vue si longtemps au sien.

Je restai abasourdi, et je n’ai aucune idée de ce que je pus dire ou faire pour exprimer mon humiliation, ma jalousie ou mon désespoir. îl est probable que tout se concentra en moi au point de me faire paraître convenablement désintéressé; car, lorsque j’eus recouvré la notion de ce qui m’environnait, je ne vis ni mécontentement, ni raillerie,

ni surprise sur les bienveillantes figures de mon oncle, de ma cousine et de son fiancé. Je me jugeai quitte à bon marché d’une crise qui eût pu me rendre odieux ou ridicule, et j’allai m’enfermer dans ma chambre avec la bague, que je plaçai devant moi sur ma table, et que je contemplai avec l’amère ironie qu’exigeait la circonstance.

Ce n’était pas une cornaline vulgaire, c’était une pierre dure fort jolie, veinée de nuances opaques et translucides. A force de les interroger, je sentis qu’elles s’étendaient autour de moi, qu’elles remplissaient ma petite chambre jusqu’au plafond et qu’elles, m’enveloppaient comme un nuage. J’éprouvai d’abord une sensation pénible comme celle d’un évanouissement; mais peu à. peu le nuage s’allégea, s’étendit sur un vaste espace et me transporta mollement sur la croupe arrondie d’une montagne, où tout à coup il se remplit au centre d’une vive irradiation d’or rouge qui me permit de voir Laura assise près de moi.

— Ami, me dit-elle en me parlant dans cette langue connue d’elle seule, qui avait le don de se

El

révéler à moi subitement, ne crois pas un mot de ce que je t’ai dit devant notre oncle. C’est lui qui, voyant que nous nous aimions, et que tu étais encore trop jeune pour te marier, a imaginé cette fable pour t’empêcher de te distraire de tes études; mais, sois tranquille, je n’aime pas Walter, et je ne serai jamais qu’à toi.

— Ah! ma chère Laura! rn’écriai-je, te voilà donc enfin redevenue brillante d’amour et de beauté, comme je t’ai vue dans l’améthyste ! Oui, je crois, je sais que tu m’aimes, et que rien ne peut nous désunir. D’où vient donc que, dans notre famille, tu te montres toujours si incrédule ou si railleuse ?

— Je pourrais te demander aussi, répondit-elle, pourquoi, dans notre famille, je te vois laid, gauche, ridicule et mal vêtu, tandis que, dans le cristal, tu es beau comme un ange et drapé dans les couleurs de l’ arc-en-ciel; mais je ne te le demande pas, je le sais.

— Apprends-le-moi, Laura! Toi qui sais tout,

donne-moi le secret de te paraître à toute heure et partout tel que tu me vois ici.

— Il en est de cela, mon cher Alexis, comme de tous les secrets des sciences que vous appelez naturelles : celui qui les sait peut vous affirmer que les choses sont, et comment elles sont ; mais, quand il s’agit du pourquoi, chacun donne son opinion. Moi, je veux bien te dire la mienne sur l’étrange phénomène qui nous place ici vis-à-vis l’un de l’autre en pleine lumière, tandis que, dans le monde appelé le monde des faits, nous ne nous voyons plus qu’à travers les ombres de la vie relative; mais mon opinion ne sera rien autre chose que mon opinion, et, si je te la disais ailleurs qu’ici, tu me regarderais comme une insensée.

— Dis-la-moi, Laura; il me semble qu’ici nous sommes dans le monde du vrai, et qu’ ailleurs tout est illusion et mensonge.

Alors, la belle Laura me parla ainsi :

— Tu n’ignores pas qu’il y a en chacun de nous qui habitons la terre deux manifestations très distinctes en réalité, quoiqu’elles soient confuses dans

la notion de notre vie terrestre. Si nous en croyons nos sens bornés et notre appréciation incomplète, nous n’avons qu’une âme, ou, pour parler comme Walter, un certain animisme destiné à s’éteindre avec les fonctions de nos organes. Si, au contraire, nous nous élevons au-dessus de la sphère du positif et du palpable, un sens mystérieux, innomé, invincible, nous dit que notre moi n’est pas seulement dans nos organes, mais qu’il est lié d’une manière indissoluble à la vie universelle, et qu’il doit survivre intact à ce que nous appelons la mort.

» Ce que je te rappelle ici n’est pas nouveau : sous toutes les formes religieuses ou métaphysiques, les hommes ont cru et croiront toujours à la persistance du moi ; mais mon idée, à moi qui te parle dans la région de l’idéal, c’est que ce moi immortel n’est contenu que partiellement dans l'homme visible. L’homme visible n’est que le résultat d’une émanation de l’homme invisible, et celui-ci, la véritable unité de son âme, la face réelle, durable et divine de sa vie, lui demeure voilé.

» Où est-eile et que fait-elle, cette fleur de l’esprit éternel, tandis que l’âme du corps accomplit sa pénible et austère existence d’un jour? Elle est quelque part dans le temps et dans l’espace, puisque l’espace et le temps sont les conditions de toute vie. Dans le temps, si elle a précédé la vie humaine et si elle doit lui survivre, elle l’accompagne et la surveille jusqu’à un certain point; mais elle n’est pas soüs sa dépendance et ne compte pas ses jours et ses heures au même cadran. Dans l’espace, elle est certainement aussi dans une relation possible et fréquente avec le moi humain; mais elle n’en est pas l’esclave, et son expansion flotte dans une sphère dont l’homme ne connaît pas les bornes. M’as-tu compris?

— - Il me semble que oui, lui répondis-je, et, pour résumer ta révélation de la façon la plus vulgaire, je dirais que nous avons deux âmes : l’une qui vit en nous et ne nous quitte pas, l’autre qui vit hors de nous et que nous ne connaissons pas. La première nous sert à vivre transitoirement, et s’éteint en apparence avec nous; la seconde nous

sert à vivre éternellement, et se renouvelle sans cesse avec nous, ou plutôt c’est elle qui nous renouvelle, et qui fournit, sans s’épuiser jamais, à toutes les séries de nos existences successives.

— Que diable écris-tu là ? s’écria près de moi une voix âpre et discordante,

Le nuage s’envola, emportant avec lui la rayonnante figure de Laura, et je me retrouvai dans ma chambre, assis devant ma table, et traçant les dernières lignes que- Walter lisàit par-dessus mon épaule.

Comme je le regardais avec stupéfaction, sans

lui répondre :

— Depuis quand, ajouta-t-il, t’occupes-tu de billevesées philosophiques ? Si c’est avec ce nouveau genre d’hypothèses que tu prétends avancer dans la science pratique, je ne t’en fais pas mon compliment... Allons, laisse ce beau manuscrit, et viens prendre place au repas de mes fiançailles.

— Est-il possible, mon cher Walter, lui répondis-je en me jetant dans ses bras, que, par amitié pour moi, tu te prêtes à une feinte indigne d’un

SG

homme sérieux? Je sais fort bien que Laura ne t’aime pas, et que tu n’as jamais songé à être son mari.

— Laura t’a dit qu’elle ne m’aimait pas? repritil avec une tranquillité railleuse. C’est fort possible, et, quant à moi, si je songe à l’épouser, ce n’est pas depuis longtemps à coup sûr; mais ton oncle a arrangé cela de longue main avec son beau-frère absent, et, Laura n’ayant pas dit non, i’ai dû consentir à dire oui... Ne crois pas que je sois épris d’elle; je n’ai pas le temps, moi, de mettre mon imagination en travail pour découvir dans cette bonne petite personne des perfections fabuleuses. Elle ne me déplaît pas, et, comme elle est ' fort sensée, elle ne m’en demande pas davantage pour le moment. Plus tard, quand nous aurons vécu des années ensemble, et que nous aurons associé nos volontés pour bien mener notre ménage et bien élever nos enfants, je ne doute pas de la bonne et solide amitié que nous aurons l’un pour l’autre. Jusque-là, c’est du travail à mettre en commun avec l’idée du devoir et le sentiment des

égards réciproques. Tu peux donc me dire que Laura ne m’aime pas sans me surprendre et sans me blesser. Je serais même surpris quelle m’aimât, puisque je n’ai jamais songé à lui plaire, et je serais un peu inquiet de sa raison^ si elle voyait en moi un Amadis. Vois donc, toi, les choses telles qu’elles sont, et sois sûr qu’elles sont telles qu’elles doivent être.

Je trouvai Laura parée popr le dîner ; elle avait une robe de taffetas blanc de perle à ornements de gaze rosée qui me rappela confusément le ton doux et chaud de la cornaline ; mais sa figure me sembla abattue et comme éteinte.

— Viens me donner confiance et courage, me dif elle avec franchise en m’appelant à son côté. J'ai beaucoup pleuré aujourd’hui. Ce n’est pas que Walter me déplaise, ni que je sois fâchée de me marier. Je savais depuis longtemps qu’on me destinait à lui, et je n’ai jamais eu l’intention de devenir vieille fille ; mais le moment venu de quitter sa famille et sa maison est toujours pénible. Sois gai pour m’aider à oublier un peu tout cela, ou parle-

moi raison pour que je redevienne gaie en croyant à l’avenir.

Combien le langage et la physionomie de Laura me parurent différents de ce qu’ils étaient dans le nuage émané de la cornaline î Elle était si vulgairement résignée à son sort, que je reconnus bien l’illusion de mon rêve ; mais, chose étrange, je ne sentis plus aucune douleur à l’idée qu’ elle épousait réellement Walter. Je retrouvais le sentiment d?amitié que ses soins et sa bonté m’avaient inspiré, et je me réjouissais même à l’idée que j’allais vivre près d’elle, puisqu’elle quittait sa résidence et venait s’installer dans notre ville.

Le repas fut très-gai. Mon oncle en avait chargé Walter, qui, en homme positif, s’entendait à bien manger, et qui l’avait commandé à un des meil« leurs cuisiniers de louage de Fischausen. Laura n’avait pas dédaigné de s’en occuper aussi, et la gouvernante l’avait rehaussé de quelques mets italiens de sa façon, fortement épicés et cuits dans un vin généreux. Walter mangea et but comme quatre. Mon oncle s’égaya même au dessert jusqu’à

LAUEA

faire quelques madrigaux galants à l’adresse de la gouvernante qui n’avait guère plus de quarantecinq ans, et il voulut ouvrir la danse avec elle lorsque les jeunes amies de Laura réclamèrent les violons.

Je valsais avec ma cousine. Tout d’un coup il me sembla que sa figure s’animait d’une beauté singulière et qu’elle me parlait avec feu dans le tourbillon rapide de la valse.

• — Sortons d’ici, me disait-elle, on y étouffe ; traversons ces glaces qui répercutent le feu des bougies dans un interminable lointain. Ne vois-tu pas que c’est l’image de l’infini, et que c’est la route qu’il nous faut prendre? Allons ! un peu de courage, un élan, et nous serons bientôt dans le cristal.

Tandis que Laura me parlait ainsi, j’entendais la voix railleuse de Walter, qui me criait lorsque je passais près de lui :

— Hé 1 attention, toi ! Pas si près des glaces 1 Yeux-tu donc briser aussi celles-là? Ce garçon est

un véritable hanneton qui va donnant de la tête dans tout ce qui brille.

On servit le punch. Je m’en approchai un des derniers, et me trouvai assis près de Laura.

— Tiens, me dit-elle en m’offrant le nectar refroidi dans un beau gobelet de cristal de Bohême,, bois à ma santé, et montre-toi plus enjoué. Sais-tu bien que tu as l’air de t’ennuyer, et que ta figure distraite m’empêche de m’étourdir comme je le voudrais ?

— Gomment veux-tu que je sois gai, ma bonne Laura, quand je vois que tu ne l’es pas ? Tu n’aimes pas Walter; pourquoi se presser d’épouser sans amour, quand l’amour pourrait venir pour lui... ou pour un autre?

— Il ne m’est pas permis, répondit-elle, d’en aimer un autre, puisque c’est lui que mon père à choisi. Tu ne sais pas tout ce qui s’est passé à propos de ce mariage. On t’a jugé trop jeune pour t’en faire part ; mais, pour moi qui suis encore plus jeune que toi, tu n’es pas un enfant, et, puisque nous avons été élevés ensemble, je te dois la vérité.

» Nous étions d’abord destinés l’un à l’autre; mais tu t’es montré d’abord fort paresseux, ensuite fort pédant, et maintenant, malgré ta bonne volonté et ton intelligence, on ne sait pas bien encore à quelle carrière tu es propre. Je ne te dis pas cela pour te faire de la peine; je trouve, quant à moi, qu’il n’y a pas encore de temps perdu pour ton avenir. Tu t’instruis, tu es devenu laborieux et modeste. Tu pourras fort bien être un savant universel comme mon oncle, ou un savant spécial comme Walter; mais mon père, qui désire me voir mariée quand il reviendra se fixer près de moi, a chargé mon oncle et ma cousine Lisbeth de me trouver un mari d’un âge assorti au mien, c’est-à-dire un peu plus âgé que toi et occupé d’études très-positives. Il met sur le compte de l’ignorance et de l’imagination les commencements malheureux de sa carrière commerciale, et il veut un gendre savant dans quelque industrie.

« A présent, mon père, las de voyages et d’aventures parait satisfait de sa position : il m’envoie une assez jolie somme pour ma dot; mais il n’a pas

voulu s’occuper de mon établissement. Il prétend qu’il est devenu trop étranger à nos usages, et que le choix fait par mes autres parents sera meilleur que celui qu’il pourrait faire lui-même ou seulement conseiller.

» Voilà donc les plans de ma pauvre mère renversés, car elle voulait nous unir; mais elle n’est plus, et il faut bien avouer que la combinaison actuelle assure mieux mon avenir et le tien. Tu ne désires certainement pas entrer si tôt en ménage, et tu n’as ni fortune ni état lucratif, puisque tu ne sais pas même encore quelle est ta vocation.

— Tu parles de tout cela bien à ton aise, répondis-je. Il est possible qu’on me trouve, avec raison, un peu jeune pour me marier ; mais c’est un défaut dont on se corrige par la volonté. Si l’on ne m’eût pas laissé ignorer tout ce que tu me révèles, je n’aurais été ni paresseux ni pédant... Je ne me serais pas laissé entraîner par l’oncle Tungsténius dai^ l'examen d’hypothèses scientifiques que sa vie et la mienne ne suffiront pas à résoudre, et où d’ailleurs

je ne suis peut-être pas porté par un génie spécial et une passion enthousiaste. J’aurais écouté les conseils de Walter, j’aurais étudié la science pratique et Fart industriel : je me serais fait forgeron, mineur, potier, géomètre ou chimiste; mais il n’y a pas encore tant d’années perdues. Ce que mon oncle m’enseigne n’est pas inutile : toutes les sciences naturelles se tiennent étroitement, et la connaissance des terrains me conduit tout droit à la recherche et à F exploitation des minéraux utiles. Donne-moi deux ou trois ans, Laura, et j’aurai'un état, je t’en réponds, je serai un homme positif. Ne peux-tu m’attendre un peu? es- tu- si pressée de te marier ? n’as-tu aucune amitié pour moi?

— Tu oublies, reprit Laura, une chose bien simple : c’est que, dans trois ans, j’aurai, aussi bien que toi, trois ans de plus, et que, par conséquent, il n’y aura jamais entre nous la distance d’âge exi gée par mon père.

Et, comme Laura disait cela en riant, ie m’emportai contre elle en reproches.

— Tu ris, lui disais-je, et moi, je souffre; mais cela t’est bien égal, tu n’aimes ni Walter ni moi ; tu n’aimes que le mariage, l’idée de t’appeler madame et de porter des plumes sur ton chapeau. Est-ce que, si tu m’aimais, tu ne ferais pas un effort pour réagir contre la volonté d’un père qui n’est probablement pas sans entrailles, et qui tient moins à ses idées qu’a ton bonheur? Si tu m’aimais, est-ce que tu n’aurais pas compris que je t’aimais aussi, moi, et que ton mariage avec un autre me briserait le cœur? Tu pleures de quitter ta maison de campagne, et ta cousine Lisbeth, et ta gouvernante Loredana, et peut-être aussi ton jardin, ton chat et tes serins; mais pour moi tu n’as pas une larme, et tu me demandes de t’égayer pour que tu oublies tes petites habitudes où mon souvenir n’est absolument pour rien!

Et, comme je parlais ainsi avec dépit, en retournant dans ma main crispée mon verre vide, car je n’osais regarder Laura dans la crainte de la voir irritée contre moi, je vis tout à coup sa figure sa refléter dans une des facettes du cristal de Bohême.

Elle souriait, elle était merveilleusement belle, et j’entendis qu’elle me disait :

— Sois donc tranquille, grand enfant ! Ne t’ai-je pas dit que je t’aime? Ne sais-tu pas que notre vio terrestre n’est qu’une vaine fantasmagorie, et que nous sommes à jamais unis dans le monde transparent et radieux de l’idéal? Ne vois-tu pas que le moi terrestre de Walter est obscurci par les âcres vapeurs de la houille, que ce malheureux n’a au cun souvenir, aucun pressentiment de sa vie éternelle, et que, tandis que je me plais sur les hauteurs sereines où la lumière du prisme rayonne des feux les plus purs, ils ne songe qu’à s’enfouir dans les opaques ténèbres de la stupide anthracite ou dans les sourdes cavernes où la galène opprime de son poids effroyable tout germe de vitalité, tout essor vers le soleil? Non, non, Walter n’épousera en cette vie que l’abîme, et moi, fille du ciel, j’appartiens au monde de la couleur et de la forme; il me faut les palais dont les murs resplendissent et dont les aiguilles chatoient dans l’air libre et l’éclat du jour. Je sens autour de moi le vol incessant et j’entends

îe battement harmonieux des ailes de ma véritable âme, toujours emportée vers les hauteurs; mon moi humain ne saurait accepter l’esclavage d’un hymen contraire à mes véritables destinées.

Walter m’arracha aux délices de cette vision, en me reprochant d’être ivre et de contempler ma pro pre image dans le cristal enfumé de mon verre* Laura n’était plus à mes côtés. J’ignore depuis combien d’instants elle était partie; mais,, jusqu’ à celui où Walter vint me parler, j’avais vu distinctement sa charmante image dans le cristal. J’essayai d’y voir celle de Walter; je reconnus avec terreur qu’elle ne s’y dessinait pas, et que cette substance limpide repoussait le reflet de mon ami comme si son approche l’eût changée en un bloc de charbon.

La soirée s’avançait, Laura s’était remise à danser avec une sorte de frénésie, comme si sa légèreté de caractère eût voulu protester contre les révélations de son être idéal. Je me sentis très-fatigué du bruit de cette petite fête, et je me retirai sans qu’on y prît garde. Je demeurais toujours dans une partie de l’établissement séparée du logement

démon oncle parle jardin botanique; mais, comme j’étais passé aide-conservateur du musée à la place de Walter, monté en grade, et que j’exerçais une jalouse surveillance sur les richesses scientifiques confiées à ma garde, je pris le chemin de la galerie minéralogique pour regagner mon domicile.

Je me dirigeais le long des vitrines, promenant la clarté de ma bougie sur les casiers, sans regarder devant moi, lorsque je me heurtai presque contre un personnage bizarre et de qui la présence en ce lieu, dont j’avais seul les clefs, ne laissa pas que de m’étonner beaucoup.

— Qui êtes-vous ? lui dis-je en lui portant ma lanterne près du visage et en lui parlant d’un ton de menace. Que venez-vous faire ici, et par où vous êtes-vous introduit?

— Apaisez cette grande colère, me répondit le bizarre inconnu, et sachez qu’étant de la maison, j’en connais les oitres.

— Vous n’êtes pas de la maison, puisque j’en suis, moi, et que je ne vous connais pas. Vous allez

me suivre chez mon oncle Tungsténius pour vous expliquer.

— Alors, mon petit Alexis, reprit l’inconnu, car ce ne peut être que toi qui me parles, tu me prends pour un voleur!... Sache que tu te trompes considérablement, vu que les plus beaux échantillons de cette collection ont été fournis par moi, la plupart à titre de don gratuit. Gertes, ton oncle Tungsténius me connaît, et nous irons le voir tout à l’heure; mais, auparavant, je veux causer avec toi et te demander quelques renseignements.

— Je vous déclare, repris-je, qu’il n’en sera pas ainsi. Vous ne m’inspirez aucune confiance malgré la richesse de votre costume persan, et je ne sais ce que signifie un déguisement de ce genre sur le corps d’un homme qui parle ma langue sans aucune espèce d’accent étranger. Vous voulez certainement endormir mes soupçons en teignant de me connaître, et vous croyez m’échapper sans que je m’assure...

— Je crois, le ciel me protège, que tu comptes m’arrêter et me fouiller! répliqua l’étranger en me

regardant avec dédain. Ferveur de novice, mon petit ami ! C’est fort bien vu de prendre à cœur les devoirs de son emploi; mais il faut savoir à qui on s’adresse.

En parlant ainsi, il me saisit par le cou avec une main de fer, sans me serrer plus qu’il n’était nécessaire pour m’empêcher de crier et de me débattre; il me fit sortir de la galerie, dont je trouvai les portes ouvertes, et il me conduisit jusque dans le jardin sans me lâcher.

Là, il me fit asseoir sur un banc et s’assit à mes côtés en me disant avec un rire aussi étrange que sa figure, son habit et ses manières :

■ — Ah çà! fais-moi le plaisir de me reconnaître et de demander pardon à ton oncle Nasias de l’avoir pris pour un crocheteur de portes. Reconnais en moi f ex-mari de ta tante Gertrude et le père de Laura.

— Vous! m’écriai-je, vous!

— Nasias est mon nom à l’étranger, répondit-il. J’arrive du fond de l’Asie, où j’ai fait, grâce à Dieu, d’assez bonnes affaires et d’assez précieuses décou-

vertes. Apprends que je- suis domicilié maintenant à îa cour de Perse, où le souverain me traite avec la plus grande considération à cause de certaines raretés que je lui ai procurées, et que, si je me dérange de mes grandes occupations pour venir ici, ce n’est pas dans l’intention de dérober à votre petit musée quelques misérables gemmes dont le moindre rajah de l’Inde ne voudrait pas pour orner les doigts de pied ou le nez de ses esclaves. Laissons cela, et dis-moi si ma fille est mariée.

— Elle ne l’est pas, répondis-je avec impétuosité, et elle ne le sera pas encore, si vous consultez sa véritable inclination.

Mon oncle Nasias prit ma lanterne, qu’il avait posée près de nous sur le banc, et me la porta au visage comme j’avais fait envers lui quelques instants auparavant. Sa figure n’était pas précisément menaçante comme avait été la mienne; elle était plutôt railleuse, mais avec une expression d’ironie glacée, implacable, navrante. Gomme il me contemplait à son aise, j’eus dans mon angoisse le loisir de l’examiner aussi.

Dans mes souvenirs d’enfance, le père de Laura était un homme gras, blond, vermeil, d’une figure douce et riante; celui que j’avais devant les yeux était maigre, olivâtre, d’un type à la fois énergique et rusé. Il portait sous le menton une petite barbe très-noire qui ressemblait assez à celle d’une chèvre, et ses yeux avaient acquis une expression satanique. Il était coiffé d’un haut bonnet de fine fourrure d’un noir de jais et vêtu d’une robe chamarrée d’or et de broderies d’une richesse incomparable. Un magnifique cachemire de l’Inde ceignait sa taille, et un yatagan couvert de pierreries étincelait à son côté. Je ne sais si le soleil de l’Orient, les grandes fatigues des voyages, l’habitude des grands périls et la nécessité d’une vie mêlée de ruse et d’audace l’avaient transformé à ce point, ou si mes souvenirs étaient complètement infidèles : il m’était impossible de le reconnaître, et je restais dans le doute si je ne me trouvais pas aux prises avec un imposteur effronté.

Ce soupçon me donna la force de soutenir son regard acéré avec une fierté dont il se montra tout

à coup satisfait. Il reposa la lanterne sur le banc et me dit d’un ton calme :

— Je vois que tu es un honnête garçon et que tu n’as jamais cherché à séduire ma fille. Je vois aussi que tu es un naïf, un sentimental, et que, si tu l’aimes, ce n’est point par ambition; mais, d’après tes paroles, tu es amoureux et tu voudrais bien me voir rompre le mariage auquel j’ai consenti pour elle. Mets-toi bien dans l’esprit, mon cher neveu, que, si je le rompais, ce ne serait pas à ton profit, car tu n’es qu’un enfant, et je ne trouve dans ta figure aucune énergie spéciale qui promette une destinée brillante. Réponds-moi donc avec désintéressement, tu n’as rien de mieux à faire, et avec sincérité, puisque le hasard t’a fait naître honnête homme : qu’est-ce que ce Walter dont mon beaufrère Tungsténius et sa cousine Lisbeth m’ont écrit un si grand éloge?

— Walter, répondis-je sans hésiter, est le plus digne garçon du monde. Il est franc, loyal et d’une conduite irréprochable. Il a de l’intelligence, du savoir et l’ ambition de se distinguer dans la science pratique.

— Et il a une profession ?

— Il va en avoir une dans six mois.

— Fort bien, répliqua mon oncle Nasias, c’est le gendre qui me convient ; mais il aura la bonté d attendre qu’il ait réellement le titre de son emploi. Je ne suis pas homme à changer d’idée, et je vais sur-le-champ le lui déclarer tout en faisant connaissance avec lui. Quant à toi, dépêche-toi d’oublieî Laura, et, si tu veux devenir en peu de temps hardi, intelligent, riche et actif, apprête-toi à me suivre. Je repars dans quelques jours, et il ne tient qu’à toi que je t’emmène. Allons maintenant voir si la famille me reconnaîtra et me fera un meilleur accueil que le tien.

Je ne me sentis pas le courage de le suivre. J’étais brisé par la fatigue. Mon oncle Nasias était loin de m’être sympathique et n’annonçait point devoir être favorable à mes espérances ; mais le mariage de Laura était retardé, et il me semblait qu’en six mois, d’immenses événements pouvaient survenir et changer la face des choses.

Quand je m’éveillai, aux premières lueurs du

jour, je fus surpris devoir Nasias dans ma chambre, étendu dans mon vieux fauteuil de cuir, et si profondément endormi, que j’eus le loisir de faire ma toilette avant qu’il eût ouvert les yeux. Il était tellement immobile et livide dans le crépuscule du matin, que, si je l’eusse vu pour la première fois ainsi, il m’eût effrayé comme un spectre. Je m’approchai de lui et le touchai. Il était singulièrement froid, mais il respirait très-régulièrement et d’unè façon si paisible, cpie sa figure inquiétante en était toute modifiée. Il paraissait ainsi le plus calme dse trépassés et sa laideur étrange avait fait place à une étrange beauté.

Je me disposais à sortir sans bruit pour aller vaquer à més occupations, lorsqu’il s’éveilla de luimême et me regarda sans hostilité ni dédain.

1 Tu es surpris, me dit-il, de me voir dans ta chambre ; mais sache que, depuis plus de dix ans, je ne me suis pas étendu dans un lit. Cette manière de dormir me serait insupportable. C’est tout au plus si, de temps à autre, en mes jours de paresse, je me couche dans un hamac de soie.

En outre, habitué à une escorte, je n’aime pas à dormir seul. J’ai trouvé hier au soir la porte de ta chambre entr’ ouverte, et, au lieu d’aller m’étouffer dans F édredon que Laura m’avait fait préparer, en plein été, je suis entré chez toi, et j’ai pris possession de ce fauteuil de cuir qui me convient beaucoup. Tu ronfles un peu fort, mais j’ai cru dormir au rugissement des lions qui rôdaient autour de mes bivacs, et tu m’as rappelé des nuits d’émotions assez agréables.

— Je suis heureux, mon oncle, lui répondis-je, que mon fauteuil et mon ronflement vous agréent, et je vous prie, d’en disposer aussi souvent qu’il vous plaira.

— Je veux te rendre ta politesse, reprit-il ; viens maintenant dans ma chambre, j’ai à te parler.

Quand nous fûmes dans l’appartement que l’oncle Tungsténius lui avait fait préparer, et qui était le plus beau de l’établissement, il me montra son bagage dont l’exiguïté me surprit. Le tout consistait en une robe et un bonnet de rechange avec une petite caisse de linge de corps en foulard

jaune, et une cassette de bronze encore plus petite.

— Voilà, me dit-il, la manière de voyager sans embarras d’un bout à l’autre de notre planète, et, quand tu auras adopté mes habitudes, tu verras qu’ elles sont excellentes. Il faudra commencer par maigrir et par perdre les roses criardes de ton teint germanique, et, pour cela, il n’est pas de meilleur régime que de manger peu, de dormir tout habillé sur le premier siège venu, et de ne jamais s’arrêter plus de trois jours sous le même toit; mais, avant de me charger de ton sort, ce qui n’est pas une médiocre faveur à te faire, je veux quelques explications sincères, et tu vas me répondre comme si tu étais devant...

— Devant qui, mon cher oncle?

— Devant le diable prêt à te rompre les os en cas de mensonge, répondit-il en reprenant son sourire méchant et son regard infernal.

— Je n’ai pas l’habitude de mentir, lui dis-je; je suis un honnête homme, et je ne fais pas de serments.

— Très-bien; alors, réponds! Qu’est-ce que cette

histoire de vitrine cassée, d’hallucination, de voyage dans le cristal, dont mon beau-frère, durant ta maladie d’il y a deux ans, m’avait écrit quelque chose d’assez embrouillé que je me suis fait raconter hier soir par Laura? Est-il vrai que tu aies voulu entrer par la pensée dans une géode tapissée de cristaux d’améthyste, que tu aies cru y entrer réellement, et que tu y aies vu la figure de ma fille?

— - Tout cela est malheureusement vrai, répondis-je. J’ai eu une vision extraordinaire, j’ai brisé une vitrine, je me suis fait une blessure à la tête, j’ai eu la fièvre, j’ai raconté mon rêve avec la conviction qu’il m’avait laissée, et, pendant quelque temps, on m’a cru fou. Pourtant, mon oncle, je ne le suis pas; je suis guéri, je me porte bien, je travaille à la satisfaction de mes professeurs, je n’ai point une conduite extravagante, et rien ne m’eût rendu indigne d’être l’époux de Laura, si vous n’eussiez donné l’autorisation de l’engager à un autre qui désire médiocrement sa main, tandis que moi. . .

— Il ne s’agit pas de Laura, dit l’oncle Nasias

avec un geste d’impatience; il s’agit de ce que tu as vu dans le cristal. Je veux le savoir.

■ — Vous voulez m’humilier, je le vois bien, me faire dire que je n’ai pas ma raison, afin de me prouver ensuite par mes propres aveux que je ne peux pas épouser Laura...

— Encore Laura? s’écria Nasias en colère. Vous m’ennuyez avec vos niaiseries! Je vous parle de choses sérieuses, il faut me répondre. Qu’avez-vous vu dans le cristal?

— Puisque vous le prenez ainsi, lui dis-je, irrité à mon tour, ce que j’ai vu dans le cristal est plus beau que ce que vous avez vu et verrez jamais dans le cours de vos voyages. Vous voilà bien fier et bien impérieux, parce que vous avez visité peutêtre F Océanie ou franchi F Himalaya. Jeux d’enfant, mon cher oncle ! joujoux de Nuremberg en comparaison du monde sublime et mystérieux que j'ai vu comme je vous vois, et que j’ai parcouru, moi qui vous parle!

— A la bonne heure, voilà comment il faut parler! reprit mon oncle, dont la figure courroucée

était redevenue suave et caressante. Allons, raconte, mon cher Alexis; je t’écoute.

Surpris de l’intérêt qu’il prenait à mon aventure, et au risque d’être engagé par lui dans un piège, je cédai au plaisir de raconter ce qui avait laissé en moi un souvenir si cher et si précis, ce que personne encore n’avait daigné écouter sérieusement. Je dois dire que j’eus, cette fois, un auditeur incomparable. Ses yeux brillaient comme deux diamants noirs, sa bouche entrouverte semblait boire avidement chacune de mes paroles; il bondissait avec enthousiasme, m’interrompait par des cris de joie qui ressemblaient à des rugissements, .se tordait comme une couleuvre avec des éclats de rire convulsifs, et, quand j’eus fini, il me fit recommencer et nommer chaque station de mon voyage, chaque aspect du pays fantastique, en me demandant la distance relative, l’étendue, la hauteur, l’orientation de chaque montagne et de chaque vallée, comme s’il se fût agi d’une contrée réelle, et possible à parcourir autrement que sur les ailes de l’imagination.

Quand il eut cessé de s’écrier ét que je crus pouvoir lui parler raison :

— Mon cher oncle, repris-je, vous me faites l’effet d’un esprit bien exalté, permettez-moi de vous le dire. Que ce pays existe quelque part dans Tunivers, je ne peux pas en douter puisque je l’ai vu et que je peux le décrire; mais qu’il soit utile de le chercher sur notre planète, voilà ce que je ne saurais croire. Nous n’avons donc pas à en trouver le chemin ailleurs que dans les facultés divinatoires de notre esprit et dans l’espérance .de l’habiter un jour, si notre âme est aussi pure que le diamant, emblème de sa nature incorruptible.

— Mon cher enfant, répondit l’oncle Nasias, tu ne sais de quoi tu parles. Tu as eu une révélation, et tu ne la comprends pas. Tu ne t’es pas dit que notre petit globe était une grosse géode dont notre écorce terrestre est la gangue et dont l’intérieur est tapissé de cristallisations admirables, gigantesques, eu égard à ces petites aspérités de la surface que nous appelons des montagnes, et qui ne forment pas plus de saillies relatives que n’en offrent

les rugosités d’une peau d’orange par rapport à la grosseur d’une citrouille. C’est ce monde que nous appelons souterrain qui est le véritable monde de îa splendeur; or, il existe certainement une vaste partie de la surface encore inconnue à l’homme, où quelque déchirure ou déclivité profonde iui permettrait de descendre jusqu’à la région des gemmes et de contempler à ciel ouvert les merveilles que tu as vues en rêve. Voilà, mon cher neveu, l’unique rêve de ma vie, à moi, l’unique but de mes longs et pénibles voyages. J’ai la conviction que cette déchirure ou plutôt cette crevasse volcanique dont je te parle existe aux pôles, qu’elle est régulière et offre la forme d’un cratère de quelques centaines de lieues de diamètre et de quelques dizaines de lieues de profondeur, enfin que l’éclat des amas de gemmes apparentes au fond de ce bassin est l’unique cause des aurores boréales, ainsi que ton rêve te l’a bien clairement démontré.

— Ce que vous dites là, mon cher oncle, n’est fondé sur aucune saine notion géologique. Mon rêve m’a présenté en grand des formes connues,

des formes que les échantillons minéralogiques mettaient en petit sous mes yeux. De là l’espèce de logique qui m’a conduit dans le monde enchanté du système cristallo-géodique. Mais que savonsnous de la conformation intérieure de notre planète? Nous sommes aussi certains que possible d’une seule chose : c’est qu’à trente ou trente-trois kilomètres de profondeur, la chaleur est si intense que les minéraux n’y peuvent exister qu’à l’état fusible. Gomment, à supposer qu’on pût y descendre, serait-il donc possible à l’homme de n’être pas calciné en route, état qui, vous en conviendrez, n’est pas favorable à l’exercice de ses facultés d’observation? Quant aux aurores boréales...

— Tu es un écolier qui veut faire l’esprit fort, reprit mon oncle. Je te pardonne cela, c’est ainsi qu’on vous instruit, et je sais d’ailleurs que le fameux Tungsténius prétend tout expliquer sans tenir compte des instincts mystérieux qui sont plus puissants chez certains hommes que ces facultés d’observation trompeuse dont ton oncle est si vain. Sépare-toi dès aujourd’hui des arides dissertations

de mon beau-frère, et n’écoute que moi, si tu veux t’élever au-dessus d’un vulgaire pédantisme. Tu es un voyant naturel, ne torture pas ton esprit pour le rendre aveugle.

» Sache que je suis un voyant, moi aussi, et que, devant les sublimes clartés de mon imagination, je me soucie fort peu de vos petites hypothèses scientifiques. Des hypothèses, des analogies, des inductions, la belle affaire î Je vous- en ferai par milliers, moi, des hypothèses, et toutes bonnes, bien que se contredisant les unes les autres.

» Voyons! que signifient votre intensité du calorique et vos matières minéralogiques en fusion à trente-trois kilomètres de profondeur? Vous procédez du connu à l’inconnu, et vous croyez saisir ainsi la clef de tous les mystères. Vous savez qu’à la profondeur de quarante mètres la chaleur est de onze degrés, et qu’elle augmente d’un degré centigrade par trente-trois mètres. Vous faites un calcul, et vous raisonnez sur ce qui se passe à deux ou trois mille kilomètres plus bas, sans songer que cette chaleur constatée par vous n’est peut-être

due qu’à la rareté de l’air au fond d’un puits, tandis que, dans les grandes dislocations intérieures qui vous sont inconnues, circulent peut-être des masses d’air, des ouragans considérables qui ont, depuis des milliers de siècles, alimenté certains foyers volcaniques, lorsque sur d’autres points ils avaient, avec l’aide des eaux, éteint à jamais l’énergie du prétendu foyer central. Vous savez, d’ailleurs, que cette chaleur centrale n’est en rien nécessaire à l’existence terrestre, puisque toute vie à la surface est l’œuvre exclusive du soleil. Donc, votre noyau en fusion est une pure hypothèse dont je ne m’embarrasse guère, et que, d’ailleurs, je paralyse localement, dans la supposition d’une ouverture vers les pôles. Pourquoi, si les pôles sont nécessairement aplatis en raison de la force centripète qui agit sur eux d’une manière continue, ne seraient-ils pas creusés plus profondément qu’on ne le suppose par la réaction de la force centrifuge agissant toujours vers l’équateur? Et si les pôles sont creusés jusqu’à la profondeur de trente-trois kilomètres, ce qui est en réalité une

misère, comment la chaleur y subsisterait- elle depuis le temps que le fond de cet abîme est en contact avec le climat glacé de là région qu’il occupe?

— Permettez, mon oncle; vous parlez de climat glacé aux pôles. Vous n’ignorez pas que l’on croit aujourd’hui à l’existence d’une mer libre au pôle nord. Les voyageurs qui ont pu en approcher y ont vu flotter des brumes et voler des oiseaux, indices certains d’une masse d’eau dégagée des glaces, et jouissant par conséquent d’une température supportable. Donc, s’il y a là une profondeur notable, il y a nécessairement une mer, et, s’il y a une mer ou seulement un lac, il n’y a pas de cratère où l'on puisse descendre, et votre hypothèse, car c’en est une bien plus hasardée que toutes celles de la science, tombe dans l’eau, c’est le cas de le dire.

■ — Mais, imbécile que tu es, reprit avec une ce» 1ère brutale l’oncle Nasias, tout bassin maritime est un cratère, je ne dis pas volcanique, mais un cratère, une coupe d’origine ignée, et, si tu crois à l’existence d’une mer polaire,' tu m’accordes la

nécessité d’une immense excavation pour la con-[ tenir. Reste à savoir si cette excavation est vide oc remplie d’eau. Moi, je dis qu’elle est vide, parce qu’un foyer d’expansion quelconque la vide sans cesse, et qu’elle donne passage aux phénomènes électriques des aurores boréales, phénomènes dont je sais bien que tu voulais me parler. J’admets qu’elle exhale une douce chaleur, car je t’accorde, si tu y tiens absolument, un noyau igné situé au centre, et très-loin de la cristallisation géodique à laquelle je me flatte de parvenir. Oui, je m’en flatte, et je le veux! J’ai assez parcouru le monde équatorial pour être bien certain que la surface terrestre est très-pauvre en gemmes, même dans ces contrées relativement riches, et ma résolution est prise d’aller explorer celles où la force, centripète retient et concentre leurs incommensurables gisements, tandis que la force centrifuge ne fait que repousser vers l’équateur de misérables débris arrachés aux flancs appauvris de la planète, comme ces esquilles d’os brisés que rejettent les blessures tuméfiées de l’homme.

J’avoue que mon oncle Nasias me parut complètement fou, et que, craignant de le voir entrer dans quelque accès de fureur, je n’osai plus le contredire.

— Expliquez-moi donc, lui dis-je, pour changer un peu la marche de la conversation, quel intérêt si puissant, quelle curiosité si ardente vous poussent à la recherche de ces gisements de gemmes que je ne veux pas qualifier d’imaginaires, mais que vous me permettrez de croire difficiles à atteindre.

— Tu le demandes i s’écria-t-il avec véhémence. Ah ! c’est que tu ne connais ni ma volonté, ni mon intelligence, ni mon ambition; c’est que tu ignores par quelles spéculations patientes et obsti nées j’ai pu m’enrichir assez pour entreprendre des choses immenses. Je vais te l’apprendre. Tu sais que je suis parti, il y a quinze ans, comme commis d’une maison qui faisait le commerce de la bijouterie de pacotille avec les naïves populations de l’Orient. Nos élégantes montures en chrysocaîe et la taille chatoyante de nos petits morceaux de

verre charmaient les yeux des femmes et des guerriers demi-sauvages qui m’apportaient en échange d’antiques bijoux d’une , valeur incontestable et de véritables pierres fines d’un très grand prix.

— Permettez-moi de vous dire, mon cher oncle, que ce commerce-là...

— Le commerce est le commerce, reprit mon oncle sans me donner le temps d’exprimer ma pensée, et les braves gens à qui j’avais affaire croyaient fermement de leur côté me prendre pour dupe. En de certaines localités où les gemmes se trouvent, ils pensaient, en me donnant un caillou ramassé sous leurs pieds, se moquer de moi, bien plus que je ne me moquais réellement d’eux en leur donnant, en échange d’une gemme qui ne leur coûtait rien, un produit de notre industrie européenne qui, en somme, valait quelque chose. Ils s’étonnaient même de ma libéralité, et, quand je la voyais sur le point de leur devenir suspecte, je jouais la folie, la superstition ou la poltronnerie; mais je passe rapidement sur ces détails. Il te suffira de savoir que, du petit peuple, je passai

assez vite aux petits souverains, et que mes cristaux montés en cuivre leur tournèrent également la tête.

» De succès en succès et d’échanges en échanges, i’arrivai à posséder des gemmes d’une grande valeur et à pouvoir m’adresser aux riches des contrées civilisées. Alors, je rendis à ma maison de commerce bon compte de ma mission; je lui assurai d’utiles relations avec de,s peuples barbares que j’avais visités, et, sans cesser de lui être utile, je me créai pour mon compte une autre industrie qui fut de vendre ou de troquer de véritables pierres précieuses. À ce métier, je suis devenu un savant lapidaire et un brocanteur habile; j’ai fait ma fortune.

» Je pourrais donc me reposer désormais, avoir un palais à Ispahan ou à Golconde, une villa au pied du Vésuve, ou un château féodal sur le Rhin, et manger mes rentes d’une façon princière sans m’inquiéter du pôle nord ou sud, et sans m’occuper de ce qui se passe dans ta cervelle; mais je ne suis pas l’homme du repos et de l’insouciance : la

preuve, c’est qu’en apprenant ta vision, j’ai résolu de tout quitter, au risque d’encourir la disgrâce du schah de Perse, pour venir ici t’interroger.

— Et aussi pour vous occuper du mariage de votre fille !

— Le mariage de ma fille est un détail. Je n’ai jamais vu ma fille dans le cristal, et je t’y ai vu, toi.

*— Moi? vous m’y avez vu? Vous y voyez donc aussi ?

— Belle demande ! sans cela, croirais-je à ta vision? Le cristal, vois-tu, et par cristal j’entends toute substance minéralogique bien ef dûment cristallisée, n’est pas ce que pense le vulgaire; c’est un miroir mystérieux qui, à un moment donné, a reçu l’empreinte et reflété l’image d’un grand pectacle. Ce spectacle fut celui de la vitrification de notre planète. Dites cristallisation si vous voulez, ce m’est tout un. La cristallisation est, selon vous, Faction par laquelle les molécules intégrantes d’un minéral se jéunissent après avoir été dissoutes dans un fluide? Que ce fluide soit

brûlant ou glacé, peu m’importe, et je déclare qu’à l’égard des substances primitives vous n’en savez pas plus long que moi. Moi, j’admets l’ignition du monde primitif; mais, si je t’accorde l’existence d’un foyer encore actif, je déclare qu’il brûle au centre d’un diamant qui est le noyau de îa planète.

» Or, entre cette gemme colossale et la croûte des granits qui lui servent de,gangue, s’ouvrent des galeries, des grottes, des intervalles immenses. C’est Faction d’un retrait qui a laissé certainement de grands vides, et ces vides, quand le calme s’y est rétabli, se sont remplis des gemmes les plus admirables et les plus précieuses. C’est laque le rubis, le saphir, le béril, et toutes ces rie! s cristallisations de la silice combinée avec l’alumine, c’est-à-dire tout bonnement du sable avec l’argile, se dressent en piliers gigantesques ou descendent des voûtes en aiguilles formidables. C’est là que la moindre pierrerie dépasse la dimension des pyramides de l’Égypte, et celui qui verra ce spectacle sera le plus fortuné des lapidaires et le plus

illustre des naturalistes. Or donc, ce monde cristallin, je l’ai vu dans une parcelle échappée du trésor, dans une gemme merveilleuse qui m’a montré ton image en même temps que la mienne, de même que tu as vu celle de Laura et la tienne propre dans une autre gemme. Ceci est une révélation d’un ordre extra-scientifique qui n’est pas donnée à tout le monde, et dont j’entends profiter.

» Il est évident pour moi que nous possédons tous deux un certain sens divinatoire qui nous vient de Dieu ou du diable, peu importe, et qui nous pousse irrésistiblement à la découverte et à la conquête du monde sous-terrestre. Ton rêve, plus complet et plus lucide que les miens, précise admirablement ce que j’avais pressenti : c’est que la porte du souterrain enchanté est aux pôles, et, comme le pôle nord est le moins inaccessible, c’est vers celui-là qu’il faut nous diriger au plus vite...

•— Permettez-moi de respirer, mon cher oncle3 m’écriai-je à bout de patience et de politesse. Ou

vous vous moquez de moi, ou vous mêlez à quelques notions scientifiques très-incomplètes les chimères puériles d’un cerveau malade.

Nasias n’éclata point comme je m’y attendais. Sa conviction était si entière, qu’il se contenta, cette lois, de rire de mon incrédulité.

— Il faut en finir, dit-il, il faut que je constate un fait. Ou tu vois dans le cristal, ou tu n’y vois pas; ou ton sens idéal subsiste en dépit des sottises de ton éducation matérialiste, ou ces sottises l’ont éteint en toi par ta faute. Dans ce dernier cas je t’abandonne à ta misérable destinée. Apprête-toi donc à subir une épreuve décisive.

— Mon oncle, répondis-je avec fermeté, il n est pas besoin d’épreuve. Je ne vois pas, je n’ai jamais vu dans le cristal. J’ai rêvé que j’y voyais la représentation de mes fantaisies. C’est une maladie que j’ai eue, et que je n’ai plus, je le sens, du moment que vous voulez me démontrer l’évidence de ces vains fantômes. Je vous remércie de la leçon que vous avez bien voulu me donner, et je vous jure quelle me profitera. Permettez-moi d’aller tra-

LAÜBA

vailîer et de ne jamais reprendre un entretien qui me deviendrait trop pénible.

— Tu n’échapperas pas à mon investigation, s’écria Nasias en me regardant avec ironie essayer d’ouvrir sa porte, dont il avait préalablement, et sans que j’y fisse attention, retiré la clef. Je né me paye pas de défaites, et je ne suis pas venu du fond de la Perse pour m’en aller. sans rien savoir. N’essaye pas de te soustraire à mon examen, c’est fort inutile.

— Qu’exigez-vous donc, et quel secret prétendezvous m’arracher?

— J’exige une chose fort simple : c’est que tu regardes l’objet contenu dans cette petite boîte.

Il ouvrit alors avec une petite clef qu’il portait sur lui le coffret de bronze que j’avais déjà remarqué, et il plaça devant mes yeux un diamant d’une blancheur, d’une pureté, d’une grosseur si prodigieuses, qu’il me fut impossible d’en soutenir l’éclat. Il me sembla que le soleil levant entrait dans la chambre par la fenêtre et venait se concentrer dans ce brillant avec toute la puissance de son

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