‹ Laure d'EstellChapitre 13 sur 25 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un grand nom, une fortune brillante de l'esprit et un cœur bienfaisant, telles ont été les titres de Madame N*** à l'estime publique. Ces mêmes titres devaient lui attirer la proscription et la mort, dans un temps oii les richesses excitaient l'envie de tyrans sanguinaires, dont la barbarie allait jusqu'à punir la vertu de pleurer sur leurs crimes. Cette malheureuse victime de l'anarchie me confia ces lettres presque au moment de monter sur l'échafaud. Elles ne furent longtemps pour moi qu'un témoignage de sa confiance, et un gage précieux

XxlV PRÉFACE.

de son amitié; mais ayant appris qu'une de ses parentes était dans l'infortune, j'ai cru devoir les lui remettre. C'est elle qui m'a chargée de les publier. J'aurais mieux fait, sans doute, d'en laisser le soin à une personnne plu^ en état que moi de corriger les fautes de cet ouvrage, et le public ne me tiendra pas compte du motif qui m'a portée à m'acquitter seule d'un devoir que l'amitié pouvait me prescrire, mais dont la raison suffisait pour m'affranchir. N'importe, je prendrai pour moi les critiques, et laisserai à l'auteur le succès qu'il plaira au lecteur de lui accorder. Puisse ma part ne pas excéder la sienne 1

LAURE DESTELL

LAURE d'eSTELL, A MADAME DE NORYAL.

Du château de Varannes.

Après un voyage bien fatiguant, bien triste, j'arrive enfin, ma cbère Juliette, dans un lieu dont l'antique majesté et le site pittoresque conviennent parfaitement au sentiment dont mon âme est remplie. J'éprouve un charme douloureux h parcourir ces vastes appartements où mon Henri a été élevé, à entendre ces bons paysans me raconter les traits de sa générosité, qui dès son enfance égalait sa douceur. Si chaque objet qui se présente à ma vue ajoute à mes regrets, il augmente aussi le nombre de

mes souvenirs, et tu sais combien ils me sont chers.

Madame de Varannes m'a reçue avec affection, elle a beaucoup caressé mon Emma, mais j'ai été frappée de la sérénité de son visage. Il semble qu'après avoir perdu un fils tel que le sien, on doive porter l'empreinte d'une douleur impossible à cacher : peutêtre s'est-elle efforcée de paraître tranquille en revoyant l'épouse de ce malheureux fils, pour l'engager k imiter son courage : peut-être souffre-t-elle autant que moi, mais je ne lui sais aucun gré de cet effort ; il m'eût été si doux de pleurer avec elle ! Ce n'est plus qu'à toi, ma chère amie, que je puis adresser mes plaintes; l'intérêt qu'elles t'inspirent t'en sauvera l'ennui, et les témoignages de ton amitié seront mes plus douces consolations : tu sais le prix que j'attachais à tes lettres lors de mon bonheur, juge de ce qu'elles seront désormais pour ta pauvre Laure.

Ma petite Emma n'a pas souffert des fatigues du voyage, elle est enchantée de tout ce qu'elle voit ici. L'idée qu'elle ignorera longtemps la perte qu'elle vient de faire, est pour moi un grand soulagement, je mettrai tous mes soins à prolonger son enfance.

Tu me reproches avec raison, bonne amie, de ne l'avoir pas donné de nouvelles de ma santé, je m'eu occupe si peu qu'à peine sais-je dans quel état elle est. Ma belle-mère prétend que ma pâleur diminue, que je semble moins oppressée : le fait est que je souffre peu; j'éprouve cetaccablement qui estia suite des maux désespérés sans en être le soulagement. On prend cela pour du calme, ma Juliette ne s'y tromperait pas; mais il y a tant d(?gens qui ignorent cet état, qu'il ne faut pas s'étonner de la méprise.

Je suis décidée à suivre l'avis que tu me donnes; ce n'est qu'en me livrant à l'occupation, que je parviendrai à me distraire du chagrin qui me poursuit. Depuis six mois, uniquement occupée de mes regrets, j'ai totalement négligé ces dispositions auxquelles tu veux bien donner le nom de talents, et qui ont tant de fois charmé ma solitude pendant la dernière et funeste absence de M. d'Estell. Je vais travailler de nouveau; la peinture m'offre un double intérêt, et c'est par elle que je veux commencer. J'ai trouvé dans une immense galerie un ancien portrait de Henri que je me dispose à copier; il manque peu

de chose à la ressemblance; j'espère la rendre parfaite, et pour que ce tableau m'occupe plus longtemps, je veux peindre mon ami au moment où, conbattant les Impériaux, il reçoit le coup affreux qui le livre à la mort et qui a plongé sa Laure dans une douleur éternelle. Cette entreprise est peut-être audessus de mes forces, je le crois ; mais cette cruelle image remplit tellement ma pensée, que je ne saurais en tracer une autre.

Tu demandes des détails sur tout ce qui m'entoure, je n'ai encore rien remarqué; mais puisque tu le désires, je te dirai dans ma première quelles sont les personnes qui forment la société de madame de Varannes; car pour la mienne, tes lettres et mon Emma la composent tout entière.

Rappelle-moi au souvenir de M. de Norval : dislui que je l'aime d'inclination, et pour le bonheur qu'il te procure. — J'embrasse le petit Théodore.

L'air que l'on respire ici est sûrement salutaire, et je ne doute pas qu'il ne rétablisse ma santé : ainsi, ma chère Juliette, sois sans inquiétude, je vais, comme tu le dis, « penser à ma vie et cherchera la

rendre heureuse ; )) c'est-à-dire recevoir les soins qu'on veut bien me donner, et laisser au temps celui d'affaiblir mes peines, sans espérer qu'il y parvienne jamais.

Je t'ai promis des détails, les voici : Le château de Varannes est situé sur le bord de la mer, il est abrité d'un côté par un bois considérable, de l'autre il domine sur le village qui en dépend, et qui n'est qu'à cinq lieues de D.*** Le parc qui l'entoure est immense, la nature en ayant fait un véritable jardin anglais, on a eu le bon esprit de n'y rien changer"; ses prairies, ses beaux arbres, et sa petite rivière, en font un séjour enchanteur qui contraste singulièrement avec la vieille architecture et les vieux ornements du château, lequel n'est ni assez antique pour être beau, ni assez moderne pour être agréable. Madame de Varannes, qui tient beaucoup à tout ce qui lui rappelle ses titres de noblesse, ne connaît rien au-dessus de ce monument tout chargé des bas-reliefs de ses armoiries. Elle m'y avait préparé un des plus grands appartements. J'ai obtenu avec bien de la peine qu'elle me laisserait habiter celui que j'ai choisi, dont la vue est charmante et la distribution commode : je m'y suis fait un cabinet d'étude pareil à celui que j'avais à Paris : mon piano et ma harpe en font les meubles de luxe. Ma fille et sa bonne Lise sont logées près de moi, et cette nouvelle habitation

est parfaitement selon mon goût. Je crois awir bien fait en me rendant aux instances de la famille d'Estell , je ne pouvais choisir un asile plus respectable. Que serais-je devenue! Orpheline et veuve à vingt ans, avec une fortune considérable, dans un monde où la conduite la plus austère ne défend pas des atteintes de la calomnie. J'avais déjà peine à supporter le bruit de ces plaisirs, lorsque Henri m'engageait à les goûter, lorsqu'il me conduisait lui-même à ces fêtes brillantes où mon amour-propre n'était flatté des suffrages que j'obtenais, qu'en raison de la satisfaction qu^ils lui faisaient éprouver : à présent ils seraient pour moi de vrais supplices ; je ne puis plus trouver de bonheur qu'en assurant celui de la famille de Henri. Je crois t 'avoir dit que son père ayant dissipé une grande partie de sa fortune, vendit, peu de temps avant sa mort, la terre d'Estell, dont le revenu surpassait de beaucoup celui de la terre de Varanncs. La somme qu'il en retira ne suffit pas pour acquitter ses dettes, et madame de Varannes fut obligée de se retirer ici, avec ses enfants, pour y vivre plus économiquement. L'époque de mon mariage fut heureuse pour elle : elle apprit avec plaisir que mon père s'empressant de donner à sa fille un époux digne d'elle, et cédant un peu au sentiment de vanité que lui inspirait le titre de marquise, n'avait point cru devoir regarder au peu de

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fortune de M. d'Eslell, quand celle que je lui apportais était plus que suilisante à tous deux. Elle vit dans cette union un refuge assuré pour Caroline et Frédéric, si elle venait à mourir, et je veux la convaincre qu'en perdant son fils aîné , elle n'a rien perdu de ce qu'elle pouvait espérer pour ses autres enfants. Caroline a été élevée au couvent, elle est d'une figure agréable ; sa taille est élégante, ses manières douces, elle possède quelques talents, je lui crois de l'esprit; mais je tremble qu'il n'ait souffert de son éducation. Il est presque impossible qu'une longue contrainte ne parvienne à altérer la franchise dans l'âme la plus sincère. Ce défaut peut se corriger; elle n'a que seize ans, et je ne doute pas qu'elle ne soit par la suite une femme intéressante. Je connais peu Frédéric ; son frère m'en a souvent parlé comme d'un aimable fou; il n'est pas en ce moment au château, sa mère le croit à son régiment ; mais Caroline m'a confié qu'il était à Paris : elle attend son retour avec la plus vive impatience. Le séjour de Varannes est, dit-elle, fort ennuyeux lorsqu'il n'y est pas, on ne sort plus, on ne voit personne. Quand il y revient, sa gaîté anime tout : je prévois que cette gaîté me sera insupportable.

Madame de Varannes est intimement liée avec M. le comte de Savinie, dont la terre est voisine de la sienne. C'est, dit-on, un homme du plus grand

mérite et d'un caractère original. 11 a vécu dix ans en Angleterre, oii il est devenu éperdument amoureux de la fille du lord Drymer : cette passion l'a rendu longtemps malheureux; mais il était aimé et sa constance a vaincu tous les obstacles. Il est depuis cinq ans l'époux fortuné de lady Lucie; elle a quitté Londres et sa famille pour venir habiter Savinie. J'ai passé la soirée d'hier avec elle; sa beauté, son maintien noble et gracieux préviennent en sa faveur; mais on cherche vainement dans l'expression de sa physionomie, cette vivacité qui fait le charme de nos figures françaises. On ne conçoit pas comment des yeux aussi froidement beaux peuvent inspirer la passion : cependant on ne peut douter de celle que lui inspira son mari. Je suis bien aise d'en avoir entendu parler avant de la voir; car avec la manie que tu m'as si souvent reprochée, j'aurais bien certainement jugé d'elle comme de ce pauvre Delval que j'ai cru longtemps l'homme du monde le plus insensible. Madame de Varannes a trouvé mauvais que madame de Savinie ne se soit pas fait accompagner par son frère : il est depuis cinq mois chez elle où il vit en ermite. On a longtemps parlé de ce jeune homme ; mais comme il est très-probable que je ne le verrai jamais, il est inutile de t'en occuper. Voilà , ma chère amie, tout ce qui doit former notre société ce printemps. Je la trouve encore

trop nombreuse, et si l'éducalion d'Emma ne m'autorisait à vivre dans la retraite, je sens qu'il meserait souvent pénible de passer au salon les moments que j'aime tant à consacrer à la solitude; mais je crois que ma belle-mère me laissera sur ce point une entière liberté. Elle arrive en ce moment, et me force à finir cette lettre dont la longueur m'effraye pour toi : elle ne veut pas que je t'écrive davantage, elle craint pour mes yeux qui sont très-fatigués. Cet aimable soin me rappelle les tiens, et je sens que le plus sûr moyen de me plaire est de te ressembler. Adieu, je t'embrasse.

Ma fille m'a fait de la peine ce matin, obère

Juliette, je me plaignais de ne pouvoir la retenir

près de moi ; elle me dit en faisant ces petits gestes

que tu aimes tant :

« Pourquoi ne veux-tu plus jouer ? je m'ennuie. »

La pauvre petite a raison, et je conçois que ma

tristesse l'engage à me fuir. Ici chacun se prête à ses

jeux, et ses caresses font couler mes larmes; elle

n'en peut deviner le motif, et c'est moi qui ai tort

de ne pas me contraindre; je vais redevenir enfant

pour elle ; je serais trop malheureuse de lui voir préférer la société d'un autre. Madame de Savinie a une petite fille de son âge, je vais tâcher d'en faire une compagne pour Emma : cela m'obligera à faire quelques frais de politesse, à quelques avances qui ne sont pas de mon goût ; mais que ne ferais-je pas pour cette chère enfant?

Frédéric est de retour : sa mère l'a revu avec un plaisir qui décèle sa préférence : il la justifie par la tournure la plus aimable et tout ce qui peut flatter l'amour-propre d'une mère. Sa figure a quelque chose de celle de Henri ; mais la ressemblance s'arrête là : car ses manières sont absolument différentes. Il a paru ému en me voyant, et le souvenir de son frère a répandu dans ses yeux une expression de tristesse qui a pénétré dans mon cœur. Il est vrai qu'elle a bientôt disparu pour faire place au sourire; il a pris Emma sur ses genoux, s'est prêté à toutes ses folies. Je ne puis blâmer la gaîté dont elle a profité. Caroline aurait voulu que je partageasse davantage la joie qu'elle a éprouvée, en apprenant que son frère avait obtenu un congé de trois mois, et qu'il les passerait à Varannes ; mais, en vérité, je suis si éloignée de toute idée de bonheur, que je n'ai plus ce qu'il faut pour partager celui d'un autre. Elle m'a fait promettre de les accompagner demain dans la visite qu'ils doivent rendre à madame de Savinie. Cet

LAURE D'ESTKLL. H

aclc de ooiuplai^ancc m'a die demande avec insUnco par madame de Varannes : j'ai accepté et je tiendrai parole. Nous irons elle et moi dans ma voiture, je prôte mon phaéton à Frédéric et à sa sœur. 11 est enchanté de conduire mes petits chevaux anglais. (( Pour cette fois, dit-il, sir James ne se moquera pas de mon équipage. » Ce sir James est un personnage dont on redoute bien la censure. Tout ce que j'en entends dire m'intimide au point de craindre sa rencontre : cependant je n'y puis échapper; et voisjusqu'où va ma petitesse, la seule pensée de voir cet homme si bizarre chez madame de Savinie, me fait regarder cette visite comme une de ces choses auxquelles on ne se résigne qu'avec la plus grande répugnance, tant il est vrai que dans le malheur on se fait des contrariétés de tout.

Puisque mes récits te plaisent, bonne amie, je composerai pour toi l'espèce de journal que tu me demandes; cette occupation me sera bien douce, je commencerai demain, car aujourd'hui on ne m'en laisse pas le loisir. Donne-moi de ton côté toutes les nouvelles qui peuvent t'intéresser. Parle -moi du cousin Dclval : compte-t-il bientôt revenir de l'armée? Je voudrais le revoir pour entendre de lui tout ce qu'il sait de Henri : il ne l'a pas quitté, ils ont souvent parlé de moi. Je jouirais d'un certain plaisir à causer de bien des choses qu'on a cachées h ma

douleur. Je pleurerais encore, me diras-tu : oui; mais ce n'est pas cela qui fait du mal !

Je n'ai pu t'écrire comme je l'espérais, chère Juliette; ma maudite santé en a été cause : je suis restée l'autre jour un peu tard dans les bois du château de Savinie. Le froid m'a saisie, et j'en suis revenue avec la fièvre. Elle m'a forcée de garder le lit assez longtemps; mais elle est entièrement dissipée, et je ne me sens plus qu'un peu de faiblesse. J'avais prié qu'on ne laissât pas entrer Emma dans ma chambre, craignant de lui donner la fièvre : on n'a jamais pu gagner cela sur elle. A présent que je n'ai plus d'inquiétude, tu juges facilement du plaisir que m'a fait sa désobéissance. Ces petits moments-là me rattachent à la vie, et je crois, comme toi, que cet enfant me donnera bien des jouissances; mais qui m'assurera de le conserver? Depuis que j'ai perdu son père, il me semble que la mort menace tout ce qui m'est cher. Quand on a été trompé dans l'espoir le mieux fondé, comment compter sur quelque chose? Je ne m'appesantirai pas davantage sur cette idée; tu me

grQnderais, je vais le parler de ce qui m'occupe bien moins.

Elle est rendue cette visite qui me causait tant d'effroi : nous sommes partis samedi dernier, comme je te l'avais mandé. Caroline s'était parée avec plus de soin qu'à l'ordinaire : elle était fort jolie, et M. de Savinie le lui a dit avec un ton de franchise qui n'a point paru lui déplaire. On sortait de table quand nous sommes arrivés. Madame Lucie (car on ne l'appelle pas autrement) nous reçut de la manière la plus affable. Elle nous présenta M. Billing, qui paraît être un ancien ami de la maison. Je cherchais des yeux ce frère dont on m'avait tant parlé, quand M. de Savinie proposa une promenade dans le parc, en disant à Frédéric qu'il y trouverait sir James. Il faisait le plus beau temps du monde, on accepta. M. de Savinie offrit son bras à madame de Varannes, et Frédéric s'empara de celui de madame Lucie et du mien sans trop nous consulter. Elle se plaignit obligeamment de ce qu'il nous séparait; mais il insista de si bonne grâce qu'il fallut bien céder: il entama la conversation par une question qui parut embarrasser la comtesse :

— Eh bien, sir James est-il toujours le môme?

— Mais oui, dit-elle, toujours sérieux et bon, il est plus que jamais occupé de ses livres.

— Je ne le conçois pas, reprit Frédéric ; philo-

li LAURE D'ESTELL.

sophc à son âge... je vivrais mille ans que jeu'aUeindrais jamais ce degré de sagesse.

— Quand on est aussi heureux de sa folie, répondit Lucie, qu'a-t-on besoin d'une raison qui n'est souvent que le fruit d'une triste expérience?

Elle paraissait émue douloureusement en achevant cette phrase ; elle allait continuer, quand nous aperçûmes au bout de l'allée un jeune homme que je présumai facilement devoir être sir James : c'était lui en effet. Je fus frappée de la beauté de sa taille, de ses traits et plus encore de la sombre mélancolie répandue sur toute sa personne. Il parut surpris de nous rencontrer; je le vis sensiblement pâlir en nous abordant. Il nous fit un salut plus noble que gracieux, et dit quelques mots prononcés de manière à prouver qu'il sait parfaitement le français. Le bien que j'en dis est totalement dépourvu d'intérêt personnel ; car il n'a pas daigné jeter les yeux sur moi. Caroline est la seule dont il se soit occupé : elle en a paru flattée, et leur entretien, quoique très-réservé, m'a suffisamment expliqué les deux heures passées à sa toilette, et le plaisir qu'on se promettait de cette visite. Peut-être me trompé-je; je le souhaite pour bien des raisons. Ce qu'il y a de certain, c'est que si mon cœur était libre comme le sien, il serait peu touché de l'imposante beauté de sir James Drymer. Son regard a quelque chose de sinistre et son

aspect n'inspire ni confiance ni désir de le connaître.

J'ai demandé à madame de Savinie si je n'aurais pas le plaisir de voir sa petite fille : aussitôt sir Jarat s s'est empressé de l'aller chercher lui-même, et bientôt après il est venu tenant par la main la petite Jenny que j'ai trouvée presqu'aussi jolie qu'Emma. Je me suis approchée pour l'embrasser ; mais la pauvre enfant effrayée de la couleur lugubre de ma robe, s'est jetée, en me fuyant, dans les bras de sa mère. J'ai senti à ce mouvement quelques larmes s'échapper de mes yeux. Lucie les a aperçues, elle m'a pris la main, et l'a serrée affectueusement. Frédéric avait des bonbons, je les ai donnés à Jenny en la priant d'en venir chercher bientôt chez Emma. Les bonbons, l'espoir de jouer avec un enfant de son âge, l'ont décidée à me traiter en amie. Sa maman a promis de me la conduire dans deux jours, et je ne saurais te peindre avec quelle bonté elle a cédé au désir que j'en témoignais. J'avais mal jugé cette femme, chère JuHette ; elle est bien certainement aussi sensible que belle.

La nuit commençait à tomber, et madame Lucie voulant faire rentrer sa fille, appela sir James pour la reconduire; mais il avait disparu un moment avant. Frédéric fut chargé de ce soin ; et après avoir parcouru le jardin anglais, qui est un modèle en

son genre, nous avons tous regagné le château. M. Billing et le bon curé de "Varannes qui venait d'arriver, y faisait tranquillement un piquet ; il&proposèrent à ma belle-mère de se mettre de la partie : elle allait accepter ; mais lui ayant dit que je me sentais fort mal, elle s'excusa en témoignant des regrets que je crus sincères. Caroline éprouva un petit mouvement d'humeur qui fut long à se dissiper. M. de Savinie parla de ma santé avec intérêt, me proposa de l'accepter pour médecin et m'ordonna un de ces régimes qu'on indique toujours aux malheureux, et qui commence par ces mots : // faut vous distraire; comme s'il en était des distractions comme des tisanes qu'on se procure à volonté. J'ai répondu tant bien que mal à toutes ses aimables politesses, et nous sommes remontés en voiture après avoir fait chercher un quart-d'heure Frédéric, qui ayant rejoint sir James dans son appartement, ne pouvait se déterminer à le quitter.

De retour au château, je me suis mise au lit où j'ai passé plusieurs nuits à souffrir mortellement. Caroline m'a prodigué les plus tendres soins, et Frédéric ne pouvant pénétrer dans mon appartement, m'a écrit au moins vingt billets pour s'informer de mes nouvelles, et du moment où je pourrais le recevoir. Madame de Varannes jugeant que j'étais encore trop faible aujourd'hui pour descendre au salon , et

croyant que la société peut seule m'empôcher de me livrer à ce qu'elle appelle mes idées noires, a décidé qu'on passerait la soirée chez moi. Cette attention me sera peut-être un peu fatiguante ; mais il y aurait trop de ridicule à s'y refuser, et j'ai appris de toi à ne désobliger personne.

Est-il bien vrai, ma chère amie, que tu me défendes de parler de tout ce qui caractérise la passion de l'amour; et cela parce que tu prétends que je ne l'ai jamais ressentie. Peux-tu me faire cette injure, toi qui as été si souvent à même de juger du sentiment qui m'unissait à Henri? En existe-t-il de plus tendre ? As-tu jamais rencontré deux êtres qui vécussent dans un calme plus heureux? Jamais un moment de querelle n'est venu altérer ce bonheur que je regretterai toute ma vie. Ses désirs étaient les miens, je ne souffrais que de ses peines, et j'aurais donné ma vie pour lui en épargner. Si ce n'est pas là de l'amour, je consens à ignorer toujours celui dont tu me parles, et je le laisse aux héroïnes de romans, comme un moyen d'excuser une grande partie des extravagances qu'on leur fait faire.

Madame de Varannes est montée chez moi, ce soir, accompagnée de M. Billing : il était chargé par la famille Savinie de demander si nous serions visibles demain, et si ma santé était rétablie. Frédéric est venu quelques moments après avec sa sœur : elle rn'a dit malignement que dans l'impatience de me voir, il n'avait pas dîné, qu'il avait accusé elle et sa mère de ne m'avoir point remis ses billets; assurant que je n'aurais pas eu la cruauté de le laisser aussi longtemps privé de ma présence, si j'avais su combien il souffrait. J'ai trouvé cet intérêt un peu exagéré : M. Billing en a souri, et j'ai cru devoir le traiter en plaisanterie. Frédéric s'en est offensé ; il a pris un air sérieux et ne l'a pas quitté de la soirée. On a longtemps parlé de choses indifférentes ; mais la conversation étant tombée sur madame de Savinie, je me suis répandue en éloges sur son compte : j'ai dit sincèrement que je serais fort heureuse de mériter son amitié. M. Billing m'a déclaré qu'il trahirait mon secret, qu'il était trop l'ami de madame Lucie pour lui cacher une chose qui devait lui faire autant de plaisir. Madame de Varannes lui a demandé assez indiscrètement d'où venait la profonde tristesse de sir James, et cette misanthropie qui détruisait le charme de tous les avantages qu'il avait reçus de la nature.

— Ce sont de ces chagrins, répondit-il, dont la

fortune, l'esprit et la beauté ne garantissent pas. Sir James Drymer devait s'attendre plus qu'un autre au bonheur d'ôtre aimé; (ici Caroline quitta l'ouvrage qu'elle tenait) mais, ajouta-t-il, ce n'est pas devant vous, mesdames, que je dois parler de la bizarrerie du cœur des femmes.

— Continuez, interrompit madame de Yaranncs, nous sommes au-dessus de ces petitesses-là.

— Eh bien donc, je vous dirai que dans l'âge oii l'on n'a pas mémo l'idée de la perfidie, il a rencontré une femme assez aimable pour le séduire, et assez méprisable pour le tromper. Ce malheur a été suivi de beaucoup d'autres; il n'est pas étonnant qu'un tel début dans le monde en inspire le dégoût et ji'altôre la douceur d'un caractère naturellement bon : depuis ce temps sa méfiance s'étend sur tout, et je ne connais guère que sa sœur qui en soit à l'abri. Ce défaut nuit considérablement à ses vertus, mais il est le fruit des circonstances et par cela même excusable.

— J'en conviens, interrompit Caroline, mais il n'eu fera pas moins le malheur de celle qui s'unira à lui.

— Cela peut-être, dis-je, mais aussi, quel triomphe si elle parvient à l'en corriger.

— Cela serait un peu difficile, dit Frédéric ; je ne connais pas de femme, eût-elle tout l'esprit de madame d'Estell, qui puisse se flatter d'y parvenir.

— Vous connaissez donc bien sir James , répliquai-je?

— Oui, madame, j'ai passé un an avec lui dans la maison d'éducation où il vint à l'âge de quinze ans pour apprendre le français ; je l'ai revu depuis à Paris lorsqu'il y fut amené par l'amour, et nous avons toujours conservé une liaison d'amitié qui tient plus à l'estime que nous nous portons, qu'à aucuns rapports sympathiques ,* il me traite un peu en enfant, cela ne m'empêche pas de le croire mon ami; jie lui fais mes confidences qu'il reçoit toujours avec intérêt, et je n'en exige point.

— Son amitié pour vous me rassure, interrompit madame de Varannes ; ce n'est pas trop de toute sa vérité pour tempérer la vivacité de votre imagination ; cependant n'allez pas lui ressembler, car je préfère vos imperfections à toutes ses vertus.

A ces mots Frédéric baisa la main de sa mère, pour la remercier de cette petite flatterie, et s'adressant à moi :

— Vous êtes loin, madame, d'une telle indulgence, et je n'ai pas lieu d'espérer tant d'aveuglement de votre part.

Après cet entretien chacun se sépara, et je réfléchis quelque temps sur la fatalité du sort qui veut qu'un être malheureux devienne ridicule, par l'eff'et que produit sur lui son malheur. Ce pauvre sir

James ne doit qu'à cette fatalilé la réputation qu'on lui fait d'être insupportable en société. Quelle injustice affreuse ! J'en suis d'autant plus outrée, qu'elle ne peut manquer de tomber sur moi. A présent on tolère ma douleur et je ne suis qu'une personne triste, bientôt on ne me trouvera plus qu'ennuyeuse ; voilà comme on juge dans le monde.

Je me porte mieux aujourd'hui; aussi ai-je passé au salon une partie de la journée. Madame de Savinie est arrivée de bonne heure avec sa petite Jenny dont Emma est folle ; elle lui a donné tous ses joujous, et cela doit te prouver le prix qu'elle attache à son amitié. Il est convenu qu'elles passeront alternativement plusieurs jours dans la semaine l'une chez l'autre, et la joie est parfaite.

Le croirais-tu, ma chère amie, ce misanthrope, cet homme dont on parle comme d'un être extraordinaire, est venu avec sa sœur; Madame de Varannes a paru très-sensible à cette démarche, et Caroline encore plus qu'elle. Frédéric est celui qui en a été le moins surpris. M. de Savinie a dit en entrant : je vous amène notre ermite.

— Vous me flattez, a répondu sir James, je ne suis qu'un sauvage, et sans la crainte d'importuner ces dames, j'aurais eu plus souvent l'honneur de leur présenter mon hommage ; mais je sais combien un homme de mon caractère est déplacé dans un cercle aussi aimable, et ce n'est qu'après m'étre assuré de son indulgence, que j'ai osé m'y présenter.

Cette phrase , presque galante , a produit sur moi tout l'effet d'une surprise. En la prononçant, sa iigure avait changé d'expression, elle ne peignait plus que la mélancolie ; mais bientôt après elle se couvrit d'un voile de tristesse ; il fut pourtant assez attentif à la conversation ; il y mêla quelques mots que je n'ai point oubliés : on parla littérature et chacun combattit pour son idole, comme c'est l'usage; sir James fut le seul qui rendît justice au mérite de tous nos écrivains, sans dissimuler la préférence qu'il accordait aux philosophes anglais, comme les croyant plus profonds que les nôtres. Des sujets sérieux on passa aux romans ; Frédéric s'extasia sur la nouvelle Héloïse ; M. de Savinie sur Tom-Jones, et moi j'osai dire un mot de Clarisse. Ce mot fut approuvé par sir James, qui trouva comme moi que rien n'est plus fait pour intéresser, que la victime d'un amour trahi par l'objet qui l'inspire. Madame Lucie devinant qu'un tel sujet rappelait à son frère des souvenirs tristes, rompit l'entretien en proposant à madame de

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Varannes de faire une partie avec son mari et M. Billing. Sir James vit clairement son ijilenlion, baissa les yeux, et tomba dans une profonde rêverie. 11 faut que cet homme ait éprouvé de bien cruels chagrins, mon amie ; il n'est pas naturel qu'à son âge on persévère dans le projet de vivre presque seul ; et j'avoue qu'il m'inspire une certaine curiosité qui m'était inconnue : j'ai quelquefois l'envie de questionner Frédéric sur son compte ; mais à quoi peut mener cette indiscrétion? Il la trouverait ridicule, et vraiment il aurait raison. Je n'y vois d'excuse que dans l'intérêt qu'on ressent toujours pour un être malheureux : quand on est soi-même à plaindre, on espère trouver quelques moyens de le consoler en apprenant ses peines ; il n'en faut pas davantage pour chercher à découvrir ses secrets.

Je crois que madame Lucie partage ce sentiment, elle sait une partie de mes chagrins ; mais elle a deviné qu'il me serait doux d'en parler avec elle ; elle m'a dit avec sa grâce ordinaire, que M. Billing lui avait répété des choses si encourageantes, qu'elle osait me parler franchement de son amitié et du désir qu'elle avait de se lier intimement avec moi. M. de Savinie a joint ses instances aux siennes pour m'engager k les voir le plus souvent possible ; j'ai tâché ' d'y répondre de manière à les persuader que si je n'y cédais pas, c'était uniquement pour ma santé, et

que j'étais encore trop faible pour faire de longues absences.

— Eh bien, ont-ils dit, acceptez nos soins, c'est tout ce que nous vous demandons.

Caroline aussi vivement pénétrée de cette bonté que moi, a laissé éclater le plaisir qu'elle en ressentait.

— Nous allons passer un été charmant, a-t-elle dit, en regardant sir James qui lisait un journal près de la cheminée. L'automne, ces messieurs feront des parties de chasse, et nos soirées seront consacrées à la musique ; ma petite sœur me donnera quelques leçons; Frédéric l'accompagnera, et si madame Lucie veut se mêler à nos concerts, ils seront délicieux. Sir James chante fort bien.

— Oui, quand il chante, interrompit Frédéric, mais ce n'est pas une chose facile à obtenir de lui.

— Vous savez bien, mon ami, dit sir James que je ne suis bon à rien.

Je crus à cette réponse que Frédéric l'avait offensé; cette idée me fut pénible, et j'essayai de réparer, par quelques mots obligeants, l'espèce d'injure que Frédéric avait paru lui faire. Je ne puis te peindre de quel air embarrassé il m'écouta ; à peine eut-il balbutié quelques remerciments, qu'il alla s'asseoir sur un siège près de Caroline. Ils parlèrent

ensem])le jusqu'au moment où Ton se s(''para ; tout ce que je sais de leur entretien, c'est qu'il a répandu sur les traits de ma petite sœur une sérénité qu'elle n'avait point auparavant. Tu trouves peut-être étrange la manière dont je les observe tous deux ; mais rappelle-toi ce que je t'ai dit de mes projets, et tu concevras que je ne perde pas une occasion de découvrir les moyens d'assurer le bonheur de Caroline. Je ne suis pas sans crainte sur ce point, et je voudrais qu'elle me fît l'aveu du sentiment que je lui suppose, pour lui dire tout ce que j'en pense. Sir James est l'unique héritier d'un grand nom et d'une fortune immense. Son père tient à tous les préjugés attachés à sa noblesse; il doit avoir pour son fils l'ambition d'un homme de son rang, et il est presque certain qu'il s'opposerait à leur umon. Ne vaudrait-il pas mieux arrêter les progrès d'une passion qui ne présage que des peines, et ne regardes-tu pas comme un de mes devoirs d'éclairer cette jeune amie, sur les suites d'une semblable liaison.

Le médecin que j'attendais vient d'arriver ; je vais faire inoculer mon Emma ; il faut toute la confiance que j'ai en cette opération, pour avoir le courage d'exposer ainsi mon enfanta de cruelles souffrances, et j'ai besoin de me répéter que cette précaution lui sauve peut-être la vie. Je vais me renfermer pendant les six semaines que durera la maladie ; Lise te don-

nera des nouvelles exactement, et je reprendrai notre correspondance aussitôt qu'Emma me laissera quelques instants de loisir ; il n'y a qu'elle dans le monde qui puisse m'empécher d'écrire à ma chère Juliette.

VTII

Ma fille est entièrement rétablie, chère amie, elle ne conservera aucune trace de sa petite vérole, et me voilà tranquille sur un point qui me donnait bien de l'inquiétude.

J'ai à te parler d'un événement fâcheux ; mais ce malheur sera facile à réparer. Il y a trois jours qu'un des fermiers de madame de Varannes vint lui apporter la somme de deux mille écus qu'il lui devait depuis longtemps, et pour laquelle il était poursuivi ; elle passa dans son cabinet pour le recevoir, serra l'argent dans un secrétaire, et fit appeler un de ses gens pour lui donner l'ordre de coucher dorénavant dans une petite chambre à côté de ce cabinet; il est attenant au salon, mais tellement éloigné de toute chambre à coucher, qu'il était prudent d'y loger quelqu'un. Elle remit à Philippe toutes les clefs de ce corps de logis, et lui en confia la garde. Peu de temps après il sortit de chez elle avec le fermier. Ses

LAURK D'ESTELr>. 27

camarades le virent fort peu dans le courant de la journée, et le lendemain malin étonnés de ne le pas voir descendre, ils sont montés pour le réveiller; mais en passant dans le cabinet, ils ont aperçu une fenêtre ouverte, et le secrétaire forcé; on avait emporté tout l'argent et une partie des bijoux de madame de Varannes. Figure-toi la surprise de ces pauvres domestiques ; ils courent h. la chambre de Philippe, et ne l'y trouvant pas, ne doutent plus qu'il ne soit l'auteur du vol; cependant il rentre à midi, mais ivre au point de ne pouvoir se soutenir. Madame de Varannes le fait chasser, et sans vouloir le livrer aux mains de la justice, se contente de lui refuser tous certificats pour lui ôter la possibihté de rentrer au service. On a fait faire des recherches chez sa femme, qui demeure dans le village , mais on n'a rien trouvé.

Hier soir lorsque Lise vint pour me déshabiller, je remarquai la rougeur de ses yeux qui étaient encore mouillés de ses larmes ; je lui demandai si elle éprouvait quelque chagrin?

— Non, madame, me répondit-elle, je n'ai qu'à me louer de votre service ; mais je suis bien sûre que madame aurait pleuré comme moi, si elle avait été témoin du désespoir de cette pauvre Marie; c'est la femme de ce gueux de Philippe : il l'a abandonnée, elle et ses trois petits enfants, sans lui laisser seule-

ment de quoi les nourrir ; il est parti en disant qu'il ne pouvait rester dans un pays où il passait pour un misérable ; et je crois bien que c'est un prétexte dont il s'est servi pour fuir, et se soustraire aux poursuites : ce qu'il y a d'affreux, c'est que sa femme et ses enfants ne sont pas cause de sa friponnerie, et qu'ils n'en souffriront pas moins ; la mère se désole, et soutient toujours que son mari est un honnête homme ; ses enfants jettent de grands cris en demandant leur père, et c'est un spectacle à faire pitié.

— Je vous sais bon gré^ lui dis-je, de m'instruire de leur malheur; il n'est pas juste qu'ils soient victimes de l'action infâme de Philippe , et je vous charge de leur porter cette bourse demain de grand matin; informez-vous de tous leurs besoins et promettez-leur mes secours.

Je me couchai après cette conversation, et l'idée du bonheur que j'allais procurer à cette famille infortunée, me fit passer une nuit plus calme qu'à l'ordinaire.

Ce matin je sonnai Lise de bonne heure pour savoir le résultat de sa visite -, elle m'apprit qu'en entrant chez la bonne Marie elle avait été bien surprise d'y rencontrer Frédéric, qui, ayant su comme moi la détresse où se trouvaient ces pauvres gens, était venu lui-môme pour leur offrir toutes les consola-

LAURE D'ESTKLL. 29

tions possibles, c'est-à-dire de l'argent ; et ce qui est plus encore, pour les assurer qu'on ne les accusait pas de complicité dans le vol fait par Philippe, et que madame de Varannes ne voulait môme pas qu'il fût arrêté.

— Je n'ai rien vu de plus touchant, ajouta Lise, que leur reconnaissance envers M. Frédéric ; ils l'appelaient leur Dieu , et regrettaient de ne pouvoir exprimer tout ce qu'il leur inspirait; pour lui ces témoignages semblaient l'embarrasser; il ne se lassait pas de leur dire :

— Vous appréciez trop ce faible service, il ne pouvait manquer de vous être rendu, puisque madame d'Estell s'intéressait à vous ; c'est à elle bien plus qu'à moi que sont dûs vos remercîments, et je ne sais point si le désir de 'mériter son estime n'entre pas pour beaucoup dans celui que j'ai eu de vous obliger.

Tu m'avoueras, chère Juliette, qu'on ne met pas plus de délicatesse à faire une bonne action, et qu'il est permis de n'avoir pas un grand fond de sagesse, quand on possède un aussi bon cœur.

Ton extrême complaisance m'autorise à te charger

de quelques commissions, que toi seule peux remplir

à mon gré. J'écris à Dupré pour qu'il te remette la

somme nécessaire pour acheter les bijoux dont lu

trouveras la note ci-jointe : dis-lui de m'envoyer sur-

le-clidiiip dix ou douze mille IVancs. Tu cii devines l'emploi ; je veux qu'avant huit jours ma belle-mère apprenne d'Emma que les effets qui lui ont été volés sont retrouvés. Adieu.

Tu veux encore t'éloigner de moi, ma Juliette; n'est-ce donc pas assez de tout l'espace qui. nous sépare? As-tu si vite oublié la prom.esse que tu m'as faite de venir passer quelques mois avec ta Laure, aussitôt que les affaires de M. de Norval te le permettraient. Sans cet espoir, je n'aurais pas eu le courage de me séparer de toi, malgré toutes les raisons qui m'y forçaient. Devais-je m'attendre à te voir faire un autre voyage que celui de Varannes : mais j'oublie que ta volonté n'entre pour rien dans les démarches qu'exige le commerce de la maison de ton mari, et je me borne à plaindre le sort qui m'impose un sacrifice bien coûteux à l'amitié, après m'en avoir fait subir tant d'autres. Ne crains pas, chère amie, que ton absence rende notre correspondance moins active; elle a trop de charmes pour moi, et puisque tu t'intéresses si vivement au récit des moindres événements de ma vie, je continuerai à te parler môme de ceux qui ne me touchent que fai-

blemerit. Par ce moyen, lu croiras toujours vivre avec moi, je serai plus en état de recevoir tes conseils, et nous serons réellement moins éloignées l'une de l'autre.

Madame de Savinie m'a écrit ce matin pour m'annoncer sa visite, et m'appVendre le départ de son frère; il est absent pour quinze jours. Caroline était seule avec moi quand je reçus son billet, la bonne petite s'est mise à pleurer en me disant :

— Il est parti sans nous faire ses adieux; ma sœur, ne trouvez-vous pas cela bien mal ?

— Mais pas autant que vous, lui ai-je dit, une affaire importante l'a sûrement forcé de quitter Savinie, et vous saurez bientôt la raison qui doit l'avoir empêché de nous prévenir de son départ.

— Je conçois que vous pensiez ainsi, vous ne connaissez point le caractère de sir James, vous ne savez pas que peut-être il ne reviendra plus.

Et ses larmes recommençaient à couler.

Ce moment était favorable pour l'engager à me faire l'entier aveu de ses sentiments, et je crus devoir en profiter.

— Vos pleurs m'instruisent assez, lui répondis-je, de tout l'intérêt que vous portez à sir James ; mais, bonne Caroline, avez-vous réfléchi quelquciois sur le danger qui en peut résulter. Si je ne craignais pas de vous paraître indiscrète, je vous ferais part des

craintes que mon amitié en conçoit, et peut-être mes réflexions vous seraient-elles de quelque utilité.

— Oh! ma chère Laure, a-t-elle repris avec l'accent le plus tendre, vous êtes seule digne de toute ma confiance, vous seule pouvez comprendre mes peines, et surtout excuspr ma faiblesse. Il est trop vrai, sir James a fait la plus vive impression sur mon cœur; ses malheurs, sa tristesse m'ont inspiré le désir de lui offrir des consolations ; et l'espoir d'y réussir, fondé sur quelques préférences de sa part, a bientôt fait d'égarer ma raison. Je sais tous les obstacles qui s'opposent à mon bonheur; je me suis répété cent fois qu'il était impossible : cette vérité n'a servi qu'à me rendre plus malheureuse, sans diminuer...

Elle s'arrêta, n'osant pas prononcer le mot amour. Je compris son embarras, et sans avoir l'air de m'en apercevoir, je l'embrassai. Je n'ai pas voulu la flatter d'un succès sur lequel je ne compte pas, mais je lui ai promis de m'informer, près de Lucie, du caractère de milord Drymer, et de ses vues relatives à son fils. Je n'ai pas osé non plus lui demander si ce dernier répondait assez à son amour pour s'exposer au courroux de son père, ce doute l'aurait affligée; mais comme il est important de l'éclaircir avant de se compromettre par aucune démarche, je vais, plus que jamais, observer cet amant mystérieux; ce qui

LAURE D'ESTELL. 3J

le trahira, et ce que me diront Lucie et Frédéric, m'apprendront, j'espère, tout ce que j'en veux savoir.

Vois, ma Juliette , comme on se trompe dans ses projets; en me retirant ici, j'ai cru me soustraire aux soins fatigants qu'entraîne la société ; j'ai cru n'avoir plus à entendre parler ni d'ambition, de fraude, ni d'amour malheureux. Eh bien, mon amie, le monde est partout le môme, il n'y a que la différence d'une miniature à un tableau. Cette femme, qui devait vivre dans la plus profonde solitude, qui ne devait s'occuper que de l'éducation de son enfant, la voilà déjà distraite par mille événements, et forcée d'y prendre part pour le bonheur de ceux qui l'intéressent. C'est ainsi que j'ai passé ma vie dans le temps où elle était embellie par la réunion de tout ce qui peut combler les désirs d'une âme tendre; j'ai vu souvent ma félicité empoisonnée par l'aspect des malheurs dont mes amis étaient victimes ; je pleurais sur leur sort, sans prévoir que le mien serait un jour plus à plaindre; je me disais seulement : ils se- . ront aussi sensibles à mes peines que je le suis aux leurs, et cette idée me consolait d'avance. Tu sais, Juliette, à quel point je m'abusais, et si d'autres que toi ont été touchés de ma douleur. N'importe, ce triste souvenir ne m'empêchera point de servir encore des amis ingrats; le ciel en me donnant une vé-

3i LAURE D'ESÏELL.

l'ilable amie, m'a ôlé le droit de murmurer contre eux, et je te dois en cela une vertu dont je n'eusse peut-être pas été capable. Adieu.

Les grandes actions sont comme les grandes surprises ; les unes produisent sur l'âme le môme effet que les autres sur les sens ; elles les font sortir de cet assoupissement qui semble suspendre l'existence; je l'éprouve en ce moment, et le trait de générosité que je vais te raconter, t'inspirera sûrement le même sentiment qu'à moi.

Tu te rappelles les bienfaits de Frédéric envers la famille de Philippe, et le vol dont on accusait celuici; il avait fui, disait-on, pour échappera la justice, on devait le présumer; mais cela était faux. Je vais te répéter tout ce que je tiens de lui ; ce malheureux, après être revenu de son ivresse, se livra au plus violent désespoir. Le château de Yarannes lui était fermé, il ne pouvait aller y protester de son innocence, et d'ailleurs qu'eussent produit ses serments contre tant de faits déposant contre lui ?I1 se détermina, dans l'excès de ce désespoir, à aller se jeter aux pieds de sir James ; il lui parla avec cet

accent que n'a point le crime, l'assura que préférant la mort h. l'infamie, le souvenir de sa femme et de ses enfants ne l'empêcherait pas d'attenter h sa vie. Sir James l'interrompit froidement, pour lui demander comment il se faisait qu'on eût enlevé une somme dans le secrétaire de madame de Varannes, quand lui seul savait qu'elle y fût alors ; Philippe lui raconta comment, après avoir été reconduit par le fermier qui l'avait apportée, il fut entraîné par celui-ci dans un cabaret du village, où ils burent assez longtemps, et se quittèrent, après avoir fait la partie d'y venir déjeûner le lendemain à cinq heures du matin. Philippe s'apercevant que sa tête était un peu dérangée par l'effet du vin, rentra fort tard au château dans la crainte d'être grondé. Le soir, lorsqu'il voulut monter pour se coucher auprès du cabinet, il en chercha la clé, et ne la trouvant pas il alla prendre une échelle dans le jardin et monta par la fenêtre du cabinet qui était ouverte, s'imaginant qu'il avait perdu cette clé dans le village, se coucha et laissa la fenêtre ouverte pour faire moins de bruit en sortant; le lendemain il se rendit à cinq heures au rendezvous ; le fermier y était déjà ; il avait fait apprêter le déjeûner, et le bon Philippe n'en était pas à la moitié qu'il paraissait déjà ivre mort; cependant il eut à midi la force de se traîner au château, et tu sais le reste. Sir James, après avoir écouté son récit, lui

dit : Je te crois, tu n'es point coupable, mais cela ne suffit pas. Alors il sonna et donna l'ordre à un de ses gens d'aller à Varannes pour y chercher le cabaretier. Quand il fut arrivé il le questionna et ses réponses s'étant trouvées conformes au récit de Philippe, il les écrivit et les fît signer par tous deux; il y ajouta quelques renseignements donnés par cet homme sur le fermier, dont la réputation était fort mauvaise. Muni de cette pièce il renvoya le cabaretier, et lui donna de l'argent pour obtenir le secret de toutes ces démarches ; ensuite il remit deux lettres à Philippe ; l'une adressée à un avocat du parlement de ***, l'autre à l'intendant de cette ville. Le pauvre accusé partit chargé d'une somme plus que suffisante aux frais de son voyage, et le cœur rempli d'espoir : à peine fut-il arrivé à D*** que sir James le rejoignit; il était parvenu à se procurer, dans l'espace de trois jours, plusieurs dépositions qui toutes accusaient le fermier. Une entre autres portait qu'il avait caché, dans la nuit du vol, une somme considérable chez un de ses amis, et qu'il était venu la reprendre le lendemain. Sur ces indices, sir James demanda qu'il fût appelé en justice pour subir un interrogatoire. Son crédit obtint facilement une chose due à tout accusé, mais dont il fallait presser l'exécution. Le fermier fut arrêté au moment où, ayant appris les démarches faites contre lui, il se

sauvait. Sir James, en moins de quinze jours, instruisit la cause, la fit appeler, la plaida et remporta une victoire due à sa courageuse bienfaisance et h. l'innocence du brave Philippe. Celui-ci, armé de son jugement, prit sur-le-champ la route deVarannes; il ne s'arrêta qu'un instant au village pour embrasser sa femme et la rendre au bonheur ; ensuite il vint au château, s'en fit ouvrir les portes en maître, pénétra subitement dans le salon et remit à ma belle-mère une lettre de sir James, conçue en ces termes :

Madame,

(( Je m'empresse de vous apprendre qu'un homme longtemps honoré de votre confiance n'en était pas indigne, et j'ose vous demander la continuation de vos bontés pour lui ; je ne doute pas que votre cœur ne soit porté à les lui accorder, mais permettez-moi le plaisir de croire que je vous en dois quelque reconnaissance. ))

« Je suis avec,

« JAMES DRYMER.»

Caroline a fait un cri de joie à la lecture de cette lettre; Frédéric a dit :

— Je reconnais bien là sir James, toujours juste et généreux.

Et moi, chère Juliette, j'étais émue au point de

ne pouvoir retenir mes larmes ; mais combien ces larmes étaient douces et qu'elles différaient de celles qui ont tant de fois inondé mon visage depuis plus de dix mois : chère Juliette, je ne plaindrais pas les êtres affligés d'une grande sensibilité, si elle n'était jamais h l'épreuve que de telles sensations ; mais elles sont aussi rares que le malheur est commun, et cette rélîexion empoisonne le charme qu'on trouve à s'y livrer.

Celte action me paraît au-dessus de toutes celles que peut dicter la bienfaisance : on croit ordinairement que le sacrifice d'une somme souvent superflue à celui qui la donne, est un effort sublime. S'il en était ainsi, la pauvreté rendrait cette vertu impossible, et le degré de fortune rendrait aussi plus ou moins bienfaisant ; mais s'intéresser au sort d'un malheureux accusé, défendre son honneur flétri par la calomnie, l'arracher au désespoir en lui faisant obtenir justice, voilà ce dont estseul capable l'homme vertueux ; le riche fait l'aumône , l'autre fait des heureux.

Madame de Varannes*a répondu à sir James par un billet, où elle parle beaucoup de la peine qu'il s'est donnée pour lui faire recouvrer son argenf et ses bijoux, comme si c'était de cela qu'il se fût occupé. Elle luia promis de rendre à Philippe sa place ; et moi ne trouvant pas cette réponse à mon gré, ne me suis-jc pas avisée d'y ajouter quelques mots.

LAURE D'ESTEINL. :«

A cette folie je te vois sourire, mais que veux-tu, je n'ai pu m'en empocher ; je crois l'avoir fait un peu pour Caroline. Au reste ces mots sont ceux que madame de Varannes devait dire et non rien d'extraordinaire, juges-en toi-même.

« Madame d'Estell, ayant pris le plus vif intérêt h la malheureuse famille de Philippe, prie sir James Drymer de vouloir bien agréer les expressions de sa reconnaissance, elle y joindrait des vœux pour son bonheur, s'il n'était pas la suite naturelle de tout le bien qu'il fait. »

Mon émotion a duré longtemps ; je tremblais en traçant ces lignes : pauvre sir James ! être malheureux avec tant de titres à la félicité : vraiment on ne comprend rien à la plupart des destinées, et je voudrais qu'on m'expliquât comment il se fait que les êtres vertueux sont les plus exposés aux revers et à l'injustice; il faut que la perte de cette vertu soit un bien grand malheur, pour en faire payer la possession aussi cher !

Adieu, ma Juliette, Emma se porte bien.

La fatalité me poursuit, chère Juliette. Hier après souper, souffrant beaucoup d'un violent mal de tête,

je suis descendue dans le jardin pour y prendre l'air; j'avais à peine fait quelques pas dans une des allées du bois, que j'entendis marcher derrière moi; je me retournai précipitamment, et vis un homme que l'obscurité m'empêcha de reconnaître : l'idée du vol vint à ma pensée ; j'eus un moment de frayeur qui cessa bien vite ; le fantôme s'approcha, et je le reconnus pour Frédéric.

-- Vous ici? madame, dit-il en m'abordant;

— Oui, mon frère, lui répondis-je, je souffre, et j'espérais que l'air me ferait du bien; mais je vais rentrer, car je n'éprouve aucun soulagement.

— Ah ! par grâce, interrompit-il avec chaleur, ne me donnez jamais ce non, il m'est odieux.

Puis revenant à lui :

— Pardon, dit-il, je vous offense, j'offense l'être le plus adorable, celui auquel je voudrais consacrer ma vie ; mais il ne dépend pas de moi de lui cacher le sentiment dont il remplit mon âme.

En disant ces mots, il était à mes pieds et allait s'emparer de ma main, lorsque je me retirai brusquement, en lui témoignant, combien j'étais blessée d'une conduite aussi indigne de lui et de moi.

— L'heure et le lieu, lui ai-je dit, ne me permettent pas d'entrer avec vous dans une explication que vous auriez dû m'épargner, et dont vous n'aurez plus

LALRE D'ESÏELL. 41

besoin, après avoir réfléchi sur ma situation et sur la vôtre.

En disant ces mots, je me suis éloignée sans attendre sa réponse, et je l'ai laissé dans un état de désespoir qui m'a fait regretter de n'avoir pas ménagé davantage mes expressions. Je suis rentrée dans mon appartement, l'imagination remplie d'idées sombres : je me figurais Frédéric malheureux, et par moi, fuyant la maison de sa mère pour n'y plus voir l'objet qui cause ses chagrins; puis réfléchissant au caractère de ce jeune homme, je me rassurais par la certitude de le voir bientôt distrait d'un sentiment qui ne lui laissait aucune espérance. Il est trop léger, me disais-je, pour être susceptible d'une violente passion; j'éviterai tout ce qui pourrait alimenter son amour par quelques rayons d'espoir, et le souvenir de son frère, l'assurance que ce souvenir occupe entièrement mon cœur, tout enfin parviendra à effacer une impression que je ne crois pas profonde.

Il était fort tard quand je m'endormis, et ce matin mon sommeil a été interrompu par Emma que sa bonne cherchait à retenir, et qui toute essoufflée venait me dire :

— Descends bien vite, maman, mon oncle veut partir; ma bonne-maman pleure et m'envoie te chercher.

J'hésitai quelques moments, ne sachant pas ce que je devais faire. Frédéric avait-il parlé à sa mère de notre entretien? voulait-il s'éloigner en gardant son secret? Dans cet embarras, je calculai que de toute façon il paraîtrait fort extraordinaire que je ne me rendisse pas à la prière de madame de Varannes ; je m'habillai et descendis dans son cabinet avec une émotion facile à concevoir. Aussitôt qu'elle m'aperçut, elle me dit d'un ton suppliant :

— Ma chère Laure, venez m'aider à retenir Frédéric, il veut nous quitter et n'appuie cette volonté d'aucune bonne raison. Son congé ne portait que trois mois, il est vrai, mais j'ai obtenu sa prolongation, il peut compter sur l'indulgence de ses chefs, ils sont trop heureux de faire retomber sur lui les grâces que méritait à tant de titres le marquis d'Estell, et je ne vois pas ce qui l'empêche d'en profiter.

— Eh bien, je m'en rapporte à madame d'Estell, interrompit Frédéric, j'ai eu le malheur d'offenser une personne de laquelle j'attendais une grâce infinie, je ne saurais trop tôt réparer mes torts envers elle, mon séjour ici ne doit servir qu'à les aggraver, et ce n'est qu'en rempUssant strictement mes devoirs que je puis espérer l'oubli de ma faute.

— Je sais ce que c'est, répondit madame de Varannes, le duc de L... a trouvé mauvais que vous fis

LAURK D'ESTELL. 43

siez la cour à sa maîtresse, après avoir obtenu de lui le grade que vous désiriez. En effet c'est fort mal, mais je connais le duc, il a vu votre repentir et je suis sûre qu'il a déjà pardonné votre folie.

— Il serait possible, ai-je dit, en regardant Frédéric, que son indulgence n'allât pas aussi loin, mais je répondrais qu'il saura peu gré à votre fils de quitter sa mère pour rejoindre son régiment, si sa présence n'y est pas nécessaire : il est si naturel qu'il cherche à vous consoler de la perte que nous avons faite.

— Vous le voyez, mon fils, il n'est que vous qui ne sentiez pas la peine que doit me faire votre absence !

En disant ces mots, la bonne mère pleurait ; je m'accusais de sa douleur et mes yeux se remplissaient de larmes; Frédéric ne me quittait pas de vue ; il vit à quel point j'étais touchée, et se jetant aux genoux de sa mère :

— Non, s'écria-t-il, je ne mérite pas un si tendre intérêt ; mais je serais un monstre, si je ne faisais pas tout ce qui doit m'en rendre digne. Ah ! ma mère, oubliez les torts que je viens de me donner; disposez de moi, de ma vie entière ; j'ignore le sort qui m'est réservé, mais il n'y a que la nécessité ou un ordre bien cruel,... dit-il en me lançant un regard expressif, qui puisse me séparer de vous.

Caroline entra dans ce moment, elle ignorait la subite résolution de son frère, et venait en courant annoncer la visite de sir James qu'elle avait aperçu dans la grande avenue. A cette nouvelle, Frédéric dit à sa mère, qu'ayant formé le projet de partir dans ajournée, il avait écrit à sir James pour lui faire ses adieux :

— Ce bon ami, ajouta-t-il, aura craint que mon départ ne fût l'effet de quelque cause désagréable, et je suis sûr qu'il vient m'offrir tous les secours de l'amitié.

Cette phrase me fît présumer que Frédéric avait instruit sir James du motif de son départ; je me rappelai le jour où il avait dit qu'il lui faisait toutes ses confidences, et je voulus me retirer pour éviter l'embarras que sa présence devait me causer; mais madame de Varannes me retint, en me disant qu'il y aurait de la cruauté de ma part à la quitter dans l'instant où je venais de lui procurer un plaisir si doux.

— Allons, dit-elle à Caroline, fais tout apprêter pour le petit déjeuner de famille; sir James ne refusera pas d'en être ; allez au-devant de lui, Frédéric, et conduisez-le ici.

Je lui fis observer que ma toilette était bien négligée, surtout pour recevoir un étranger.

— Bon, dit-elle, vous êtes jolie comme un ange, n'est-ce pas, Frédéric ?

— Jamais madame ne me parut mieux, réponditil, et je n'oublierai de ma vie le témoignage de bonté qu'elle vient de m'accorder.

En achevant ces mots il sortit, et revint quelques moments après, accompagné de sir James.

Cette fois son premier regard fut pour moi ; il me troubla : je pensais qu'il cherchait à lire dans mes yeux ce que j'éprouvais pour son ami, et l'idée d'être soupçonnée d'une infidélité (car c'est ainsi que je regarderais le sentiment qui m'attacherait à nin autre qu'à Henri) augmenta ma rougeur. Pei^t-ôtre l'a-t-il interprété différemment; il est si ordinaire de se tromper sur tout ce que l'on voit ! Peut-être dois-je à cette pensée la manière afTectucuse dont il m'a abordée ! Au reste, je n'y veux pas attacher une si grande importance ; c'est bien assez de souffrir de ses peines, sans s'inquiéter des soupçons qu'elles font naître chez les gens qui n'y prennent aucun intérêt.

Au milieu du déjeuner, on apporta les journaux, Frédéric en lut tout haut quelques articles concernant la politique ; et passant aux nouvelles que nous appelions autrefois le commérage des journaux, il lut ce qui suit :

« Nous apprenons par une des gazettes de Londres, que cette milady Léednam, qui a fait tant de

46 LAURE D'ESTEL L.

bruit à Paris, vient de se retirer au couvent de Sainte-Madeleine, à R... en Allemagne, après avoir été déshéritée par son père. »

Au nom de cette milady, sir James tressaillit ; la pâleur couvrit son visage, et je m'empressai de lui offrir une tasse de thé, en lui demandant s'il ne se sentait pas mal :

— Ce n'est rien, madame, répondit-il ; j'ai depuis quelques jours de fréquents accès de fièvre ; le frisson me prend par fois, mais il me quitte aussitôt, et ce n'est qu'une légère indisposition.

Frédéric avait jeté les journaux sur une table éloignée de la nôtre, et s'était remis à parler politique avec beaucoup de chaleur, quand sir James me dit, de manière à n'être entendu que de moi :

— J'ai reçu le billet de madame de Varannes, madame ; j'en ai effacé tout ce qui n'était pas tracé de votre main ; il est là, m'a-t-il dit en montrant son cœur, on ne l'en arrachera qu'avec le souvenir de...

Il s'est arrêté, ses yeux paraissaient égarés, sa figure exprimait la terreur; et ce cruel sentiment a pénétré dans mon âme. Je le regardais sans trouver un mot pour lui répondre ; heureusement Emma est arrivée : il a paru se remettre en la voyant, l'a prise sur ses genoux, lui a donné tout ce qu'elle désirait, et lui a baisé la main. La petite, étonnée d'une caresse aussi respectueuse, a sauté à son cou; en l'em-

brassant, des larmes sont venues aux yeux de sir James : il s'est levé, et après avoir regardé la pendule, s'être excusé de ne pouvoir rester plus longtemps, il est parti. Madame de Varannes, occupée à discuter avec Frédéric, n'a point remarqué l'efiet que m'a produit le discours de sir James; mais je redoute l'œil attentif de Frédéric, sans trop savoir ce que j'en doiscraindre; au fait, que m'importent ses conjectures sur une chose que je ne comprends pas moi-môme ?

Ne trouves-tu pas bien malheureux, ma Juliette, de me voir ainsi dans la gène perpétuelle, de vivre près d'un être que chacune de mes actions doit affliger ou flatter mal à propos. Je ne sais trop comment faire pour empêcher Frédéric de croire que j'ai désiré vivement qu'il restât ; tu verras qu'il me faudra lui dire quelque chose de désobligeant pour le tirer de cette erreur. Ah ! je ne me sens pas le courage de supporter longtemps de semblables ennuis, et j'ai déjà pensé aux moyens de m'y soustraire. Madame de Varannes m'a dit dernièrement que la terre d'Estell allait bientôt être à vendre; elle le sait du propriétaire même : il en veut trente mille francs de plus qu'elle ne lui a coûté, pour les dépenses qu'il y a t'ailes, ce qui en met le prix à trois cent trente mille livres ; je vais demander à Dupré s'il ne me serait pas possible de l'acquérir, en donnant en

échange la terre que j'ai en Normandie : s'il approuve ce projet, je rentre dans un bien dont le nom m'est cher, et je vais y vivre absolument seule avec ma fille; je n'y recevrai que toi, comme étant l'unique amie dont la présence me soit nécessaire.

Adieu.

Serait-il possible, ma Juliette ! Sir James aurait un crime à se reprocher ! Il serait coupable avec une âme aussi belle! Et ce que j'avais pris pour l'effet d'une douleur inconsolable, ne serait que celui du remords I Non, tu ne concevrais pas cette idée plus que moi, si tu le connaissais, si tu l'avais seulement entrevu. Sa figure, l'expression répandue sur toute sa personne, la fierté qui le caractérise, t'auraient donné de lui une toute autre opinion. Sa tristesse paraît^ distu, celle d'une conscience troublée; mais tu fondes ces soupçons sur ce que je t'en ai dit ; je me suis sûrement mal expliquée, et tu auras trop pris à la lettre le portrait que je t'en fis lors de mon arrivée à Yarannes. On m'avait prévenue contre lui ; il était, disait-on,

inabordable ; il avait l'air fùch6 de tout. Ces propos avaient été répétés à ma belle-mère par des gens fort obscurs, et Frédéric en détruisit bientôt l'effet, en faisant.de son ami un éloge mérité. Sir James n'est pas, proprement dit, un homme généralement aimé ; il communique trop peu avec le monde et n'a pas l'air de l'estimer assez , pour s'attirer sa bienveillance ; mais il le force à lui rendre justice , par une conduite pleine d'équité et par les principes d'une vertu qui semble être le premier mobile de toutes ses actions. Ce n'est point, il est vrai, un de ces û^r^a6/e5, toujours empressés de plaire et ne s'occupant que des moyens d'y réussir; c'est un homme blessé par la perfidie , tourmenté d'un souvenir affreux, observateur des vices et des rnaux de l'humanité, et, par cela môme, en proie à la tristesse ; tous ses désirs tendent à soulager les malheureux , il y emploie sa fortune, sa vie , que peut-on lui demander de plus? Et n'est-il pas au-dessus de tous ceux qui l'accusent?

Tu en parles avec bien de l'assurance, me répondras-tu; crois-tu l'avoir bien jugé? Oui, et je suis appuyée dans mon jugement par tout ce que m'en a dit sa sœur. Tu sais que je désirais savoir d'elle plusieurs détails intéressants pour Caroline; l'occasion

s'en est présentée tout naturellement. J'étais seule

avec Lucie et les enfants , quand elle me parla du

chagrin qu'elle allait bientôt éprouver en se séparant de son frère.

— C'est déjà trop, ajouta-t-elle , de perdre la société d'un ami tel que lui ; mais le voir partir malheureux, et retourner dans les lieux témoins du bonheur qu'il a perdu, c'est plus que mon courage n'en peut supporter. Pauvre James !

— A ces mots je vis couler ses larmes, elle' devina que je partageais sa peine, et me récompensa de cette preuve d'amitié par une entière confiance. J'appris d'elle que sir James avait aimé cette milady Léednam, si coquette et si belle ; que lord Drymer s'opposant formellement à cet amour, il s'était décidé à abandonner sa famille pour la suivre en France ; qu'il avait passé six mois avec .elle, dans la retraite quoiqu'au milieu de Paris. Mais milady ayant désiré vivement de voir le grand monde, il avait cédé à cette fantaisie , et s'était engagé à se montrer le moins possible avec elle pour ne pas la compromettre. Un soin aussi délicat aurait suffi pour la retenir, si elle eût conservé quelque sentiment de pudeur ; mais sa perfidie n'attendait que le moment d'éclater. Un soir que sir James revenait du spectacle, on lui remit un billet de milady, contenant tout ce qui pouvait donner une apparence de raison à son infâme conduite : elle lui disait que son père ayant mis à leur union, ua ol)staclc invincible , elle croyait se sacrifitr

pour son bonheur en lui donnant l'exemple d'une rupture nécessaire. Il ne fut pas dupe de ce beau prétexte , et se transporta sur-le-chanrip à l'hôtel de milady, où il apprit qu'elle était partie le soir môme avec un officier français. Figure-toi , ma chère Juliette, ce qu'un homme aussi passionné que sir James dut éprouver à cette affreuse nouvelle. Il se livra à tous les transports d'une jalousie effrénée ; les suites en furent terribles, et l'on ne sait pas jusqu'où se serait portée sa- vengeance, s'il eût trouvé à l'assouvir. Lucie, dans cet endroit de son récit, a paru me cacher quelque chose ; peut-être cet infortuné n'a-t-il pas résisté au désir de punir l'indigne objet de son amour : peut-être lui a-t-il fermé pour jamais l'entrée de sa patrie , en y faisant connaître son déshonneur ! C'est à présumer, puisqu'elle s'est vue contrainte de se retirer dans un couvent au fond de l'Allemagne ; cependant ceci n'est qu'une supposition de ma part , et cette action , toute motivée qu'elle soit, me paraît indigne de la noblesse de son caractère.

Après un si funeste événement, retourner dans sa patrie, eût été un nouveau supplice pour sir James ; il ne vit plus dans le monde qu'un asile pour lui, et le trouva près de sa sœur. C'est dans son sein qu'il déposa ses peines; la tendre amitié en adoucit l'amertume, elle spectacle du bonheur de Lucie calma

r>2 LAURE D'ESTELL.

l'horreur de sa situation. Ah ! ma Juliette, combien son malheur m'intéresse ! Il est encore plus à plaindre que moi. Je pleure ce que j'aimais, et lui celle qui ne l'aimait plus ; nous sommes tous deux sans espoir ; mais il n'a que des regrets, et j'ai des souvenirs.

Adieu, chère Juliette, j'étais trop occupée du sujet de cette lettre pour te parler d'autre chose. Je t'embrasse et mon Emma te caresse.

Ce peu de mots me prouve qu'il est amoureux. Amoureux ! lui, sir James 1 Ah ! ma Juliette, combien tes conjectures sont loin de la vérité ! Crois-tu possible de se livrer avec tant de facilité au même sentiment qui a causé des maux irréparables ? Cette seule raison suffirait pour en ôter l'idée ; ajoutes-y que sir James ne me connaît que par ce que sa sœur peut lui avoir dit de moi ; qu'il m'a toujours vue triste ou mélancoUque , et qu'il a été seulement touché de la manière dont j'ai apprécié le service qu'il a rendu à Philippe. Il est de certaines âmes pour lesquelles une preuve de bienveillance est une espèce de baume jeté sur leurs blessures. Mon action était fort simple, mais un homme accoutumé à se voir trompé, ou mé-

connu, devait y ôlrc sensible ; il a d'abord CKiv^évé la reconnaissance qu'il m'en devait ; ensuite , ému du souvenir de ses malheurs, il m'en a parlé avec plus de chaleur qu'il ne l'eût fait dans tout autre moment. Ce raisonnement est si juste, que depuis, toutes les fois que je l'ai vif, il m'a évitée avec soin, et sûrement dans la crainte qae je ne me sois abusée, comme toi, sur le sens de ses paroles. Lucie m'a dit qu'il avait été entièrement guéri de son amour pour milady Léednam, dès l'instant où il s'était vu contraint de lui retirer son estime. Sa fierté ne put s'a* baisser à un sentiment lâche ; juge d'après cela, ma Juliette, si l'homme qui est parvenu à dompter sa passion au moment où sa jalousie y donnait de nouvelles forces ; juge , dis-je, si cet homme aura jamais la faiblesse de s'y abandonner de nouveau ! ' A quoi servirait donc l'expérience, si elle ne nous garantissait des pièges où nous sommes déjà tombés ? Tu prends quelque intérêt à ce cher Frédéric ! — Vraiment , madame , je le crois bien, et mon petit frère est assez aimable pour cela ; mais il sera toujours mon frère ; et malgré sa répugnance pour ce nom, il est destiné à le porter toute sa vie. — Je suis pourtant assez contente de lui, il ne m'a point reparlé de notre scène nocturne, et je présume qu'il a pris le parti de n'y plus penser. Sa gaîté est toujours la môme, et si je ne m'étais pas expliquée très-

clairement avec lui, je croirais à eelte gaîté qu'il s'imagine être l'homme le plus heureux du monde. Il passe ses matinées à faire de la musique, il compose, et tout cela pour nos concerts. Cette occupation prouve assez qu'il n'est tourmenté d'aucune peine. Caroline est moins heureuse; ce que je lui ai dit du père de sir James lui a ôté tout espoir, et la pauvre petite est vraiment à plaindre : le départ de sir James va la désespérer, mais je le regarde comme le seul remède à ses maux. L'absence opérera peutêtre sa guérison ; si elle n^'y réussit pas , je tâcherai de lui faire faire un voyage à Paris, et je te chargerai du soin de la distraire. Il est clair que sir James n'a qu'un très-léger penchant pour elle. Ce que je t'ai dit ne donne pas l'espoir de le voir se changer en amour, et de toute façon il est nécessaire de détruire dans le cœur de Caroline une illusion qui doit toujours s'évanouir.

Je dîne aujourd'hui chez Lucie, Emma me presse de partir; elle ne veut pas perdre un des instants qu'elle doit passer avec Jenny, et je te qmtte pour céder à son désir. Madame de Savinie est souffrante ; j'avais oublié de te dire qu'elle est enceinte, ce qui lui donne un air plus intéressant. On ne saurait trop désirer voir accroître sa famille ; ce sont des enfants qui naissent au bonheur; que ne puis-je en dire autant de mon Emma ! Adieu.

LAUI»E D'ESTELL.

Ce que j'avais prévu est arrivé. Frédéric a pris l'émotion que j'ai éprouvée, en voyant couler les larmes de sa mère, pour la marque certaine du chagrin que me causait son départ. Il a vu dans ce que j'ai dit une invitation à rester, et il m'en a témoigné très-clairement toute sa reconnaissance. Tu sais que je devais dîner, il y a quelques jours, chez madame de Savinie, j'y fus avec ma fille, Caroline et Frédéric; madame de Varannes était restée au château pour différentes affaires qui l'y retenaient; et c'est pendant que nous étions en voiture que Frédéric me dit tout bas que j'avais décidé de son sort, et que, dûtil perdre son régiment, il ne le rejoindrait que par mon ordre; il ajouta qu'il attendrait du temps et de sa persévérance, la récompense qu'il lâcherait de mériter par la conduite la plus soumise et la plus respectueuse. J'allais lui répondre lorsque Caroline l'interrompit pour lui demander si Henri avait connu sir James.

— Non, répondit-il, mon frère était en Suisse pendant l'année que je passai avec sir James, et lorsque

je le revis l'été dernier à Paris, avec miladyLécdnam, Henri était déjà k Strasbourg.

— En effet, reprit Caroline, jamais sir James ne m'en a parlé.

Le souvenir de mon cher Henri me plongea dans une douce rêverie : je ne pensai plus à ce que m'avait dit Frédéric, et n'y répondis pas. Mon silence aurait duré longtemps si la voiture ne s'était pas arrêtée ; mais nous étions arrivés, et M. de Savinie se disposait à nous donner la main. Quand nous fûmes descendus, il me prit à part et me conduisit dans un des pavillons du jardin. Là, il me dit :

— J'ai désiré de vous un moment d'entretien particulier, madame, pour implorer les bontés que voire amitié pour Lucie me laisse espérer. Je suis au moment de lui causer un grand chagrin : il faut que je parte, et mon absence sera longue. J'ai reçu il y a huit jours des lettres de Saint-Domingue, qui m'apprennent la mort d'un oncle dont je suis unique héritier. Il est de la plus grande importance que j'aille mettre ordre aux affaires de cette succession, qui compose une forte partie de la fortune que je dois laisser à mes enfants. Je serais coupable d'en abandonner le soin à un étranger, qui serait bien sûrement la dupe de tous ceux intéressés à ne pas déclarer les propriétés sur lesquelles j'ai des droits, et vous voyez que je suis contraint de m'embarquer au plu-

LAURE D'ESTELL. S7

tôt, de laisser ma chère Lucie presque seule, e( au moment de me donner un fils. Cette séparation sera cruelle, et je m'adresse à vous pour soutenir le courage dont ma Lucie aura besoin, et pour me sauver bien des inquiétudes, en vous engageant à lui donner vos soins dans l'instant où sa vie courra quelque danger.

Le son de sa voix attendrie, le ton suppliant qu'il mit dans cette prière, et plus encore l'inclination qui m'entraîne vers Lucie, m'engagèrent à lui répondre de manière aie tranquilliser sur tout ce qu'il pouvait craindre.

— Partez, lui dis-je, puisque tant de raisons vous y obligent; je vous jure, par l'amitié que je porte à Lucie, à l'époux qui fait son bonheur, par mon enfant (et ce serment est sacré), de ne pas quitter cette amie tant que ma présence lui sera nécessaire. Je partagerai nies soins entre elle et ma famille ; et je viendrai m'établir près d'elle au moment où ses douleurs l'avertiront d'une félicité prochaine. C'est dans mes bras que sera déposé votre enfant; c'est moi qui le porterai sur le sein de sa mère ; et c'est encore moi qui recueillerai toutes les expressions de son amour pour vous les répéter, et vous faire oublier par ce récit les tourments de cette absence.

— Oh ! femme divine, s'écria-t-il, vous me sauvez la vie, et je souffre de ne pouvoir vous exprimer les

58 LAUUE D'ESTELL.

sentiments dont votre générosité remplit mon âme. Vous serez heureuse, Laure ; tant de vertus méritent une récompense! J'ai acheté le bonheur dont je jouis par des années de souffrances; ej si une créature aussi ordinaire est parvenue à voir combler ses vœux, il faut croire que vous êtes réservée à la félicité suprême; mais ce n'est pas tout, il faut que vous m'aidiez dans une entreprise dont l'exécution n'est pas facile. Sir James veut retourner en Angleterre; son père le demande avec instance, et malgré toute la répugnance flu'il doit avoir pour aller s'exposer à de nouveaux reproches de sa part, il est décidé à partif. Il faut, dis-je, que vous vous joigniez à moi, pour le déterminer à prolonger son séjour à Savinie, jusqu'au moment où j'y reviendrai.

— Que pouvez-vous espérer de moi dans cette circonstance? lui ai-je dit; je connais trop peu sir James, pour avoir quelque ascendant sur son esprit, et vous devez, mieux que personne, obtenir tout ce qu'il doit accepter.

— Non, reprit-il, vous lui ferez mieux comprendre ce que sa sœur éprouverait de douleur, en se séparant en même temps de nous deux. La voix d'une femme est plus persuasive, et la vôtre est enchanteresse.

11 fallait bien céder à tant de galanteries, et j'ai

LAURE D'ESTE LL. 5y

promis tout ce qu'il désirait. Après cet entretien nous sommes entrés au salon, Lucie nous y attendait, s^ figure était d'une sérénité parfaite, et je souffris, en pensant que des larmes allaient bientôt couvrir ce visage. Le dîner fut triste. M. de Savinie et moi étions encore pénétrés du sujet de l'entretien que nous venions d'avoir. Caroline ne pensait qu'au prochain départ de sir James, et Frédéric, placé un peu loin de moi, paraissait en avoir de l'humeur. Sir James était plus sombre qu'à l'ordinaire; et sans M. Billing., la conversation aurait tari bien souvent. En sortant de table, j'ai dit à Caroline et à son frère, qu'ayant à parler avec M. de Savinie d'une affaire qu'il importait de cacher à Lucie, je les priais de l'emmener dans un endroit du jardin éloigné do celui 011 nous allions. Ils comprirent parfaitement l'intention, et s'acquittèrent de ce petit devoir avec intelligence; mais Frédéric s'étant aperçu que M. de Savinie priait sir James de nous accompagner, prit un air très-maussade. Nous nous rendîmes tous trois dans une salle de verdure, où, après nous être assis, M. de Savinie commença par répéter mot à mot à sir James l'entretien que nous avions eu le matin. Celui-ci l'écouta attentivement, et me dit :

— Je ne m'étonne pas, madame, de tout ce que votre généreuse amitié vous inspire; c'est ma sœur que vous obligez ; je voudrais qu'il me fût possible de

eO LAURE D'ESTELL.

VOUS prouver quel prix j'attache à un aussi grand service.

-—Vous le pouvez, lui dis-je, un seul mot vous acquittera et c'est moi qui vous devrai de la reconnaissance.

— Parlez, madame, disposez de ma volonté, elle vous est soumise.

Alors M. de Savinie et moi employâmes toute notre éloquence pour l'engager à remettre son voyage- Nous parlions déjà depuis longtemps, sans qu'il pensât à nous répondre, quand, se levant tout à coup et s'approchant de moi, il me dit d'un ton solennel :

— Je vous l'ai promis, ma volonté vous cède; mais rappelez-vous, madame, ce que vous exigez de moi.

— Ne craignez rien, reprit M. de Savinie, Lucie écrira à votre père, vous excusera près de lui, et parviendra môme à lui faire approuver votre résolution.

Il ajouta beaucoup d'autres choses que je n'entendis point; les paroles de sir James m'avaient anéantie, elles semblaient prédire un malheur dont je devais être cause, et j'en fus effrayée. Explique-moi, ma Juliette, comment il se peut que chaque mot prononcé par cet homme, vienne aussitôt retentir à mon cœur et le livrer à de sinistres idées. Serait-ce

à tes soupçons que je devrais cette sensation pénible? Ah ! non, je n'y crois pas, ils n'ont fait aucune impression sur moi : je rends justice à ses vertus, et je respecte le voile ténébreux qui dérobe ses secrets à ma vue.

Il nous restait à instruire Lucie du départ de son mari, et des consolations que nous venions lui offrir. Tu devines bien que cette scène fît répandre des larmes ; mais la bonne Lucie se résigna avec cette douceur mélancolique qui donne tant de charmes à une femme aimable. Nous nous séparâmes après avoir noué plus fortement les liens d'une amitié qui, j'espère, seront éternels, et je suis revenue chez moi, rendant grâce au ciel de ne m'avoir pas ôté, en détruisant mon bonheur, les moyens de contribuer à celui des êtres qui m'entourent.

Caroline trouve fort bien que sir James ne parte pas ; mais elle m'en veut d'avoir obtenu de lui une chose qu'elle avait tentée inutilement. J'ai eu beau répéter devant elle à madame de Varannes qu'il n'avait cédé qu'aux sollicitations de M. de Savinie, elle

s'obstine à n'en rien croire, et me boude comme si

c'était moi qui l'eusse offensée. Frédéric aussi ne me parle plus; cette double disgrâce m'a engagée à rester dans mon appartement; j'étais indisposée, et je vais profiter des moments qu'on me laisse, pour causer avec mon Emma, en travaillant au tablfeau que j'ai commencé.

La promesse que j'ai faite à Lucie va me coûter bien des contrariétés ; il me faudra supporter tous les caprices de Caroline, de son frère, et tu m'avoueras que c'est une cruelle tâche; mais je me suis ôté tous moyens de refus, et je les aurais, que je ne voudrais pas en profiter.

Madame de Varannes a reçu hier une lettre de madame de Gercourt, qui lui apprend sa prochaine arrivée. Malgré l'envie que j'ai de ne point voir augmenter notre société, je ne suis point fâchée que madame de Gercourt vienne partager avec nous le soin d'amuser ma belle-mère. Tu connais ma répugnance pour le jeu, et tu conçois l'empressement que je mettrai à lui céder le plaisir de faire tous les soirs un éternel piquet; étant beauconp plus âgée que moi, ses goûts se rapprochent davantage de ceux de madame de Varannes, et sans faire aucun sacrifice, elle me rendra bien des moments que, par complaisance, je consacrais à l'ennui. On dit qu'elle vient d'éprouver des chagrins; sa manie d'écrire lui a attiré des critiques sanglantes, et c'est pour échap-

LAURE D'ESTKLL. 03

pcr à la méchanceté qu'elle se relire à la campagne. Madame de Varannes l'ait le plus grand éloge de son caractùie ; ses principes, dit-elle, ramèneraient à la vertu la créature la plus pervertie ; sa piété, sa morale et son esprit, en font une femme aussi vertueuse qu'aimable. Ce portrait doit être ressemblant, car elle la connaît depuis un grand nombre d'années ; moi je n'ai lu que ses ouvrages, et je me garderais bien de juger son cœur sur les productions de son esprit ; non pas qu'il soit dépourvu d'agrément : son style est généralement pur, ses idées sont rendues avec clarté ; mais je ne les trouve pas toujours justes, et nous différons d'opinion sur plusieurs sujets ; au reste, la mienne n'est pas d'un assez grand poids pour faire tort à sa réputation, et ce n'est qu'à toi que j'en veux parler.

Il approche ce triste jour, ma Juliette, cet anniversaire du jour le plus funeste de ma vie. Déjà sont commandés tous les apprêts de la fête funèbre : j'ai fait élever un tombeau dans la petite île qu'on aperçoit de mes fenêtres ; il est bâti sur un modèle antique, et surmonté d'une urne de bronze, sur laquelle est gravée cette simple inscription :

« Henri vécut pour le bonheur de Laure ! et Laure a tout perdu... »

Ce monument est entouré de cyprès et de toutes les plantes que la nature semble destiner à servir la

mélancolie. On ne parvient dans l'île qu'à l'aide d'un pont que j'ai fait construire, et dont le milieu est fermé par une grille; j'en ai seule la clef. C'est dans ce lieu, mon amie, que j'irai me livrer aux regrets qui déchirent mon âme; c'est là que je conduirai mon Emma pour lui parler des vertus de son père ; et c'est encore là, qu'après avoir traîné une languissante vie, je viendrai chercher le repos éternel I Adieu.

J'ai passé trois jours de suite dans mon appartement; je n'en suis sortie que pour aller chaque matin m'informer des nouvelles de la santé de ma belle-mère, et lui dire tout ce qui pouvait lui faire excuser ma retraite absolue. Elle a trouvé fort simple que mon tableauet d'autres occupations me retinssent chez moi. Nous avons écrit ensemble à l'abbé de Cérignan, pour l'engager à venir passer quelques semaines au château. Elle tient beaucoup à ce qu'il soit chargé de tout ce qui regarde notre cérémonie religieuse ; le bon curé de Varannes sera peut-être offensé de cette préférence ; je lui en ai fait l'observation, mais elle n'a de confiance que dans l'abbé. C'est lui qui était le directeur du couvent des Ursu-

lines à D... où Caroline a été élevée; il est neveu de l'archevêque d'A*** qui est un ancien ami de M. do Varannes, et toutes ces raisons justifient le désir qu'elle a de lui voir reniplir une fonction d'un caractère aussi auguste.

Ce soir, comme j'étais occupée à finir la lecture du dernier ouvrage que tu m'as envoyé, on est venu m'avertir de l'arrivée de madame de Gercourt. Je ne me sentais pas en état de soutenir l'étiquette d'une visite cérémoniale, et j'ai fait dire qu'une indisposition me retenait. Peu de temps après j'ai reçu ce billet de la main de Frédéric.

« Ne vous renfermez plus, madame ; ne privez pas plus longtemps ma mère du charme de votre société. J'ai compris à quel point la mienne vous est désagréable, et j'ai pris la résolution de vous en délivrer le plus souvent qu'il me sera possible. Sans la promesse que vous seule pouviez me faire donner, je rejoindrais à l'instant mon régiment, mais il ne m'est pas permis d'y penser. Je vais par différents voyages à D*** préparer ma mère à une absence plus longue. Demain vous serez libre, madame; demain je partirai, et je ne demande pour prix d'un si grand sa* crificc, que l'assurance de m'éloigner en emportant le pardon d'une faute déjà punie par votre sévérité.

«Je suis avec, elc.

«FllÉLÉRIC DE VAIIANNSS. ))

66 LAURi: D'ESTEL L.

Celte lettre m'a jetée dans l'embarras, et peut-ôtre trouveras-tu que je m'en suis fort mal tirée; mais je ne savais réellement comment faire pour le laisser partir sans lui paraître d'une insensibilité choquante, et pour le retenir sans le confirmer dans sa première erreur; j'ai cru qu'il me fallait prendre avec lui le ton de l'amitié fraternelle, et voici ce que j'ai répondu :

« Si Frédéric n'abjure pas un sentiment coupable; si le souvenir de Henri ne lui donne pas la force de n'en jamais parler, qu'il parte ; mais, si au contraire, il reconnaît ses torts et s'en corrige, il doit rester au sein de sa famille. Dans ce cas Laure lui promet l'amitié de la plus tendre sœur. »

Je lui ai envoyé cette réponse par Lise, en lui recommandant de s'en aller aussitôt après la lui avoir rendue. Je verrai si cette lettre l'engagera à prendre un parti sage. J'apprendrai son départ sans beaucoup de regret, car avec l'inconséquence de son caractère, il finirait par me compromettre; et tu m'avoueras qu'il serait cruel d'être victime d'un sentiment que je partage aussi peu et dont la seule idée me blesse.

iFrédéric est parti hier matin comme il m'en avait menacée. Quand je suis descendue au salon, madame de Gercourt est venue à moi en m'accablant de politesses. Elle m'a parlé du plaisir de vivre avec moi comme si nous étions destinées à passer notre vie ensemble. Je ne saurais te répéter la quantité de jolies phrases qu'elle a faites en ma faveur. Tu dois te rappeler que je n'ai jamais su répondre à tous ces compliments d'usage; non-seulement ils ne me plaisent point, mais ils me rendent si gauche que j'en suis humiliée. Gomment ajouter foi, je te prie, aux expressions d'une amitié, quand on n'a rien fait pour l'inspirer? Et comment, sans se rendre coupable de fausseté, se décide-t-on à laisser croire qu'on la partage? Ce peut être une chose reçue dans le grand monde, mais ceux qui n'y vivent pas, doivent être dispensés de tant de gêne, et je profite de mon droit. Madame de Gercourt m'aura trouvée bien simple; en effet, mes manières sont loin de celles qu'on remarque à la cour. Elle y a vécu et par conséquent en a pris toutes les habitudes, cela doit lui servir

d'excuse. Je suis sûre qu'elle ne s'imagine point que tous ses discours aient pu me sembler étranges.

Tu n'es pas à beaucoup près du môme avis que ma belle-mère sur son compte, et tu la traites bien sévèrement. Quoi ! tu prétends qu'elle met les vices en actions et les vertus en préceptes. Ah I ma Juliette, tu n'as pas réfléchi sur toute l'étendue de cette méchanceté I Sais-tu bien qu'une femme de ce caractère serait plus dangereuse par l'apparence même de cette vertu, que celle qui ne mettrait aucune pudeur dans sa conduite. On l'accuse, dis-tu, d'un peu de galanterie : tu n'ignores pas que sur ce point on amplifie toujours, et quant à ce qui.regarde la petite querelle de ménage qu'on veut absolument qu'elle ait excitée entre un grand seigneur et sa femme, sait-on ce qui l'a amenée? et faut-il ternir la réputation d'une femme de mérite sur un aussi léger indice ? Je ne reconnais pas là ta bonté ordinaire, ma Juliette, toi que j'ai entendue si souvent prendre la défense des malheureuses victimes de la calomnie ! loi qui joins l'indulgence à l'exemple de toutes les vertus ! comment celles de madame de Gercourt n'ont-elles pas trouvé grâce auprès de toi ?

M. de Savinie est venu ce soir nous faire ses adieux. Lucie et M. Billing étaient avec lui : je n'ai rien vu de plus intéressant que l'air accablé de cette pauvre Lucie; j'ai deviné sans peine, à sa tristesse,

LAURK D'ESTELL. 69

que le d6part de son mari était fixé au lendemain. Elle m'a témoigné le regret de ne pouvoir le conduire jusqu'au port où il s'embarque ; son état ne lo lui permet pas, et j'ai peur qu'elle ne se ressente beaucoup du chagrin qu'elle éprouve. L'idée que ce jour de séparation serait affreux pour elle, m'a engagée à la prier de consentir à ce que je le passasse à Savinie : elle voulait, disait-elle, m'en épargner l'ennui; mais je l'ai si bien convaincue du plaisir que j'aurais à lui offrir quelques consolations, [qu'elle a cédé à mes instances. M. de Savinie a paru fort sensible à cette preuve d'amitié ; et ce qu'elle lui a inspiré de^choses aimables, prouve que le plus sûr moyen de captiver son admiration, est d'accorder à Lucie les sentiments de bienveillance qu'elle mérite.

Caroline me traite toujours avec froideur; madame de Gercourt est seule dans ses bonnes grâces, car Lucie n'est guère plus heureuse que moi. A propos, j'oubliais de te dire que madame de Gercourt a fait pour elle les mômes frais de politesse et de prévenance dont elle m'a honorée à notre première entrevue. Elle lui a dit en anglais qu'elle avait eu l'honneur de connaître madame sa mère dans un de ses voyages à Londres ; que c'était une des plus belles femmes de la cour, et qu'elle lui ressemblait à s'y méprendre. Lucie a été plus flattée de ce qu'elle

a dit de sa mère , que de ses autres compliments ; mais il y a une certaine adresse à choisir ainsi ce qui doit être agréable aux personnes que l'on désire prévenir favorablement sur son compte; et je crois ce moyen fort bon à employer, lorsqu'on n'en a pas d'autre pour réussir à plaire : je ne dis pas cela pour madame de Gercourt, elle pourrait s*en passer.

Frédéric vient d'écrire à sa mère qu'il passerait encore quelques jours à D***. Il y a rencontré deux officiers de ses aniis ; ils doivent faire une partie de chasse, après laquelle il reviendra au château. Je crois bien qu'il sera ici pour le 10 octobre. Emma s'ennuie de son absence ; ^il n'y a que l'espoir de jouer demain avec Jenny qui l'en console. Nous t'embrassons toutes deux.

L'abbé de Cérignan nous a répondu par un billet charmant. Il va tout quitter pour se rendre à notre invitation, et nous présumons qu'il arrivera demain.

Je suis partie ce matin de fort bonne heure ; Lucie était couchée quand je suis arrivée ; et sir James assis auprès de son lit, tenait une de ses mains dans

les siennes ; ils étaient tous deux plongés dans la tristesse; Lucie avait encore les yeux noyés de larmes; je lui ai représenté combien il était dangereux pour l'enfant qu'elle portait de se livrer autant à sa douleur; j'ai obtenu d'elle qu'elle ne quitterait pas son lit de la journée , et qu'elle prendrait quelques boissons calmantes pour diminuer l'irritation de ses nerfs. Sir James s'est efforcé de paraître moins triste qu'à son ordinaire. Il a cherché tout ce qui pourrait distraire Lucie du départ de son mari; nos enfants lui en ont fourni le moyen : il les a conduits vers nous, s'e&t prêté à leurs jeux, et le temps s'est ainsi écoulé, jusqu'au moment où j'ai parlé de me retirer. Il était tard, et Lucie ne voulant pas que je m'en allasse seule avec ma fille et sa bonne, m'a conjurée de permettre que son frère nous accompagnât ; elle a ajouté qu'il n'était pas prudent de traverser les bois de Savinie à cette heure , je lui ai fait observer que mes. gens suffisaient pour me défendre; mais sir James ayant insisté, en disant que je l'affligerais par mon refus, j'ai accepté son offre. Il a fait seller des chevaux pour son retour, et nous sommes montés en voiture. Il m'a demandé en route si l'absence de Frédéric devait se prolonger longtemps :

— Je ne crois pas, lui ai-je répondu ; c'est après demain l'anniversaire de la mort de son frère, et il no manquera pas à venir déposer, avec nous, le

tribut de ses regrets sur la tombe de mon Henri. Après celte réponse il a gardé un long silence; puis sortant de sa rêverie, il m'a dit :

— Employez, madame, tout l'ascendant que votre esprit et votre amitié vous donnent sur Frédéric, pour l'empêcher de faire d'aussi fréquents voyages à D***. Ce qu'il m'a dit des sociétés qu'il y voit, me fait craindre qu'il ne s'y livre trop, et il serait fâcheux qu'elles altérassent sa franchise et son ton naturel.

Je l'ai remercié d'un avis que son attachement pour Frédéric avait sûrement dicté, et je M ai promis d'en parler à madame de Varannes.

— Ce conseil sera mieux placé dans sa bouche que dans la mienne, ai-je dit, et elle vous saura gré de la prévenir d'un danger qui finirait par devenir inévitable.

Après ces mots, nous sommes descendus. Sir James m'a donné la main jusque dans le salon ; toute la société y était réunie. Il s'est approché de ma belle-mère, s'est informé de ses nouvelles, a refusé l'invitation qu'elle lui faisait de rester à souper; et après avoir salué respectueusement ces dames, il est reparti. Caroline lui a lancé un regard courroucé, qui a été remarqué par madame de Gercourt et l'abbé de Cérignan, lequel est arrivé cet après-midi. Tu l'imagines peut-être que cet abbé est un vieil

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ecclésiastique, ne connaissant d'autre occupation que celle de lire son bréviaire. Eh bien, détrompe-toi; c'est un homme de trente-cinq ans, d'une belle figure dont l'expression un peu sévère s'adoucit lorsqu'il parle ; ses manières inspirent la confiance : il s'exprime avec grâce et paraît fort instruit; enfin ce n'est point un de ces austères confesseurs dont l'aspect nous faisait frémir autrefois ; et si jamais je me résignais à confier à un homme des fautes qu'on ne doit révéler qu'à l'Éternel et que lui seul a le droit d'absoudre, je choisirais plutôt l'abbé de Cérignan qu'un autre.

La journée d'hier aurait ouvert toutes les plaies de mon cœur, chère Juliette, si le temps avait pu les cicatriser. Cette pompe funèbre, les larmes de ma famille, celles de tous ces bons paysans dont les regrets semblaient égaler les nôtres, tout se réunissait pour faire croire à ma douleur qu'il n'existait pas d'intervalle entre ce moment et celui qui m'a enlevé mon époux, le père de mon enfant.

Je ne te donnerai aucun détail sur la cérémonie, je n'étais pas en état de les remarquer ; la seule chose qui m'ait frappée, c'est une colonne de mar-

bre noir que j'ai aperçue en face du tombeau de Henri : elle y avait été transportée et posée le matin. J'ai pensé que c'était un monument que Frédéric avait consacré à l'amour fraternel. Les armes de son frère y étaient attachées; elles fournirent à l'abbé une réflexion à la fois noble et touchante, dans l'oraison funèbre qu'il a prononcée. « Celui qui mourut, a-t-il dit, si glorieusement pour sa patrie, doit vivre éternellement dans le souvenir de ceux qu'il a défendus. La France honore sa valeur et nos regrets attestent ses vertus, » Je n'en ai point entendu davantage; mon émotion a surpassé mes forces, et je suis tombée sans mouvement sur les marches du tombeau. J'étais dans mon lit lorsque je revins à moi ; chacun s'empressait à me donner des secours, je n'avais besoin que de repos, et je demandai à être seule.

La nuit m'a paru d'une longueur extrême; je n'ai pas dormi un instant; et ce matin Lise est venue me faire un récit si étrange, que je me suis levée pour l'aller vérifier.

— Vous savez bien, madame, m'a-t-elle dit, que vous avez remis à Pierre la clé qui ferme la grille de l'île ; hier, après que tout le monde en a été sorti, il a mis cette clé dans sa poche et l'y a toujours gardée. Quand il est allé tout à l'heure pour arroser les l)lautes qui entourent le tombeau, il a aperçu deux

LAURE D'KSTELL. 75

vases renversés, le gazon foulé et des pas tracés du côté de l'ile opposé aupont. Il a cru d'abord qu'on s'était introduit dans l'espérance de voler quelques-uns des vases précieux que vous avez fait venir de Paris ; mais s'étant assuré qu'il n'en manquait aucun, et réfléchissant qu'il était impossible de pénétrer dans l'île sans risquer de se noyer, la peur s'est emparée de lui; il a dit qu'il fallait que tout ce dégât eût été fait par un esprit, et que madame lui donnerait dix louis par jour, pour prendre soin de l'entretien de cette île, qu'il n'y voudrait pas mettre les pieds. J'ai présumé que cette histoire si effrayante aurait une cause fort simple; j'ai fait demander Pierre; nous sommes allés ensemble dans l'île. Tout ce que m'avait dit Lise était vrai ; et sans partager les idées de Pierre, j'ai été aussi étonnée que lui. Je l'ai questionné sur les ouvriers qui avaient posé la colonne ; il m'a répondu que Frédéric avait dirigé lui-môme leurs travaux, et que d'ailleurs ces gens pouvant s'adresser à lui pour entrer dans l'île, il n'était pas probable qu'ils eussent cherché à y pénétrer furtivement. Cette raison jointe à beaucoup d'autres, a confirmé Pierre dans ses soupçons. Tout ce que je lui ai dit ne l'a pas empoché de croire aux revenants, et son entêtement m'a prouvé que les raisonnements les plus justes ne pouvaient rien sur des têtes égarées par la superstition. Pierre ne s'exposerait pas à

passer une nuit dans l'île, cette action dût-elle sauver la vie d'un homme, et voilà où conduit l'ignorance ! Comment ose-t-on dire , après cela , qu'elle est nécessaire au bonheur du peuple ?

Cette aventure a cependant quelque chose de singulier, je ne la comprends pas; mais comme il n'en résulte rien de fâcheux, il est inutile de s'en inquiéter. J'ai défendu qu'on en parlât à ma fille : les enfants sont toujours disposés à croire au merveilleux, et je veux qu'Emma ignore longtemps les absurdités qu'on apprend aux enfants de son âge.

Tu me grondes avec raison, chère Juliette; je suis inexcusable d'être restée plus d'un mois sans t'écrire ; mais tu connais ma bizarrerie, tu sais avec quelle passion je me livre aux ouvrages que j'entreprends. Mon tableau était à moitié fait, j'ai voulu l'achever avant que les jours devinssent plus sombres, et j'ai travaillé avec tant d'assiduité que je me suis rendue malade. J'admire, mais je ne comprends pas les personnes qui se font un plan d'occupation dont rien n'altère jamais la régularité ! Je connais une femme qui se dit le matin, je lirai tant de pages, je

LAURE D'ESTKLL. 77

ferai l'esquisse de ce portrait, je jouerai deux sonates et je me promènerai tant d'heures. Le livre le plus attachant, la tôle la plus belle, la plus douce harmonie et le plus beau temps du monde, ne l'engageraient pas à manquer à sa parole. Je suis bien loin de cette perfection méthodique; tout ce qui a rapport aux arts m'intéresse trop vivement, pour m'en occuper avec tant de froideur. Je me Uvre sans réserve à mon enthousiasme, et le désir d'acquérir quelques talents ou quelques connaissances, m'entraîne toujours au-delà de [ce que j'avais projeté. Cette excuse est bien faible pour mériter ton pardon ; mais tu me l'accorderas, quand tu sauras que j'ai passé presque toutes mes soirées chez Lucie, et qu'il a fallu consacrer à ma belle-mère celles que je ne donnais pas à l'intéressante veuve. Celle-ci est bientôt«au moment d'accoucher, et je vais me disposer à remplir ma promesse; elle me coûtera bien moins à tenir que je ne l'avais imaginé, car le ton qui règne maintenant dans la maison de madame de Varannes, diminue beaucoup le regret que j'aurai de la quitter. J'y éprouve une gêne continuelle ; Caroline me fuit plus que jamais; elle est tombée dans un accès de dévotion que j'ai peine à concevoir. L'abbé de Cérignan ne cesse de la louer sur la manière scrupuleuse dont elle remplit ses devoirs pieux. Madame de Gercourt lui fait lire tous ses ou-

vrages sur l'éducation, el prétend refaire la sienne; elle ne lui parle que morale, et pour que ses principes germent mieux dans son cœur, elle les assaisonne d'une flatterie douce, qui fait croire à la petite qu'elle possède déjà toutes les vertus qu'on veut lui donner. Il n'est plus question de son amour pour sir James. L'abbé me demanda, il y a quelques jours, si madame de Savinie s'était faite catholique en épousant son mari : je lui répondis que je l'ignorais ; mais Frédéric qui se trouvait là dit qu'il ne le croyait pas.

— Cela doit amener bien des querelles entre eux, reprit l'abbé.

— Vous vous trompez, lui dis-je, M. et madame de Savinie vivent dans la plus parfaite intelligence; ayant tous deux le môme désir de faire le bien, ils s'accordent facilement sur les moyens à employer pour y parvenir.

— On peut se dispenser de discuter sur les mystères d'une religion, ajouta Frédéric, quand on suit ses préceptes.

— Je ne suis pas de votre avis, mon frère, interrompit Caroline, et je crois qu'une femme manquerait à tous ses devoirs de chrétienne, en s'alliant à un hérétique.

A ce discours, Frédéric haussa les épaules et s'en alla dans le jardin. L'abbé Ht à Caroline un signe

LAUIIE D'ESTELL. 79

d'approbation, dont elle parut très-reccnnaissaiilc; je conclus de tout cela qu'elle lui avait confessé son amour pour sir James, et que l'abbé s'était servi du pouvoir de la religion pour la guérir d'une passion malheureuse. S'il use avec modération du remède, il aura bien fait; mais s'il remplace un sentiment que sa raison et surtout le manque d'espoir auraient bientôt détruit, par l'intolérance et l'insensibilité, il aura causé un malheur irréparable.

Malgré les représentations de sa mère, Frédéric est plus souvent à D*** qu'à Varannes. C'est bien certainement pour moi qu'il lui désobéit, et je suis bien aise de m'éloigner du château pour le forcer h y rester. Sa conduite envers moi est toujours respectueuse; mais il est facile de remarquer la contrainte qu'il se fait pour dissimuler ce qui l'occupe le plus. Madame de Gercourt, dont la pénétration égale l'esprit, a deviné sans peine son secret : je m'en suis aperçue à la manière dont elle lui a parlé du changement subit de son caractère, qui, en effet, est beaucoup plus sérieux qu'autrefois. Enchantée d'avoir fait cette découverte, elle veut y ajouter la connaissance de tout ce qui me concerne; et je suis fort aise d'échapper à ses regards curieux : ce n'est pas que je les redoute; mais la certitude d'être observée dans toutes mes actions, et de les voir souvent mal interprétées, me gène d'une manière insupportable.

J'ai tâché de réparer, autant qu'il m'a été possible, la petite injustice qu'on avait faite au bon curé de Varannes, en faveur de l'abbé; cet homme vraiment estimable m'a su un gré infini d'une démarche bien simple en elle-même. J'ai été lui faire une visite avec Emma : nous sommes arrivées au moment où il faisait répéter les leçons de plusieurs enfants du village, dont il soigne lui-même l'éducation; je l'ai conjuré de ne pas interrompre un devoir aussi respectable, et de me laisser jouir du plaisir que j'éprouvais à le lui voir remplir. Il m'a dit qu'il y avait dans Varannes une école générale pour tous les enfants du pays : ils y apprennent seulement à lire, à écrire et à compter; quand ils parviennent à l'âge de neuf ans, le curé se charge de les instruire dans leur religion, leur fait apprécier la morale de l'évangile, leur donne quelque notion d'arithmétique et de l'art du dessin si utile à tous les états. En leur procurant ainsi les moyens de s'occuper à mesure qu'ils grandissent, dans les moments où leurs travaux! leur laissent quelque loisir, il les. met à l'abri des dangers qu'entraîne l'oisiveté; sa bonté lui attire la confiance de tous ses paysans; il ne leur fait pas de longs sermofis, et il évite surtout d'y faire entrer de grands mots incompréhensibles pour eux : il leur cite des faits , en tire des conséquences, et s'arrange pour qu'ils en connaissent le but moral, avant môme qu'il

LAURE D'ESTELL. SI

ait eu le temps de le faire remarquer; enfin, ma Juliette, j'ai rencontré un prêtre qui est à la fois pieux, tolérant et bienfaisant. Les mots de jésuites, de jansénistes, ne sortent jamais de sa bouche; il croit que la vertu chez tous les peuples conduit au bonheur, et qu'on n'est pas destiné à des supplices éternels , pour se tromper d'image en adorant un Dieu.

Tu t'imagines bien, mon amie, que je vais cultiver la société de cet homme précieux. Il est déjà venu me voir plusieurs fois; et, comme il n'aime pas la grande société, je le reçois dans mon appartement. Croirais-tu bien qu'avec ses cheveux blancs il se prête aux jeux d'Emma, lui apprend, en jouant aux cartes, les lettres de l'alphabet; et lui raconte des histoires où il y a toujours de petites filles que tout le monde aime à cause de leur douceur. Emma l'écoute avec une extrême attention; et je remarque que ses petites colères sont moins fréquentes depuis les histoires du curé. L'habitude qu'il a toujours eue d'observer les enfants, a servi à lui apprendre quels sont les moyens les plus doux de les corriger, et son expérience me sera fort utile.

J'ai gauchement dit à madame de Varannes, devant sa société, une partie de ce que je viens de t'écrire sur M. Bomard (c'est le nom du curé), en l'écoutant, lie pensait comme moi -, mais l'abbé ayant avancé

qu'un homme de ce caractère ne fortifiait pas assez les idées religieuses dans l'âme de ceux qu'il instruisait, et qu'en leur donnant des lumières au-dessus de leur état, c'était leur inoculer les principes dangereux de la philosophie moderne, elle se vit dans l'impossibilité de réfuter d'aussi bonnes raisons, et fut de son avis. Tu devines l'effet que produisit ce discours sur la fille d'un ami de ces mômes philosophes, dont les principes /bn^Aonwir; celle qui, ayant été élevée dans leur société a pu juger du motif qui conduisait leurs plumes, et quiiesa vus braver toutes les puissances pour chercher la vérité et frapper de sa lumière ceux qui s'obstinent à la méconnaître; mais j'ai senti que je me donnerais un ridicule en répondant à l'accusation de l'abbé ; j'ai fait réflexion qu'il avait trop d'esprit pour penser ce qu'il venait de dire, et que le raisonnement ne pouvait rien contre la mauvaise foi; d'ailleurs, qu'aurait imaginé madame de Gercourt, en voyant une personne de mon âge se mêler de répondre à un sophisme aussi sérieux; elle qui, dans ses ouvrages, interdit aux jeunes femmes la permission de parler sur aucune passion ! qui les croit déshonorées quand elles ont fait imprimer une romance; et qui appelle Athées toutes celles qui osent douter d'un seul miracle? J'avoue qu'elle est moins scrupuleuse pour les femmes de son âge ; elle leur permet d'écrire, mais seulement

sur l'éducation; l'amour maternel est l'unique amour dont elles doivent parler. Il est vrai qu'à cet âge il est possible d'avoir oublié tous les autres ; et, si je t'en crois, madame de Gercourt s'est privée par cette loi du plaisir de se retracer un grand nombre de souvenirs. Tu vois, ma chère amie, que je reviens un peu de l'estime que je croyais lui devoir, d'après tous les éloges que ma belle-mère m'en avait faits. Depuis plus de deux mois que je vis avec elle, je me suis aperçue que son cœur n'était pas franc; l'affectation qu'elle met à parler vertu, prouve qu'elle la regarde comme une chose presque surnaturelle, et ce n'est pas ainsi que la vertu paraît aux gens habitués à la pratiquer. L'esprit de madame de Gercourt suffirait pour rendre sa conversation agréable ; mais elle en détruit le charme par trop de pédantisme. Je voudrais connaître ses deux filles, pour juger du fruit qu'elles ont retiré de l'excellente éducation qu'elle prétend leur avoir donnée ; car, il faut lui rendre justice, elles sont, après la morale, le sujet le plus habituel de ses entretiens, et je ne doute pas qu'elles ne soient des modèles de candeur et de chasteté.

L'abbé de Cérignan doit passer l'hiver au château (j'ai appris cette nouvelle avec un peu d'humeur): me voilà condamnée à dîner chaque jour avec une prude et un homme assez aimable, à la vérité, mais

dont l'intolérance me révolte. Je ne sais comment accorder le ton mielleux, l'air modeste et sincère qu'il prend à volonté, avec l'impolitesse et l'emportement qu'il met à discuter. Parle-t-on de choses indifférentes, il sème la conversation de traits piquants, de citations heureuses, achève une phrase commencée par une autre, et lui laisse tout le succès du mot saillant qu'il vient d'y ajouter; le plus faible du cercle est toujours celui qu'il protège; et cette indulgence lui^fait autant d'admirateurs que d'amis; mais oset-on opposer une opinion à la sienne, ou paraît-on seulement douter du poids de ses raisonnements, alors ses yeux expriment la colère , son accent devient terrible; et s'il perd l'espoir de vaincre ou d'intimider celui qu'il combat, sa fureur s'en augmente et finit souvent par l'entraîner au-delà de son but: il est facile de deviner que la retraite, l'étude et son esprit de calcul, n'ont pu diminuer la fougue de ses passions, au point de ne pas laisser entrevoir l'empire qu'elles ont sur lui. Je pense qu'il ne me pardonne pas d'avoir fait cette découverte, et qu'elle est probablement le seul motif de la haine dont il m'honore. C'est sans doute un fort grand malheur, mais je m'y résigne avec trop de facilité pour avoir le droit de m'en plaindre.

Je dois partir incessamment pour aller m'établir à Savinie; là je suis bien sûre de passer quelques se-

moines agréablement; je ne serai point tenue à des frais de gaieté qui ne sont plus dans mon caractère; et la mélancolie de Lucie, la tristesse de son frère, me conviennent davantage que toutes les belles phrases de l'abbé et de madame de Gercourt.

Adieu, ma bonne Juliette, pardonne-moi bien vite, pour que j'aie encore plus de plaisir à réparer ma faute.

XXT

Nous avons souvent répété, mon amie, qu'il fallait absolument vivre avec son enfant, éloigné de toute société pour le sauver du malheur de recevoir des impressions aussi dangereuses que difficiles à détruire. Si je n'avais'pas été persuadée de cette vérité, ce que je vais te raconter m'en aurait convaincue.

Hier matin, pendant que je travaillais dans mon cabinet, j'entendis Emma implorer sa bonne pour obtenir le pardon d'une légère faute. Lise après quelques représentations caressa la petite, et je crus que tout était oublié ; point du tout. Emma au lieu d'aller jouer vint s'asseoir auprès de moi, en conservant un petit air triste qui ne lui est pas ordinaire. Je la pris sur mes genoux, sa main me parut brûlante et

je craignais qu'elle ne fût malade. Je lui demandai si elle avait bien dormi la nuit dernière? Elle m'avoua que sa bonne était restée près d'elle sans se coucher; ensuite elle me dit que le matin à déjeuner elle avait jeté de colère sa tasse par la fenêtre, parce que Lise refusait de la remplir une seconde fois. A ces mots elle se mit à pleurer, en ajoutant : « Ah ! maman, je n'ai pas été sage, j'irai dans l'enfer? » Je restai stupéfaite en entendant sortir ces paroles de la bouche d'un enfant de quatre ans, et je tentai vainement de diminuer l'impression que cette affreuse image de l'enfer venait de produire sur son esprit. Je ne pus y parvenir, le coup était porté, et j'employai seulement tout ce que la distraction m'offrait de ressources : je fis prier Frédéric de mener sa nièce à la promenade, et je profitai de ce moment pour reprocher à Lise d'avoir parlé à ma fille de choses, que je désirais lui laisser ignorer, jusqu'au jour où elle serait en état d'y attacher une idée juste; elle me répondit :

— Je sais bien, madame, ce que vous m'avez recommandé à ce sujet, et ce n'est pas ma faute si l'on a effrayé cette pauvre petite au point de l'empôcher de fermer l'œil de la nuit. Hier je passais avec elle dans le grand corridor, la porte de l'appartement de madame de Gercourt était ouverte, elle appela Emma pour l'embrasser, lui donna des

bonbons et lui fit plusieurs questions qui me parurent singulières surtout celle-ci;

« — Je suis sûre qu'une petite fille aussi bien élevée que vous ne manque pas tous les soirs à faire sa prière.

« — Moi, madame, a répondu l'enfant, je ne sais pas ce que c'est que des prières.

« — Comment ! ma chère, reprit madame de Gercour, vous ne savez donc pas qu'on ne devient sage que par la grâce du bon Dieu , et qu'il faut le prier pour obtenir de lui de n'être pas méchante, car les méchants vont en enfer !

— La petite a demandé ce que c'était que l'enfer, et madame de Gercourt lui en a fait une peinture si épouvantable, que l'enfant ne m'a plus parlé d'autres choses.

Conçois-tu , ma chère Juliette qu'une femme qui se môle de faire des éducations, et de les donner pour modèles, commence par inspirer à ses élèves la crainte d'un Dieu, avant de leur en avoir fait connaître la clémence et la bonté. Ignore-t-elle les suites inévitables d'une semblable erreur?

(( Le grand mal des images difformes de la divinité qu'on trace dans l'esprit des enfants, est qu'elles y restent toute leur vie et qu'ils ne conçoivent plus , étant hommes, d'autre Dieu que celui des enfants. »

L'observation la plus juste a fourni à J.-J. Rous-

«s LAURE D'ESTELL.

seau cette réflexion profonde , et il faut s'aveugler volontairement pour n'être pas frappé de la raison qui l'a dictée.

Quelques instant après le récit de Lise , Philippe entra pour me remettre le poëme de la^Henriade que j'avais prêté la veille à Caroline, avec plusieurs autres livres de ma bibliothèque ; elle me faisait dire que sûrement je m'étais trompée en lui envoyant un ouvrage de ce genre. Je reconnus à ce nouveau scrupule le fruit des leçons de l'abbé ; je me mis à rire, et le domestique partit sans d'autre réponse. A l'heure du dîner, je descendis plus tard qu'à l'ordinaire, ma belle-mère m'en fit le reproche, et madame de Gercourt se chargea de m'excuser en disant :

— Madame d'Estell a certainement été retenue par quelques occupations sérieuses et utiles à sa fille; je voudrais être assez dans sa confidence pour qu'elle me ftt part du plan d'éducation qu'elle a formé pour l'intéressante Emma.

Je me sentais mal disposée, elle était cause de mon humeur et je lui répondis avec peu de menagement en lui disant :

— Vous êtes dans l'erreur , en me soupçonnant tout l'esprit qu'il faut pour faire de longs traits de morale fort appréciés par les gens instruits , mais toujours ennuyeux pour les enfants : ils rassemblent

LAURE D'ESTELL. " M

tout leur courage pour les écouter, et font croire qu'ils les ont compris, pour s'éviter l'ennui de les entendre encore. On [ne serait jamais dupe de cette innocente ruse, si l'on ne leur offrait que des exemples au lieu de préceptes ; il est incontestable que leur sensibilité est antérieure à leur intelligence ; ils ont des sentiments avant que d'avoir des idées, et lorsqu'on a bien développé et dirigé les premiers, les autres naissent justes tout naturellement.

Convaincue de cette vérité, je compose pour ma fille un simple recueil de toutes les bonnes actions dont le résultat a été heureux; car il est essentiel qu'elle ignore l'ingratitude, avant d'avoir reconnu que le charme attaché au bienfait suffit pour en récompenser. Mes remarques tombent principalement sur les personnes qui l'entourent, afin qu'elle soit plus à portée de vérifier les faits ; et par cela môme frappée des exemples. Je tâche d'y joindre celui d'une conduite irréprochable, et de lui inspirer, par mes soins et mon indulgence, une confiance sans bornes. Voilà, madame, le plan que vous désiriez connaître : il est bien au-dessous de. l'idée que vous en aviez conçue, et pourtant je le crois suffisant au bonheur de ma» fille.

Ce discours contrastait trop avec les grands principes de madame de Gercourt pour qu'elle y répondit ; je vis clairement qu'elle le désapprouvait, et que

toute sa politesse de cour ne lui donnait pas la dissimulation nécessaire pour cacher son mécontement. L'abbé, moins réservé qu'elle, me fit observer que dans ce plan je ne parlais point du sujet le plus important : de la religion !

Ma fille, lui ai-je dit, n'entendra parler de religion qu'au moment où elle sera en état d'en comprendre la morale. Avant, son imagination confondrait les objets, les mystères exciteraient sa curiosité', les miracles son admiration , et le fruit de cette connaissance serait nul pour sa raison ; j'attendrai qu'elle en soit digne pour l'en instruire.

Il serait trop long de te répéter tout que ce que cette franchise m'a attiré d'épigrammes, et par combien de sophismes et d'absurdités deux personnes d'esprit y ont répondu. La querelle était engagée et je soutins courageusement le combat. Madame de Gercourt mit de côté toute la retenue qui la gênait depuis longtemps , et trancha en despote : elle entremêla ma satire dans celle de deux femmes d'un grand mérite, dont les opinions ont quelques rapports avec les miennes. Je me trouvais trop flattée du parallèle, pour me fâcher de la critique, bien qu'elle ne la ménageât pas. L'une de ces femmes, ditelle, est un de ces esprits forts, dont les idées gigantesques et embrouillées sont aussi inintelligibles que dépourvues de justesse. La seconde, d'un esprit plus

LAURE DESTELL. 91

borné, se contente de copier servilement ce qued'auires ont dit avant elle. Je te défie bien de reconnaître à ces deux portraits, l'auteur de plusieurs ouvrages faits pour enrichir la postérité, et qui, par son style enchanteur et ses pensées délicates, a peint les passions avec autant de décence que de chaleur. Eh bien, ma Juliette, voilà comme madame de Gercourt, toute remplie du sentiment de la charité chrétienne, voit d'un œil indulgent celles qui osent n'être pas de son avis. Cette scène a confirmé mes soupçons, j'ai vu que l'extrême dévotion et quelques succès ne garantissaient pas de la colère et de l'envie. Adieu , je t'écrirai ma première de Savinie.

L'on respire ici, ma Juliette, et depuis plusieurs jours que j'y suis établie, je jouis du calme le plus heureux. Lucie me rappelle ton aimable caractère, et je me crois quelquefois près de toi. Plus de discussions, plus de cagotisme : on s'occupe des arts, on parle avec amitié, et cette conversation me soulage bien l'ennui que m'a causé celle de l'abbé et de madame de Gercourt. Nous faisons le matin des promenades délicieuses ; et le soir, sir James nous fait

une lecture amusante, souvent interrompue par nos réflexions; j'en fis une hier qui m'attira quelques malices de la part de Lucie. C'était à propos d'un chapitre deTom-Jones.

— Ce qui me plaît dans ce roman, dis-je, c'est que le héros n'est pas un de ces modèles de perfection que les romanciers se plaisent ordinairement à peindre, et qui, n'étant point dans la nature, n^spirent jamais qu'un faible intérêt.

— Je suis de votre avis, ma chère Laure, dit Lucie ; mais ne trouvez-vous pas que Frédéric a beaucoup de ressemblance avec le caractère de Tom-Jones?

Je convins qu'en effet il avait quelques rapports, et repassant toutes les bonnes qualités de Frédéric, je finis, sans trop m'en apercevoir, par faire de lui un éloge très-pompeux. Lucie plaisanta sur ce qu'elle appelait mon enthousiasme; elle ajouta en riant qu'il le méritait, et qu'avant peu elle lui en parlerait pour le mettre au comble de la joie.

— Gardez-vous-en bien, lui dis-je avec empressement I

— Pourquoi, reprit Lucie?

— Pour ne pas trahir madame, interrompit sir James ; elle sait tout le prix que Frédéric attacherait à cette faveur, et elle a ses raisons pour la lui refuser.

— Et vous aussi, monsieur, vous me raillez?

— Non, madame, reprit-il d'un Ion sérieux : l'amitié que je porte à Frédéric, m'engage h pénétrer parfois des secrets qu'il croit devoir me cacher et qui le rendent malheureux. J'ai deviné sans peine qu'il vous aimait; je vous dirai môme plus, j'ai pressenti ce malheur dès la première fois que je vous ai vue; il faut une force d'âme surnaturelle pour résister au charme le plus séduisant, et Frédéric en était incapable ; il devait vous adorer et vous rendre l'arbitre de sa destinée ; j'ignore le sort que vous lui réservez, mais si quelqu'un a le droit d'aspirer au bonheur, c'est bien celui qui joint tant de vertus à la grâce la plus aimable.

Tu ne saurais te peindre le trouble oii ce discours me jeta. Je cherchais à y répondre quand M. BilHng vint rompre l'entretien: peu de temps après sir James sortit et je ne le revis pas du reste de la soirée; j'en eus quelques regrets; je suis bien décidée h ne pas manquer l'occasion de lui faire savoir à quel point je désapprouve l'amour de Frédéric, et que s'il parvenait à l'en guérir par ses conseils, il me sauverait le chagrin de rendre malheureux un frère que j'aime tendrement; je serais désolée qu'il pensât un seul instant que j'aie laissé la moindre lueur d'espérance à Frédéric ; s'il pouvait me supposer capable d'une aussi barbare coquetterie, je sens que j'en éprouverais une douleur inconsolable.

C'est M. Billing qui te remettra cette lettre; il nous quitte pour faire un long voyage. Adieu.

J'ai été reveillée ce matin par une nouvelle bien triste : on est venu me dire que Lucie avait passé la nuit dans de violentes douleurs, et que la fièvre s'était déclarée d'une manière inquiétante. Je me suis rendue aussitôt dans sa chambre; le médecin et l'accoucheur venaient d'arriver, je leur ai demandé ce qu'il y avaità redouter de cet accès subit : ils se sont accordés pour dire que si la fièvre re^îoublait dans la journée, on devait craindre une attaque de nerfs, et qu'il fallait donner à la malade les calmants les plus doux. Je me suis chargée du soin de suivre exactement l'ordonnance; déjà l'on s'aperçoit que les boissons ont produit quelque effet, et je profite du moment où Lucie repose pour t'écrire ce billet. Sir James est dans une inquiétude extrême; je lui ai dit vingt fois que le médecin ne prévoyait aucun danger, mais il n'a pas la moindre confiance en moi; il est vrai que j'aurais tort de m'en plaindre, car je ne lui eu connais que pour sa sœur,..

On m'appelle I... J'entends des cris I... Lucie so trouve mal !...

Adieu.

XXÎV

Tu te rappelles que je te quittai pour voler au secours deLucie: quand j'arrivai, je lavis entourée de plusieurs personnes dont les forces ne suffisaient pas pour arrêter ses mouvements convulsifs; elle était dans cet état affreux où tu dis m'avoir vue à la mort de Henri ; mais je souffrais seule de mes douleurs, et la pauvre Lucie joignait aux siennes celles de son enfant. Je craignis que tous deux y succombassent ; et, dans ce moment de désespoir, le ciel voulut que le souvenir du bon curé vint me donnw les moyens de sauver mon amie ; je me rappelai qu'en visitant sa pharmacie, il m'avait fait remarquer une potion dont l'effet était certain pou» calmer les convulsions : il l'appelait pour cette raison la potion miraculeuse. Je fis mettre des chevaux et l'envoyai chercher surle-champ, il arriva bientôt : sa présence me rendit quelque espoir; il ne parut pas effrayé de l'état de Lucie, et nous dit qu'avant une heure elle serait beaucoup mieux. A ces mots sir James, dont la pâleur faisait frémir, prit la main du curé, la serra, et

ne put proférer une seule parole. Nous choisîmes l'instant où raccableraent succéda aux douleurs, pour donner à la malade cette potion qui devait la rendre à la vie. Juge de ce que nous éprouvâmes, ma Juliette, quand au bout d'un quart d'heure nous vîmes cesser les convulsions et la pauvre Lucie tomber dans un profond assoupissement. Alors M. Bomard nous dit : ^

— Je ne crois point que nous ayons à craindre une rechute, surtout si le sommeil se prolonge encore quelque temps ; mais il est important qu'il ne soit pas interrompu : veillez à ce qu'on ne fasse pas le moindre bruit; je vais rester près de la malade, et je vous ferai avertir aussitôt son réveil.

Nous fîmes sortir tout le monde, et après avoir donné les ordres nécessaires et recommandé qu'on éloignât les enfants, nous montâmes, sir James et moi, dans le salon le plus près de l'appartement de Lucie. Il me dit en entrant :

M. Bomard se flatte ; ftia sœur est plus ' mal que jamais, et je vais perdre le seul être qui s'intéresse à moi.

Son accent était celui du désespoir ; je m'approchai de lui, et je tentai de calmer sa douleur. Après lui avoir détaillé toutes les raisons qui devaient le rassurer, j'ajoutai :

— Vous êtes injuste, milord, en pensant qu'un

homme doué de vos vertus, ne soit apprécié par personne. Vous n'avez pas le droit de douter ainsi de l'amitié de celles qui vous connaissent.

— Serait-il vrai, interrompit-il, vous, Laure! vous prendriez quelque intérêt à mon sort?

— Je ne suis pas la seule, lui ai-je dit; n'avez-vous pas un ami et des parents qui vous sont attachés?

— Non, s'écria-t-il, Laure et Lucie sont les seules que je puisse aimer; mais vous, le modèle des perfections ! vous l'ange consolateur de tous les infortunés ! pourriez-vous regarder comme un frère celui que la fatalité condamne à d'éternels malheurs, et dont le caractère aigri par les chagrins, par les remords peut-être, est devenu méfiant, atrabilaire, et dénué de tout ce qui fait le charme d'une liaison intime ? Non ! vous devez me refuser une affection dont je ne suis pas digne.

En prononçant ces mots, des larmes coulaient de ses yeux; j'en fus attendrie, il vit mon émotion, et dit avec chaleur :

— Voilà la première fois que je suis injuste envers le ciel; j'excite votre pitié, je vous intéresse, Laure, et mes plaintes doivent cesser.

Dans cet instant le bon curé vint lui-même nous apprendre que Lucie était absolument hors de danger. Le médecin la trouvait si calme, qu'il avait ordonné une saignée pour faciliter son accouchement

et prévenir tout accident fâcheux. Sir James aurait voulu que sa fortune pût l'acquitter envers M. Bomard, de l'action bienfaisante qui venait de lui rendre sa sœur : il lui prodiguait les témoignages de sa reconnaissance, tandis que ce vénérable vieillard me remerciait de lui avoir donné les moyens d'être utile à une famille aussi intéressante.

Lucie était réveillée, et nous passâmes dans sa chambre.

— Je vous ai causé bien de l'inquiétude, dit-elle, en nous voyant, mais je me sens beaucoup mieux, et le plaisir de vous voir va me guérir tout-â-fait.

Sir James lui raconta comment le soin que j'avais eu d'envoyer chercher M. Bomard, et la potion que celui-ci s'était empressé de lui faire prendre, l'avait rappelée à la vie. Le bon curé ne voulut pas qu'on lui fit un mérite d'avoir, à ce qu'il disait, simplement secondé la nature ; mais Lucie ne cédant point aux raisons que donnait sa modestie, le nomma son sauveur. On convint que ce serait lui qui baptiserait le nouveau-né. Lucie nous apprit qu'ayant depuis longtemps formé le projet de donner à son enfant le nom de son frère, elle avait prié son mari d'obtenir les dispenses nécessaires pour cet acte ; qu'elles venaient d'arriver, et elle ajouta, en me prenant la main :

— Mon amie ne refusera pas le titre dtf seconde

mère de mon enfant; il faut qu'il porte le nom de Laure ou de James, et je compte sur tous deux pour le protéger. Me trompé-je?

— Non, lui répondis-je en l'embrassant, je ne refuserai pas de m'unir plus étroitement à vous.

Sir James gardait le silence, et nous avions les yeux fixés sur lui pour chercher à deviner sa pensée, lorsque sortant de sa rêverie, il s'écria :

— Bizarre destinée !

Puis tout à coup passant à une autre idée:

— C'est avec madame d'Estell, ajouta-t-il, que je vais contracter un engagement sacré, je ne serai plus un étranger pour elle : ah ! ma Lucie, je te dois un bonheur dont je n'aurais jamais osé concevoir l'espérance !

— Je prévo'is, interrompit M. Bomard, que nous allons être tous heureux.

A ces mots, les yeux de sir James ont rencontré les miens ; ils semblaient vouloir lire dans mon âme, si je partageais ce pressentiment. Hélas ! je n'en ai plus que de tristes? Il a deviné que j'étais loin de me livrer à d'aussi douces illusions, et bientôt il est retombé dans sa mélancolie.

La nuit du même jour Lucie est accouchée d'un fils ; la joie qu'elle en a éprouvée a compensé grandement ses douleurs ; sa première pensée a été pour son époux ; elle m'a chargée de lui annoncer que

leurs vœux étaient comblés, et sa félicité m'a rappelé les moments les plus doux de ma vie ; elle lui a rendu la santé, et nous attendons qu'elle soit tout à fait rétablie pour lui donner une fête le jour du baptême de son enfant. Emma et Jenny en font les préparatifs ; elles ont commandé un berceau tout en fleurs, et malgré la saison, elles veulent qu'on se croie au printemps. Tout le château de Varannes est invité ; j'ai écrit à ma belle-mère pour lui apprendre l'heureux accouchement de Lucie, e4 quelques jours après je suis allée la voir. Elle m'a reçue avec sa bonté ordinaire ; mais madame de Gercourt m'a traitée avec un air de dédain qui m'a choquée. Caroline n'était pas au salon quand je suis arrivée; j'ai demandé de ses nouvelles et de celles de son frère; ^ madame de Varannes m'a répondu qu'elle devait être dans un des cabinets qui sont auprès de la chapelle.

— L'abbé de Cérignan, a-t-elle ajouté, a promis de lui lire ce soir une oraison de Bossuet, et je présume qu'il est avec elle.

Je trouvai singulier qu'on laissât ainsi des soirées entières une jeune personne avec un homme qui, quelque saint qu'il puisse être, n'est pas à l'abri d'une faiblesse ; mais je me gardai bien de faire part de ma réflexion,' elle eût été trop mal accueillie.

— Quant à son frère, continua-t-elle, il ne quitte

LAURR D'ESTELL. 101

plus D***, et lorsqu'il vient ici ce n*est que pour y faire de bien courtes visites.

Comme elle achevait cette phrase, Caroline et l'abbé entrèrent; ce dernier m'accabla de politesses, il avait un certain air satisfait qui répandit sur ses discours une douceur extraordinaire; mais Caroline vint m'erabrasser avec autant de froideur qu'à mon départ. Je la trouvai changée ; les jeûnes, et les continuelles prières qu'elle fait à genoux, finiront par la rendre malade. As-tu quelquefois remarqué la pâleur de ces pauvres religieuses? Je suis sûre que cette manière de vivre en est la cause, et je ne conçois pas que ma belle-mère s'aveugle au point de prendre pour un air raisonnable l'air languissant de Caroline.

Adieu, ma Juliette, j'espère qu'un événement malheureux ne viendra plus interrompre notre correspondance.

D'après ce que tu m'écris, je n'ose pas te rendre

compte de la fête d'hier. Elle va te confirmer dans

ton erreur, et tu ne douteras plus que sir James ne

soit aussi insensé que Frédéiic ; n'importe, j'ai pro-

mis de ne te rien cacher, tu interpréteras mes récits à ton gré, ils n'en seront pas moins fidèles.

Hier à midi, Emma entra toute parée dans ma chambre et me remit un bouquet de la part de son ami (c'est le nom qu'elle donne à sir James). — M. le curé est dans la chapelle, ajouta-t-elle, tout le monde est arrivé, on n'attend plus que toi, descends bien vite ; ah ! mon Dieu ! comme tu es belie ! Cette bonne petite me voyant tous les jours à peu près mise de môme, a été frappée de la simple parure que je portais; j'avoue pourtant que je l'avais un peu plus soignée qu'à l'ordinaire, et je te dois la confession de ce petit mouvement de coquetterie. Au moment où je suivais Emma pour me rendre à sa pressante invitation, on m'annonça sir James qui venait pour me donner la main ; je remarquai sur sa physionomie un air serein que je n'y avais point encore vu, et ma surprise s'accrut lorsqu'après m'avoir regardée fixement, il me fit le compliment le plus aimable; je me plaignis de cet excès de politesse, en lui disant que j'étais en droit d'espérer qu'il ne me traitât pas comme toutes les femmes avec lesquelles il faut toujours entamer la conversation par une flatterie.

— Pourquoi sortir de votre caractère, lui dis-je, votre franchise vaut mieux que notre galanterie française 1

— Vous me faites injure, répondit-il, en prenant un mouvement d'admiration dont je n'ai pas été maître, pour un froid compliment d'usage; je ne vous parle qu'avec mon cœur, Laure, et s'il pouvait concevoir une pensée oflensante pour vous, j'aurais la force de vous le dire, mais laissez-lui le plaisir de rendre justice à vos vertus et à vos charmes.

A ces mots, nous nous trouvâmes à la porte de la chapelle; elle était remplie d'une société nombreuse, parmi laquelle j'aperçus ma belle-mère et tous les habitants de son château ; je les saluai respectueusement, et fus m'asseoir auprès de Lucie ; sir James m'ayant conduite jusqu'à ma place, se trouva près de moi pendant le temps que dura la messe. 11 l'écouta tout aussi bien qu'un catholique, et lorsqu'elle fut finie, nous nous rendîmes près de l'autel, je pris dans mes bras l'enfant de Lucie, et nous fîmes le serment de remplacer ses parents, si jamais il venait à les perdre. Le prêtre nous ayant demandé, quel nom lui donnez-vous? Sir James lui dit le sien, et moi je prononçai celui de Henri. A ce nom sir James pâlit et fut obhgé de s'appuyer sur l'autel pour se soutenir ; le bon curé lui fit signe de s'asseoir, mais il répondit que le sang lui ayant porté au cœur , il avait souffert une douleur violente.

— Elle est, ajouta-t-il, entièrement dissipée; en effet, il parut reprendre un air tranquille ; mais je vis bien

qu*il s'efforçait de cacher son malaise. Après la cérémonie, on se rendit dans le salon. Nous aperçûmes, en passant dans les salles à manger, de grandes tables disposées pour les paysans de Savinie ; on avait rassemblé tout ce qui devait le mieux amuser ces bonnes gens; la cour était remplie de jeux de toute espèce; on y voyait des prix destinés à récompenser l'adresse et l'agilité ; enfin tout annonçait la joie. Un peu avant l'heure du dîner, Frédéric arriva accompagné de deux officiers de ses amis qu'il présenta à madame de Savinie, en qualité de danseurs. Elle leur fit un accueil gracieux, et j'entendis l'un d'eux dire à Frédéric :

— Sais-tu bien qu'il y a de très-jolies femmes ici, et ce qui me charme, c'est que nos dames de D... paraissent fort laides auprès de toutes celles qui sont du château.

— Mais dit l'autre, montres-nous donc cette Laure? ce chef-d'œuvre de la nature !

— Ne parlez pas si haut, leur répondit Frédéric, elle est très-près de vous, et votre ton pourrait fort bien l'offenser.

Alors ils s'éloignèrent et vinrent se placer en face de moi. Leurs gestes et leurs regards m'apprirent que j'étais le sujet de leur conversation. Frédéric les quitta bientôt pour s'informer de mes nouvelles : j'étais occupée à lui répondre, quand un domestique

entra pour annoncer que l'on était servi, Frédéric m'offrit la main pour me conduire à table, et j'y fus placée entre lui et sir James qui en faisait les honneurs avec Lucie, tandis que madame de Gercourt soutenait la conversation par des mots plus heureux les uns que les autres. Sir James, occupé de tout le monde, ne m'adressa la parole que pour m'offrir les choses que je pouvais désirer, mais il remarqua avec quelle émotion Frédéric me parlait de tout ce qu'il avait fait depuis trois mois pour me prouver sa soumission à mes ordres ; il n'entendit qu'une partie de cet entretien, et je souffris en pensant qu'il allait lui faire naître une seconde fois l'idée que j'avais donné quelque droit à Frédéric de me parler avec tant de franchise du sentiment que je lui inspirais. Cette obligation où l'on se trouve dans les grands cercles, d'écouter de force tous les discours qu'il plaît à votre voisin de vous adresser, m'a toujours déplu ; il faut pourtant les supporter, quelque impertinents qu'ils puissent être, à moins de faire une scène dont les conséquences sont plus xlésagréables encore : si j'avais imposé silence à Frédéric, il eût pris de l'humeur, et son dépit l'aurait porté à quelque extravagance. Cette réflexion m'a donné le courage d'attendre patiemment la fin du repas pour m'éloigner de lui. Dans cette idée, lorsqu'on se leva de table, je me tournai du côté de sir James, imaginant qu'il allait

m'offrir sa main pour rentrer dans le salon ; mais je fus bien étonnée quand je le vis prendre celle de madame de Varanncs, et me lancer un regard presque dédaigneux. Tu connais ma fierté, et tu ne doutes pas du ressentiment que j'éprouvai. Frédéric s'en aperçut :

— Sir James est aujourd'hui plus original que jamais, dit-il.

J'avais dessein d'ajouter à cette remarque quelques mots piquants; le croirais-tu, ma chère, je n'ai pu les trouver; ma fierté blessée accusait James et mon cœur le justifiait, en pensant que tout autre, à sa place, m'aurait jugée comme lui; cependant mon ressentiment était toujours le même, mais il tomba bientôt sur Frédéric ; je le conjurai de ne pas me suivre, je lui dis avec dureté que je mourrais plutôt que de me laisser soupçonner d'écouter complaisamment les protestations d'un amour qui m'outrageait, et qu'il m'avait promis d'abjurer ; enfin, je le traitai sans pitié ; il s'éloigna de moi les larmes aux yeux; je le vis disparaître pour cacher sa douleur et le sentiment de mon injustice envers lui ; le souvenir de celle dont j'étais victime, me plongèrent dans une tristesse que les tableaux les plus riants ne parvinrent point à distraire. Dans cette disposition, j'allai m'asseoir auprès d'une femme que je ne connaissais pas, espérant que je serais dispen-

s6c d'entrer en conversation avec elle, car je n'étais pas en état d'en soutenir aucune. A peine fus-je placée que le bon curé vint à moi :

— Je suis fûché de vous déranger, me dit-il, mais il faut absolument que vous me suiviez où je vais vous conduire.

— Partout où vous voudrez, lui répondis-je, en vous suivant je ne saurais m'égarer.

Je me levai en achevant ces mots, il prit mon bras et me conduisit dans un des pavillons du château ; là il ouvrit une porte et me fît entrer dans uu charmant cabinet orné d'une bibliothèque qui me parut aussi belle que bien choisie. De là nous passâmes dans une chambre à coucher meublée très-simplement, ensuite dans un autre cabinet rempli de plu- sieurs instruments de physique.

— Ce n'est pas tout, dit M. Bomard, ouvrez cette petite porte, et voyez comme sir James a su réunir

tout ce qui peut charmer mes vieux jours, en me ^

donnant les moyens de secourir mes bons paysans. J'ouvris en effet et je me trouvai dans une petite galerie où je vis une pharmacie complète.

— On n'y a rien oubUé, répondis-je, et voilà tout ce qui doit servir aux occupations d'un homme à la fois philosophe par nature, physicien par goût, et médecin par humanité. J'envie à sir James le bonheur de vous avoir offert aussi délicatement les ob-

108 LAURK D'ESTELL.

jets que vous désiriez, et plus encore le plaisir dont il jouira, en vous voyant habiter ce logement ; mais j'espère que vous n'abandonnerez pas Varannes, et que vous saurez vous partager entre des amis qui vous aiment également.

— N'en doutez pas, reprit-il, le hameau de Savinie dépend de la paroisse de Varannes, mais étant peu considérable, il a moins besoin de mes soins, et le devoir autant que l'amitié m'obligera à ne négliger ni l'un ni l'autre. Ne trouvez-vous pas miraculeux, ajouta-t-il, d'avoir rassemblé tous ces objets en si peu de temps !

— Non, c'est une de ces jouissances que donnent la richesse à ceux qui savent en faire un bon usage.

— Gela est vrai, répondit-il; mais ce qu'elle ne donne pas, c'est la délicatesse avec laquelle sir Jame.s m'a forcé d'accepter ses dons !

— Vous n'avez point le droit de me refuser, m'at-il dit, c'est au nom de mon beau-frère que je procure aux habitants de Savinie le bonheur de vous voir plus souvent et de recevoir vos secours.

— Et voilà l'homme, pensais-je intérieurement, qui vient de prendre de moi une idée désavantageuse, qui m'ôte peut-être à jamais son estime!

Cette réflexion oppressa mon cœur, et je sentis que les éloges les plus pompeux ne dédommageraient pas de ce que me faisait éprouver le souvenir de ce

LAURE D'KSTELL. 109

regard méprisant, tant il est vrai que l'opinion d'une personne vertueuse a plus de prix pour une âme sen sible, que l'approbation des gens les plus aimables. Ces derniers flattent l'amour-propre, et l'autre rassure le cœur en le rendant satisfait de lui-môme. En sortant de l'appartement du curé, je montai dans le mien, j'aperçus en y entrant une corbeille de fleurs sur ma table, elle était remplie de tous les cadeaux qu'on ofl're ordinairement aux marraines; mais ce qui fixa mon attention, ce fut un papier dans lequel se trouva une chaîne en or, émaillée de noir, faite pour servir de collier; j'hésitai de la prendre, dans rintention de ne pas l'accepter; mais ayant lu sur le papier : « Ne refusez pas ce gage d'amitié, si vous craignez d'affliger Lucie et son frère. » Je m'en parai sur-le-champ, et je redescendis au salon. Le bal venait de commencer, il ne représentait pas une de ces assemblées brillantes dont l'éclat éblouit et le bruit fatigue, c'était une véritable fête champêtre; la seule convenance séparait les dames des villageoises, et la sotte vanité n'entrait pour rien dans une distinction rarement observée. Je fus témoin d'une scène qui te prouvera cette égalité et la coquetterie dont une paysanne peut être susceptible.

Jeannette, la fille du concierge du château, est très-jolie; comme elle danse avec une grâce naturelle qui l'a fait remarquer, elle fut invitée pour une

contredanse par un des amis de Frédéric, que je venais de refuser, n'étant pas disposée à jouir d'un plaisir auquel j'ai renoncé depuis longtemps. Jeannette flattée de l'invitation du galant officier, quitta brusquement le bras d'un jeune homme, auquel elle avait paru accorder jusqu'à cet instant quelques préférences, et ce pauvre délaissé sortit brusquement en témoignant toute son indignation d'un procédé aussi peu délicat. Je le plaignis dans le fond de mon âme, et désirant savoir de quelle manière la petite écouterait les doux propos que ne manquerait pas de lui adresser l'officier, je l'observai attentivement; j'avais déjà fait plusieurs remarques sur son compte, lorsque sir James passa près de moi, la chaîne qu'il vit à mon cou le frappa, il n'alla pas plus loin et vint s'asseoir sur le siège le plus près du mien; il garda quelque temps le silence et rien ne m'aurait engagé à le rompre s'il ne m'avait adressé la parole le premier, en disant :

— Comment se peut-il qu'on vous laisse ainsi seule, madame; il faut que vous l'ayez ordonné!

— Non, monsieur, mais le jeu me déplaît, je ne fais une partie qu'autant que je suis nécessaire; je ne danse plus, et il est fort simple de me voir seule quand tout le monde est occupé.

Je lui dis alors ce qui fixait mon attention, je lui parlai de Jeannette en grossissant les torts de sa co-

quellerie pour avoir occasion de la désapprouver davantage. Sir James défendit Jeannette; il assura qu'elle était pleine d'innocence, et fit d'elle un éloge qui dura plus d'un quart d'heure; il finit par dire que si cet officier était assez indigne pour insulter à tant de candeur, par des propos libertins, il le chasserait de chez sa sœur, malgré toutes les suites que pourrait avoir une pareil esclandre. J'étais encore toute stupéfaite de la chaleur avec laquelle il en parlait, lorsque la contredanse tinit. Alors il se leva, fut à Jeannette, lui dit que sa mère la demandait, et la conduisit près d'elle, sans s'inquiéter de ce que dirait son danseur en la voyant ainsi disparaître. J'avoue que ce beau zèle me sembla au-dessus de celui qu'on doit avoir pour défendre la vertu des séductions du vice; et ne voulant pas dire à sir James ce que j'en pensais, je rejoignis ma belle-mère et madame de Gercourt, qui étaient dans le salon de jeu. Cette dernière me parla de toutes les personnes qui s'y trouvaient, et m'en fit des'portraits aussi plaisants que peu ilattés.

— Voyez, me disait-elle, cette jeune provinciale, toute couverte des plumes, des perles et des fleurs que depuis trois ans elle reçoit de Paris; remarquez les mines gracieuses qu'elle fait à ce grand jeune homme, dont la coiffure énorme ressemble à celle de M. Desmasures, et voyez de quel air dédaigneux

elle parle à celui qui est à côté d'elle; pour le petit homme habillé de noir auquel elle ne répond que si brusquement, vous devinez sans peine qu'il est son mari ; quand à celui qu'elle dédaigne, c'est bien certainement un favori disgracié qui, malgré l'inconstance *de l'objet de ses feux, a la faiblesse de l'adorer encore. L'amant heureux en prend pitié et permet qu'il végète auprès de son ingrate, il sait que des cendres ne se rallument jamais, et il compte encore plus sur le mérite d'un homme tel que lui pour captiver la femme la plus légère. Ah! j'oubliais de vous montrer la Sapho du pays; jetez les yeux sur celle dont la mise est la plus singulière, vous apercevrez sur sa robe une légère tache d'encre qui vous prouvera qu'elle passe sa vie à écrire. Elle n'a cessé de parler vers depuis le dîner, et à chacune de ses citations, le connaisseur, qui ne la quitte pas, trouvait quelques comparaisons à faire entre les ouvrages qu'elle citait et les petits chefs-d'œuvre dont il prétend qu'elle est l'auteur. Je ne connais dans toute cette assemblée qu'une personne plus ridicule qu'elle, c'est ce petit homme si laid et si fat, qui tout couvert de diamants jaunes, veut encore briller par les saillies les plus plaisantes. Je n'ai parlé qu'un moment avec lui, mais je sais déjà tous les mariages qu'il a faits, tous les ménages raccommodés; et si je n'ai pas voulu deviner toutes les femmes qui ont comblé

LAURF D'ESTKLL. 413

ses vœux, c'est vraiment mauvaise volonté de ma part. Quand on fit passer le portrait de cette jeune mariée que vous trouvâtes moins jolie que l'original, il me dit à l'oreille : J'en connais un plus ressemblant, mais il est destiné à ne voir jamais le jour, et mille propos de cette espèce qui vous auraient amusée autant que moi , ajouta-t-elle, je ne le quitte plus.

Lucie vint interrompre madame de Gercourt, et lui proposa quelque chose; elle me pria de la remplacer. Je me chargeai avec empressement du soin de faire les honneurs de sa maison, et je l'engageai à ne pas échauffer son lait en veillant plus longtemps. Si les nourrices savaient le mal qu'elles font à leurs enfants en sacrifiant leur repos à des plaisirs frivoles, je suis bien sûre qu'elles s'en priveraient; mais il y a toujours auprès d'elles de ces gens qui, ne consultant que l'intérêt qu'ils ont à jouir de leur société, les persuadent que c'est se rendre esclaves que de céder ainsi au devoir prescrit par la nature, et que toutes les mères trouveraient du charme à remplir, si on ne les effrayait pas autant sur les privations qu'il exige.

Madame de Gercourt m'aida à former les parties, elle fut aimable pour tout le monde, et principalement pour les personnes dont elle se moquait le plus, ce qui lui attira toute leur confiance. Sir James

la remercia des soins qu'elle prenait, et ne parut pas s'apercevoir que je les partageais; dans ce moment elle remarqua mon collier, et m'en fît compliment.

— Cette chaîne est du meilleur goût, dit-elle, et je devine la main qui l'a donnée.

A. ces mots, je me troublai et je ne sais quelle crainte ngie porta à lui répondre vivement :

— Oh! oui, elle m'est bien chère ! je la tiens de Lucie...

— Et de son frère, interrompit-elle, je ne m'étais pas trompée.

Elle lui adressa plusieurs compliments sur cette galanterie, et nous laissa bientôt après pour rejoindre Caroline, qu'elle aperçut à côté de Tabbé de Cérignan. Je me disposais à la suivre, quand sir James me retint, et me dit :

— Promettez-moi, Laure, de ne jamais sacrifier ce gage d'amitié, pas môme à celui à qui vous donnerez le droit de l'exiger de vous ; je vous demande cette grâce comme un bienfait.

— Je voudrais qu'il m'en coûtât de vous l'accorder, répondis-je, pour qu'elle eût plus de prix à vos yeux.

— C'en est assez, vous promettez, je n'en dois pas espérer davantage.

En achevant ces mots il me quitta, je le vis peu de temps après parler à Frédéric, mais aucun des deux

ne m'aborda plus de la soirée ; je restai près de madame de Varannes (ant que dura le bal, Caroline ne voulut point danser, je m'étonnai de sa résolution, elle me répondit avec une sécheresse très-marquée, qui me prouva qu^elle était toujours dans les mômes dispositions à mon égard. L'abbé fut pendant toute cette journée d'une tristesse sombre. Enfin on se sépara, et je passai le reste de la nuit dans les réflexions les plus tristes. J'éprouve encore un mécontentement, une irrésolution, qui me tourmentent; Lucie me conjure de rester auprès d'elle jusqu'à la fin du mois prochain, bien des raisons me portent à l'accepter, et je ne sais quoi m'en détourne. Oh! que ne puis-je aller près de toi, ma Juliette, tu comprendrais ce que je souffre, tu parviendrais à calmer la douleur que me cause toujours des souvenirs cruels. Ici je n'ose me plaindre, je respecte le bonheur de Lucie et je n'ai pas besoin d'accroître la tristesse de son frère par des plaintes inutiles que peut-être il ne croirait pas sincères. Voilà ce qui m'afflige.

Adieu, réponds-moi promptement, je n'ai jamais tant désiré les lettres.

It6 LAURE D'ESTELL.

Ma Juliette avait raison, sir James est amoureux, elle n'est dans l'erreur que sur l'objet de son amour.

Cet après-dîner, profitant du peu de jour qu'il faisait encore pour prendre l'air, pendant que Lucie allaitait son fils, je suis allée dans un endroit du bois où je présumais qu'Emma devait être ; ne l'y trouvant pas, je m'assis sur un banc, et sans m'apercevoir du froid qu'il faisait, j'allais me livrer à mes tristes rêveries, quand tout à coup mon oreille fut frappée parle son d'une voix qui ne m'était pas inconnue; elle semblait venir du côté de la petite chaumière. Voici ce que j'entendis :

— Avez-vous bien consulté votre cœur, Jeannette, avant de prendre un parti qui doit désespérer celui qui vous aime? Est-il possible que vous n'éprouviez pas le regret de lui refuser le prix dû à sa constance, après l'avoir flatté de vous posséder, et cela pour une légère faute. Ah ! vous êtes incapable de cette injustice et j'obtiendrai son pardon.

— Ah! milord, que me demandez-vous? répondit Jeannette en pleurant, je suis bien à plaindre !

— Je crus en avoir déjà trop entendu, et je ne poussai pas l'indiscrétion plus loin. Le ton de sir James, les pleurs de Jeannette, et le souvenir de l'éloge qu'il m'en avait fait, suffirent pour m'éclairer. Je revins au château, en réfléchissant sur cette aventure qui ne me fut pas difficile à expliquer. Sir James a été trompé par une femme du grand monde, il les croit toutes perfides, cependant son cœur éprouve le besoin d'aimer, et pour se garantir d'une nouvelle trahison, il adresse ses vœux à l'être qui lui paraît le plus innocent; puisse -t- il ne pas s'abuser encore? Mais ce que je ne conçois pas aussi facilement, c'est le genre de séduction auquel il s'abaisse : a-t-il le projet d'unir cette petite fille à son sort? Cela n'est pas probable, et s'il ne désire que sa possession, aurat-il l'infamie de l'acheterau prix du déshonneur d'une famille entière? Cette action s'accorde bien peu avec celles que je lui ai vu faire, et qui lui ont acquis mon estime; mais tout est contraste dans le monde, l'âme la plus vertueuse est susceptible d'un instant d'égarement qui la conduit souvent au crime, pour la livrer ensuite à d'éternels remords, et l'amour offre bien des exemples de cette vérité ! Sir James n'a pas conçu le dessein de perdre Jeannette, mais il y parviendra sans s'en apercevoir. Il faudrait qu'un ami lui lit pressentir ce danger; je crois le connaître assez

pour être sûre qu'étant averti, il tenterait lui-môme

de guérir son amour; j'ai presque envie d'en parler à Lucie, ses conseils le ramèneraient à la raison, et j'éprouverais une certaine félicité à lui sauver des regrets plus douloureux encore que ses peines actuelles. Cependant il pourrait m'en vouloir de trahir son secret, et après tout ce qu'il m'a dit de son amitié pour moi, je me croirais ingrate en l'offensant de cette manière. Je sens que je n'aurais pas le courage de braver son ressentiment, lors même qu'il le faudrait pour son intérêt. Ne vas pas croire que je m'aveugle sur la faiblesse de ce sentiment, il est le fruit de l'égoïsme; car si l'estime et la bienveillance de sir James ne m'étaient pas plus chères que son bonheur, je ne penserais point ainsi; je sais que cette considération est coupable, et toutefois je ne saurais la surmonter.

J'ai commencé le portrait de Lucie. Elle me dit, il y a quelques jours, qu'elle regrettait de n'avoir pas fait faire, pendant son séjour à Paris, une copie de celui qu'à M. de Savinie, pour le donner à son frère le jour de sa fête. Heureuse de faire une chose agréable pour elle , je lui proposai de l'entreprendre, en lui faisant promettre de le jeter au feu si je ne réussissais pas à le peindre d'une manière passable. Elle a accepté cette convention; je vais m'appliquer à la ressemblance, elle se fait déjà remarquer, et si je parviens à la rendre parfaite, jamais ouvrage ne

m'aura tant causé de satisfaction. Les heures où sir James est occupé, sont celles de nos séances; il ne se doute pas de la surprise que nous lui ménageons. S'il allait y être peu sensible I Gela m'étonnerait car il aime tendrement sa sœur; mais cette tendresse diffère tant de celle de l'amour ! Tout ce qui ne tient pas à cette passion n'est qu'accessoire aux yeux d'un amant. Il semble que l'habitude des émotions violentes ôte à l'âme les moyens de se livrer aux sensations plus douces; les bienfaits de l'amitié sont si peu de chose en comparaison des faveurs de Pamour, qu'un regard de Jeannette lui plaira sûrement davantage que le don de Lucie et le mien.

J'attribue à la saison le surcroit de mélancolie que j'éprouve; ces arbres dépouillés, ces champs desséchés par le froid, cette campagne déserte; tout annonce le sommeil de la nature, et ce spectacle a quelque chose de triste qui doit influer sur tous les êtres organisés délicatement. A la ville ce temps est celui des plaisirs , on ne s'y aperçoit pas de la rigueur des frimats; les malheureux qui en souffrent, osent à peine importuner les riches de leurs plaintes, et souvent, pour un bal, les fenêtres du premier sont ouvertes, dans la môme maison où des infortunés se meurent de froid et de faim. Mais combien de gens n'ont jamais fait cette réflexion I Ils s'amusent, c'est assez; et quand tout s'empresse à servir leur plaisir,

quand tout ce qui les entoure en présente l'image, pourquoi le troubleraient-ils par le souvenir des maux qu'ils n'ont jamais tenté de soulager!

A.dieu.

Tes lettres sont bien courtes, ma Juliette ; tu ne me parles plus avec cette franchise et cette gaieté qui ajoutaient tant de charmes à ceux de ton style, me cacherais-tu quelques peines? Ahl je ne te pardonnerais point de m'ôter le plaisir douloureux de les partager; moi qui n'ai pas un seul secret pour toi, n'oserais-tu me reprocher quelques torts? Non, tu sais comment j'ai toujours accueilli tes conseils; mais, par grâce, ne me laisse pas plus longtemps dans cette cruelle incertitude, ou je croirais que ton amitié pour Laure se refroidit; et l'idée de ce malheur surpassera tout ce que tu pourrais m 'apprendre de fâcheux.

Depuis près de huit jours nous n'avions pas passé trois heures avec sir James, quand il vint hier soir nous proposer d'entendre la lecture d'un livre intéressant qu'il venait de recevoir de Londres. Lucie lui répondit d'un ton piqué :

• Nous vous remercions de cet acte de complai-

LAURK D'ESTEL L. 121

sance, mon frère, il vous dérangerait sûrement des occupations qui vous retiennent loin de nous depuis si longtemps, et nous sommes trop intéressées h les voir finir pour vouloir vous en distraire.

Il ne parut pas étonné de ce reproche, et sans s'excuser il fut s'asseoir près de la cheminée, et se mit à rêver. Emma, qui n'aime point les gens sérieux, fît signe à Jenny de monter sur les genoux de son oncle pour le faire rire, et de son côté employa toutes ses petites grâces pour l'engager à jouer avec elles. Impatientée de ne recevoir de lui que des caresses, au lieu de le voir se prêter à toutes leurs folies, elle lui dit :

— Va , tu n'es pas si aimable que mon oncle Frédéric !

Dans ce moment Frédéric entra.

— Vous arrivez à propos, lui dit sir James, votre nièce et ces dames vous désiraient vivement.

Je trouvai quelque malignité à nous faire partager ainsi le désir d'Emma sans que nous l'eussions manifesté, et je ne pus m'empêcher de regarder sir James d'un air fort mécontent, qui ne lui échappa point. Frédéric venait de la part de sa mère pour me remettre une lettre de M. R..., propriétaire du château d'Estell : en tirant cette lettre de sa poche, il laissa tomber un billet auquel je ne pris pas garde dans l'instant; mais ayant entendu sir James lui dire

de le ramasser, je fixai les yeux dessus , et reconnus mon écriture, avant qu'il se soit précipité pour le prendre. Imagine toi l'impatience que j'éprouvais, en lui voyant serrer ce billet dans son sein avec tant d'empressement et d'un air si ému , qu'on devait croire que c'était une lettre amoureuse ! Ce mouvement fut remarqué de Lucie, de son frère; il l'eût été de cent personnes tant il était ridicule. Tu devines dans quel embarras il me jeta, je demandai la permission de lire la lettre qu'il m'avait remise, je la décachetai, mais j'essayai en- vain de la déchiffrer; ma vue était troublée, et je souffrais trop de mon dépit, pour être en état de suivre deux idées. Je voulus dire quelques mots, faire une réponse à ma belle" mère, je m'embrouillai dans mon discours, au point de le rendre inintelligible. Frédéric paraissait jouir de cet embarras, et sir James me contemplait d'un air qui seniblait dire : «Je me doutais de leur correspondance». Lucie fut la seule qui ne chercha pas à augmenter mon tourment. Ah ! combien je lui suis reconnaissante de celte délicatesse, c'est ainsi que tu aurais fait; mais conçois-tu cette fatuité de la part de Frédéric? Car il n'est pas sincère dans son indiscrétion, le billet qu'il a de moi détruirait tous les soupçons qu'il veut faire naître, si on venait à le lire, et il est impossible qu'il y attache aucun prix , puisqu'il renferme ce qui doit le moins flatter son amour.

Ce trait me donne une bien mauvaise opinion de lui, et je ne crois pas le lui pardonner de ma vie.

D'après cette scène j'étais disposée à me faire des chagrins de tout. Emma se trouva près de moi, je lui reprochai d'avoir dit à son ami une chose désagréable, elle s'en repentit et fut pour l'embrasser; mais sir James la repoussa, sortit brusquement de la chambre, et la pauvre enfant désolée d'un accueil aussi extraordinaire, vint se jeter en pleurant dans mes bras. Ses larmes firent couler les miennes; je sentis combien l'action de sir James devait l'affliger : c'est la première fois, me disais-je, que ses caresses sont repoussées! Et il faut plus que de l'insensibilité pour traiter aussi durement cette bonne petite. S'il croyait nécessaire de la punir de l'espèce d'injure qu'elle lui avait dite, au moins aurait-il dû m'épargner I II n'ignore pas la peine que ressent une mère du moindre chagrin qu'on fait à son enfant, et je suis certaine qu'il a voulu m'outrager.

Oppressée par cette cruelle idée, j'ai pris Emma pour la mener coucher, profitant de cette occasion pour rentrer dans mon appartement et m'y livrer aux tristes pensées qui remplissaient mon cœur. Je repassai tout ce qui m'était arrivé dans la journée, et je trouvai qu'excepté de Lucie j'avais éprouvé de tout le monde une chose désagréable; ma fille elle-même m'avait affligée par son mot à sir James, je n'étais pas

contente de moi, je ne l'étais de personne. J'ai fait dire à Lucie que je ne descendrais pas souper, et j'ai passé une partie de la nuit à lire, ou pour mieux dire, à feuilleter un livre, car je ne me rappelle pas un mot de ce qu'il contenait. Je ne me reconnais plus, Juliette. Tout m'ennuie ou m'afflige, les arts que je cultivais avec tant de plaisir n'ont plus aucun charme pour moi; sans le portrait de Lucie j'aurais déjà abandonné la peinture, la musique m'émeut au point de n'en pouvoir faire un quart d'heure sans pleurer, je change vingt fois de livre dans une matinée; ces poètes italiens dont l'imagination brillante me transportait en idée dans ces palais enchantés, que la magie élève au héros et à la beauté qu'il adore, ne me paraissent plus qu'emphatiques ; nos romans me semblent insipides, et nos auteurs sérieux, je ne les comprends plus ; il faut, pour les entendre, les suivre attentivement dans leur marche méthodique, les commenter souvent et ne pas perdre une seule de leurs comparaisons. Ce travail m'est devenu impossible, et je n'ai guère d'application que pour traduire quelques ouvrages anglais dont la mélancolie s'accorde avec la mienne ; jamais je ne me suis vue dans cet état de langueur, dans ce vague où nagent mes pensées, sans oser se fixer sur aucun objet. Dans le temps où le plus grand malheur me livra au désespoir, tu le sais,ma Juiietle, je souffrais horriblement,

LAURE D'RSTELL. 12.")

mais la violence de mes douleurs semblaient accroître les forces de mon âme. Aujourd'hui je ne ressens que faiblement mes peines, et je n'en désire ni la fin ni le soulagement. Je croirais que ma vie s'éteint, si la présence de ma fille, si l'arrivée de tes lettres ne faisaient battre mon cœur encore bien vivement; mais tout ce qui appartient à ces deux sentiments me rend ma sensibilité, et cela doit te prouver qu'ils sont liés l'un à l'autre, pour durer autant que mon existence.

Je l'accusais à tort.. . lui ! séduire l'innocence ! Ah î comment ai-je pu concevoir cette idée? Vois, mon amie, avec quelle facilité je suis tombée dans une faute que j'ai blâmée tant de fois, et si l'on doit réfléchir avant de ternir l'estime qu'on porte à la verlu, par des soupçons indignes d'elle.

M. Bomard est venu ce matin , dans le moment où Lucie me donnait une séance. Ne voulant pas le laisser attendre dans le salon, nous nous sommes décidées à le mettre dans notre secrète confidence en le recevant dans macljambre: il est monté, a vu le portrait, l'a trouvé d'une ressemblance frappante, et m'a dit:

— Il n'appartient qu'à vous, aimable Laure, d'acquitter les heureux que sir James fait; ils n'ont que leur reconnaissance à lui offrir, et vous, vous pouvez par vos talents et par votre amitié, lui donner des jouissances aussi douces que durables, et qui seront partagées par tous ceux qu'il intéresse.

Je ne saurais te peindre le bien que me firent ces paroles ; elles répandirent sur mon âme un baume bienfaisant. Je pensai qu'en effet c'était obliger tous les gens qui l'aiment, que de faire quelque chose pour lui. S'il ne m'en sait pas gré, dis-je, en moimême, j'aurai toujours fait une bonne action, et le plaisir qu'elle causera à Lucie, au respectable curé, me dédommagera de son indifférence. Après laséance, nous descendîmes pour dîner; sir James nous attendait dans le salon avec Emma et Jenny. La première vint à moi avec tout l'empressement de la joie, pour me montrer une corbeille remplie de joujoux que sir James avait été lui-même acheter le matin à D***. Je vis dans cette bonté de sa part, le désir de réparer son injustice, et j'oubliai tout ce qu'elle m'avait fait ressentir. Pour mon Emma, elle n'en gardait pas le moindre souvenir, et ne s'occupait qu'à m'apporter alternativement les poupées de Jenny et les siennes. J'avais déjà une vingtaine de joujoux sur mes genoux, quand elle y posa encore un énorme "chariot, dont le timon vint me frapper le sein ; la dou-

leur que j'en éprouvai me fit jeter un cri ; sir James en fut effrayé, le saisit et le lança avec violence à l'autre bout du salon. Emma, sans paraître s'apercevoir qu'il l'avait brisé, s'écria :

— Pauvre maman?

Lui me demanda aussitôt si je n'étais pas blessée?

— Non, lui répondis-je ; je ne souffre pas, à beaucoup près, autant qu'hier.

A ces mots, il s'empara de ma main, la serra et me regarda comme pour implorer son pardon. Alors Lucie qui n'avait point été témoin de cette petite scène, arriva, et nous nous mîmes à table. Au dessert, M. Bomard nous dit :

— Je suis chargé de vous présenter une requête ; il ne s'agit rien moins que de la signature d'un contrat de mariage, et j'espère que vous ne refuserez pas cette faveur à de jeunes époux unis par sir James.

— Est-il bien vrai, mon frère ? Quoi 1 c'est vous qui faites des mariages, dit Lucie d'un air étonné?

Sir James lui répondit par un sourire, et M. Bomard reprit :

— Oui, madame, c'est lui, et malgré tout ce que mon récit va faire souffrir à sa modestie, je veux le condamner à l'écouter pour le punir de sa discrétion envers moi. Vous connaissez la petite Jeannette ( à ce nom je me rapprochai de lui pour ne pas perdre une de ses paroles), ^Ue est gentille, bonne, continua-t-il;

mais un peu étourdie, ses parents l'ayant toujours laissée jouir d'une entière liberté ; sa volonté est souvent absolue, et quelquefois elle en fait un mauvais usage, comme vous allez en juger : le jour de la fête, on lui dit de cent manières qu'elle était jolie, qu'elle dansait à ravir, et qu'il était dommage que tant de charmes fussent enfouis dans un petit village, quand ils pourraient lui attirer l'admiration de toute une ville. Ces discours étaient plus que suffisants pour tourner la tôte de notre étourdie; aussi produisirentils tout l'effet qu'on en devait attendre. Elle se crut un moment dame ; en prit tous les airs, et traita avec mépris le pauvre Julien qui s'était permis de ne la pas quitter de la soirée pour lui parler plus souvent du bonheur dont ils allaient jouir après leur mariage, car ils étaient à la veille d'être fiancés. Le père de Jeannette aurait mieux aimé donner à sa fille un mari plus riche et particulièrement un fermier des environs, qui n'est pas jeune à la vérité, mais dont les possessions sont fort belles. Jeannette lui préféra Julien, et elle obtint de son père qu'il exaucerait les vœux de leur amour. Les' choses en étaient là, quand Julien se vit quitté brusquement par elle, pour danser avec un- élégant officier ; outré de cette injure, il se livra à son juste ressentiment, et dit qu'il serait bien fâché de lier son sortà celui d'une femme aussi coquette. Il ajouta à ce propos plusieurs cho-

ses piquantes, que d'obligeants amis allèrent tout de suite répéter à Jeannette. Celle-ci furieuse de se voiràson tour dédaignée, conçut le projetde se venger, et sans réfléchir que sa vengeance retomberait aussi sur elle, elle alla trouver son père, lui dit qu'elle cédait aux sages raisons qu'il lui avait données, pour l'engager à accepter la main du fermier et qu'elle avait résolu de rompre avec Julien, s'étant aperçue que son caractère la rendrait sûrement malheureuse. Le père, enchanté de ce changement, l'accablait de caresses et lui répondit qu'il se chargeait d'arranger l'affaire pour le mieux. Peignez-vous le désespoir du pauvre Julien quant il apprit cette nouvelle. Il accourut sur l'instant chez Jeannette, elle n'y étaitpas ; . espérant la trouver dans le parc, il se mit à l'arpenter en courant à toutes jambes. Il était si préoccupé de sonmalhcur,qu'en passant dans une allée il heurta sir James et faillit se jeter par terre. Sir James le soutint, et remarquant son air égaré lui demanda ce qu'il lui arrivait.

— Ahîmilord, dit ce bon garçon, je suis un homme perdu : Jeannette ne veut plus de moi; elle veut en épouser un autre. S'il faut qu'elle le fasse, j'irai me noyer.

Je ne vous dirai pas avec quelle compatissante bonté sir James calma son désespoir; il* rencontrr.it tin malheureux, et vous savez d'avance tout ce qu'il

devait faire pour lui. Vous apprendrez seulement qu'il questionna Jeannette sur sa nouvelle résolution, et que s'étant convaincu que son amour pour Julien était plus vif que jamais, il a bientôt obtenu son par don. Depuis hier les amants sont réunis, et je ne sais comment a fait sir James, mais le père n'a pas l'air de regretter l'alliance du fermier. Celte famille le bénit, et vous mettrez le comble au bonheur ^e ces époux, en signant le contrat qui doit les unir pour la vie..

M. Bomard se tut, et Lucie sonna pour donner l'ordre d'aller chez le concierge l'avertir que nous irions à six heures lui faire une visite. Elle parla longtemps à M. Bomard, sur tout ce qu'il venait de raconter. Je ne pus me mêler de leur conversation; les yeux baissés, rougissant d'avoir si mal interprété une action vertueuse, d'avoir accusé l'être le plus parfait. Je m'accablais de tous les reproches qu'il était en droit de me faire, j'aurais voulu lui laisser lire dans mon âme, pour qu'il sût à quel point j'expiais ma faute par mon repentir. Oui, mon amie, c'est la dernière fois que je tomberai dans ce tort, dussé-je être souvent dupe des apparences delà vertu, je ne m'abaisserai plus à la soupçonner.

A six heures Lucie prit le bras de M. Bomard, sir James m'offrit le sien, et nous allâmes tous chez le père de Jeannette. On nous attendait, la famille était

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rangée autour de la chambre, une table était an milieu. Le notaire du village y posa des lumières, s'assit auprès et commença la lecture du contrat, en l'interrompant à chaque instant pour imposer silence aux enfants qu'on avait rassemblés dans un coin de la salle et qui ne cessaient de se disputer à qui aurait la place de devant pour mieux voir les dames du château. La lecture ne fut pas longue. Le père Simon, paré comme un jour de dimanche, vint présenter à Lucie la plume et l'engager à signer, il me fît après elle la même politesse, j'écrivis au bas du contrat : Madame d'Estell se charge du trousseau de Jeannette., » et lorsque je relus ce que j'avais écrit, je vis que Lucie venait de doter Jeannette. Le notaire empressé de faire connaître à Simon et à sa femme les cadeaux qu'on faisait à leur fille , leur fit lire nos signatures. Ces bonnes gens pleuraient de joie et de reconnaissance. Le père me dit :

— Vous ne savez pas tout, milord a défendu qu'on en parlât, mais il donné à Julien une somme si considérable, qu'il va acheter avec la ferme du cousin George, qui vaut plus de douze mille francs.

Rien ne pouvait plus m'étonner de la part de sir James, et j'étais préparée à ce nouveau bienfait. Cependant je désirais lui parler pour lui demander si le tableau du bonheur de cette famille ne lui faisait pas oublier des moments de chagrins. Dans

cette intention, je m'approchai de lui pour lui faire cette question.

— Qui sait, merépondit-il, siée bonheur doit durer longtemps !

— Il faut espérer, lui dis-je ; Julien et Jeannette s'aiment tendrement ; vous venez d'assurer à jamais le repos de leur existence, et tout se réunit pour leur présager un avenir heureux.

— Un avenir heureux ! répéta-t-il : ah! que cet espoir est trompeur!... Je les plains bien s'ils peuvent s'y livrer !... Le sort leur fera payer cher une illusion si douce ! Qui vous dit que celte jeune fille, dont la fidélité semble avoir pour garants l'innocence et l'amour; qui vous assure, ajouta-t-il, qu'elle reste toujours aussi pure? Entourée d'exemples de vertu, elle les imite tout naturellement; mais si le hasard lai fait rencontrer une de ces créatures intéressées h corrompre cette innocence pour excuser leurs vices en les rendant communs, qui peut répondre qu'elle résistera au charme employé pour la séduire? Ah! Laure, tant que les hommes seront méchants, et les femmes faibles, il n'y aura jamais de félicité durable dans le monde!...

Je voulus essayer de combattre cette opinion, mais ce fut en vain. Cet homme est bien malheureux, ma Juliette, puisqu'il ne compte môme pas sur la durée du bien qu'il fait I

LAURE D'KSTELL. 133

Emma et Jenny s'étaient mêlées avec les petits paysans, et lorsqu'on interrompit leurs jeux pour se retirer, les regrets furent si vifs qu'il fallut promettre de les réunir incessamment. Elles sont invitées à la noce qui se fera dans deux jours au château. Lise va demain à D*** pour les emplettes du trousseau.

Nous passâmes le reste de la soirée presque gaiement. Lucie avait reçu en rentrant une lettre de son mari qui lui apprenait de bonnes nouvelles. Le brave M. Bomard était tout réjoui du bonheur de lafamille Simon, et j'éprouvais moins de malaise que le matin. Il fallait que mes yeux fussent plus animés qu'ils ne le sont habituellement, car sir James ne cessait de les regarder avec élonnement ; et Lucie, après les avoir observés, me dit :

• — Savez-vous bien, ma chère Laure, que vous êtes beaucoup plus aimable aujourd'hui qu'hier.

— N'ôtes-vous pas plus heureuse, luirépondis-je ? Hier j'avais mille raisons de m'affliger, aujourd'hui je les aurais encore que je les oublierais en voyant votre joie.

— Vous êtes une femme charmante, me dit M. Bomard, et sans mes soixante ans et ma cure, je serais fou de vous.

Cette plaisanterie fit sourire sir James qui me dit

en sortant de table :

— Il est bien heureux d'avoir tant d'armes contre vous.

Adieu, chère Juliette, le plaisir de t'écrire m'a fait oublier l'heure, je sens que j'ai besoin de repos, cependant ne vas pas t'inquiéter, car je suis mieux portante que je ne l'ai été depuis bien longtemps.

De quel jour affreux tu viens m'éclairer, ma Juliette !... hélas ! serait-il vrai, que l'épouse de Henri, oubliant tous les liens que la mort n'a pu rompre, nourrit dans son cœur un sentiment coupable?... J'ai deviné ton secret , me dis- tu, avant que tu soupçonnasses en avoir un, et voilà ce que tu n'osais m'avouer ! Ah ! mon amie ! Pourquoi as-tu si longtemps attendu?... Pourquoi ta prévoyante amitié ne m'a-t-elle pas avertie d'un danger si funeste ? je l'aurais fui.., peut-être sans regret... Mais à présent... que vais-je devenir?... Pourrais-je le voir encore... celui qui cause mes tourments et qui doit les ignorer toujours !... Non, je vais m'arrachcr de ces lieux, je vais loin de lui expier mon infidélité! C'est auprès du tombeau de Henri que je retrouverai mes forces !

c'est Vd que, baignée de mes larmes, j'invoquerai son ombre ! c'est là que j'obliendrai du ciel le pardon dû à mon repentir, cl le courage de surmonter ma faiblesse.

Depuis que j'ai reçu ta lettre, je n'ai cessé de pleurer; d'abord j'ai voulu combattre tes raisons; j'ai voulu douter de mon malheur : moi de l'amour ! me disais-je, quand le souvenir de mon époux occupe encore si vivement mon cœur, quand les -caresses de ma fille me le rappellent à tout instant ! Ah ! Juliette se trompe, les vertus de James lui ont attiré mon estime, et ses malheurs ma pitié. Cet intérêt est vif, sans doute ; mais il l'inspire à tous ceux qui le connaissent, et j'ai dû le ressentir comme eux. Rassurée par cette réflexion, j'allais chercher à détruire ton erreur, en t'assurant qu'il ne me coûterait rien de retournera Varannes, et que l'empressement que j'allais mettre à mon retour te prouverait mon indifl'érence, quand tout à coup mon cœur se gonfla: je sentis redoubler son oppression à la seule idée de me séparer de lui. Je ne le verrai plus, me dis-je;ce mot fit tomber le voile qui me cachait à moi-môme, je vis son image empreinte dans mon cœur ; et récapitulant toutes mes actions depuis un certain temps, je reconnus qu'elles n'avaient été dirigées que parle désir de lui plaire. Ah ! ma Juliette!... que cet aveu ne me fasse rien perdre dans ton estime; je ne le

ferai jamais qu'à toi, cette promesse doit te tranquilliser; d'ailleurs, à quel autre pourrais-je confier mon amour? Celui qui l'inspire est loin de le partager ; et cette certitude, jointe à tes conseils et à mes souvenirs, me guérira bientôt.

Lucie sort de chez moi ; l'état où elle m'a vue l'a persuadée facilement qne j'étais malade; je lui ai témoigné mes regrets de ne pouvoir assister à la noce de Jeannette ; et je l'ai conjurée de ne pas priver pour moi tous ces bonnes gens de sa présence ; elle a cédé à mes instances et m'a fait promettre que je descendrais seulement un instant pour combler la joie des nouveaux époux, qui seraient désolés, at-elle dit, de ne pas me voir le jour de leur bonheur. Cette complaisance va me coûter bien cher! Conçoistu ce que j'éprouverai en le revoyant ? Gomment soutenir ses regards et lui cacher mon trouble?... Ah! si je savais qu'il pût en deviner la cause, je mourrais plutôt que de me présenter à lui !...

Je suis descendue comme je l'avais promis ; et en entrant dans la salle où tout le monde était réuni, mon émotion a redoublé si fortement, qu'à peine ai-

LAURE D'ESTELL. \^-j

je eu la force de me traîner auprès de Lucie. Il fa^ croire que ma pâleur était effrayante, car sir James ei a été frappé.

— 0 ciel ! a-t-il dit, en me voyant , seriez-vous dangereusement malade ?

— Non, lui ai-je répondu, je ne suis qu'un peu indisposée.

— Laure, reprit-il du ton le plus touchant, ne nous cachez pas vos souffrances, et si quelque chagrin en est la cause, ne nous ôtez pas la douceur de le partager.

A ces mots deux larmes s'échappèrent de mes yeux :

— Vous pleurez, ajouta-t-il, le bonheur de ces époux réveille vos souvenirs douloureux: ah! vous ignorez à quel point votre douleur déchire mon âme !

Il me plaignait, Juliette; la pureté de son cœur ne lui permettait pas de me croire affligée d'un autre malheur que de celui dont il m'a vue si souvent occupée. Qu'aurait-il pensé de moi, s'il avait su combien j'étais indigne de son tendre intérêt? s'il avait deviné que cette femme dont il déplorait le sort, était encore plus à plaindre par tout ce qu'elle souffre pour lui, que par ses regrets ; mais il était loin de me croire aussi coupable, et j'espère le laisser toujours dans celte erreur.

Lucie m'a présenté les nouveaux mariés, et si quelque chose avait pu me distraire, j'aurais certainement joui de leur gaieté franche, de la petite vanité de Jeannette, qui ne passait pas devant une glace sans admirer sa parure, et du plaisir qu'éprouvait son mari à entendre dire qu'elle était charmante : en effet, elle m'a paru cent fois plus jolie que le jour de la fête : ses yeux étaient moins animés ; un sentiment de pudeur les faisait souvent baisser, et son embarras semblait encore ajouter à ses charmes. Pour Julien, il était triomphant : on n'entendait sortir de sa bouche que les noms de Jeannette et de sir James; le reste du monde n'était plus rien pour lui. Lucie me racontait avec quelle pompe la cérémonie du matin s'était faite, lorsqu'on vint annoncer la visite de madame de Gercourt, de l'abbé et de Caroline; je me levai pour les placer près de Lucie; sir James leur fit un salut très-froid, et s'assit à côté de moi comme auparavant. Leur ayant demandé ce qui nous privait du plaisir de voir ma belle-mère, madame de Gercourt nous apprit qne s'étant trouvée fort incommodée dans la journée, elle s'était mise au lit. — Elle a reçu une mauvaise nouvelle, ajouta-t-elle: Le maréchal de V... a écrit à Frédéric de se rendre avant quinze jours à son régiment: on s'occupe des préparatifs de la guerre et des moyens de se mettre en campagne le plus tôt possible. Madame de Yarannc?,

LAURE D'fcSTELL. 139

pour qui cette guerre a déjà été si funeste, redoute le moment où Frédéric la quittera pour aller combattre. Son imagination frappée présage un nouveau malheur, et la peine qu'elle en ressent a sensiblement altéré sa santé.

— Malgré tout le désir que nous avions de vous voir, continua-t-elle, nous ne l'aurions pas quittée si Frédéric ne s'était engagé à rester auprès d'elle.

Je témoignais à madame de Gercourt combien je prenais part à l'affliction de ma belle-mère, quand sir James se leva brusquement et fut parler à Caroline; j'étais curieuse de savoir l'accueil qu'elle lui ferait, et, profitant de l'instant où Lucie questionnait madame de Gercourt, pour terminer ma conversation avec elle, je fixai mes yeux sur Caroline et la vis rougir^ l'approche de sir James. Je n'entendis point ce qu'il lui disait; mais je m'aperçus bien que l'abbé n'en perdait pas un mot. Celui-ci craignant que leur entretien ne se prolongeât, pria sir James de le conduire près de la mariée pour lui faire son compliment. Ils s'éloignèrent tous deux, et bientôt se mirent à causer. Madame de Gercourt employa ce temps à nous parler de tout ce qui se passe à la cour. Elle sait le roman de toutes nos princesses, et les traite impitoyablement. J'étais étonnée de lui entendre approfondir un tel sujet devant Caroline, et je réfléchissais que des volumes de morale ne détruiraient

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pas l'impression que ses récits scandaleux venaient de produire sur cette jeune personne , lorsqu'elle ajouta qu'il n'était plus possible de vivre à la cour , que les femmes y affichaient l'irréligion et les hommes tous les vices imaginables; que leur Insolence s'accroissant tous les jours et tombant sur des gens de mérite, elle finirait par les rendre haïssables aux yeu^ du peuple môme.

J'étais assez de ce dernier avis, et je dis quelques mots qui pouvaient le lui faire entendre, lorsqu'elle en changea tout à coup, pour me répondre qu'il serait encore plus dangereux de nuire au pouvoir de la noblesse, en lui ôtant les moyens d'opprimer, que de se soumettre à tous ses injustes privilèges ; alors elle entra dans les plus grands détails, pour prouver ce qu'elle venait d'avancer; et le soin qu'elle mit à nous apprendre le degré de respect qu'on devait à un chevalier de l'ordre, la distance qui existait entre lui et un simple cordon rouge, enfin de quelle importance il était à l'Etat de ne pas confondre tous les rangs, me confirma dans l'idée que si elle pensait mal des nobles, elle avait beaucoup de vénération pour la noblesse. Après une longue dissertation, elle fit appeler l'abbé qui donna la main à Caroline pour monter en voiture; sir James oflrit la sienne à madame de Gercourt, qui lui dit en confidence, mais assez haut pour que l'entendisse ;

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— L'air de Savinie est sûrement contraire à madame d'Estell, car je la trouve extrômement changée; et je crains que tous les plaisirs qu'elle y goûte ne l'y retiennent trop longtemps pour les nôtres et pour sa santé.

— Votre crainte est obligeante, madame, répondit sir James; mais je la crois mal fondée. Madame d'Estell nous a déjà menacés de son départ, et l'indisposition de madame de Varannes va probablement le hâter.

— J'en suis fâchée pour vous, milord , mais je le souhaite.

En disant ces mois la voiture s'éloigna, et je restai toute stupéfaite des dernières paroles de madame de Gercourt. J'ai cherché à les interpréter de difTérentes manières, toutes m'ont laissé de l'incertitude; et je me suis seulement promis d'échapper autant qu'il me serait possible à sa pénétration.

Après cette visite, je ne restai plus qu'un quart d'heure dans le salon. Pendant ce temps , sir James parla beaucoup de l'abbé de Cérignan : il fît l'éloge de sa conversation, dit qu'elle était instructive et amusante , lui reprocha sa causticité et l'assurance avec laquelle il tranche sur tout. Enfin, il s'occupa entièrement de lui. Lucie voyant que je souffrais, m'a engagée h prendre quelque repos, j'ai profité de son offre et suis montée dans mon appartement, non

pour y jouir d'un moment de calme , il n'en est plus pour moi ! mais pour te parler encore de mes chagrins et des conseils que j'attends de ton amitié. J'ai peur que sir James n'ait attribué ma tristesse au départ de Frédéric; il aura pensé que j'en étais instruite. Comment le désabuser sans commettre une inconséquence? Voilà ce que j'ignore; cependant c*est bien assez de lui cacher le motif de ma douleur, sans lui laisser croire qu'un autre en est la cause; et tu ne saurais imaginer combien je tiens à ce qu'il soit persuadé que l'amour maternel et l'amitié sont les seuls sentiments qui remplissent mon âme.

Adieu, ma Juliette, plains ta Laure; mais ne cesse pas de l'aimer autant qu'elle t'aime.

Mon retour à Varannes est fixé. Dans quatre jours je quitte Lucie et son frère. La raison ne m'en ferait pas un devoir, que la froideur impolie de sir James m'y déciderait. Depuis avant hier il s'est à peine informé de ma santé; il a évité toutes les occasions de se trouver près de moi ; enfin il s'est conduit de façon à me prouver que ma présence ne lui était nullement

agréable. Je lui rends grûce de cette franchise , elle me donnera le courage de me séparer de lui sans regret; et si son image me poursuit dans ma retraite, au moins s'offrira-t-elle à mes yeux dépourvue de tous les chtirmes qui auraient été si dangereux pour moi. Je ne verrai plus cette expression noble et touchante, empreinte sur chacun de ses traits, ce sourire mélancolique qui portait dans l'âme un sentiment doux et langoureux; ils ont fait place à tous les signes qui annoncent la fierté et l'indifférence. Cette nouvelle image me garantira du souvenir de l'autre, et bientôt je ne souffrirai plus que de m'être aveuglée un instant, au point de comparer les inégalités de ce caractère bizarre, aux perfections d'un être qui n'a vécu que pour mon bonheur.

Le portrait de Lucie est achevé; elle l'a fait monter sur une jolie bonbonnière, que Jenny et Emma doivent donner demain à sir James. Je ferai en sorte de n'être pas témoin de la manière dont il recevra ce présent, sûre qu'il en sera faiblement satisfait. Lucie a la bonté de s'imaginer qu'il lui causera un plaisir infini; je ne sais quoi m'avertit qu'il ne l'accueillera qu'avec froideur; mais je n'y veux plus penser. Oublie tout ce que je t'en ai dit, et ne me parle plus désormais que de ce qui t'intéresse.

Ma petite Emma me donne quelque inquiétude; depuis deux nuits elle ne dort pas, et le soir il lui

prend un petit mouvement de fièvre. Le médecin m'assure qu'il est l'effet de sa croissance : elle grandit beaucoup; mais je crains qu'il ne se trompe sur la cause de ses fréquents accès; s'ils se réitèrent encore, je t'enverrai un bulletin exact de tout ce que j'aurai remarqué sur son état, et tu le montreras au docteur Nélis : j'aurai plus de confiance dans la consultation qu'il te remettra, que dans toutes les ordonnances de nos médecins de campagne. Ce n'est pas que je les accuse d'ignorance; mais j'ai toujours peur qu'ils ne fassent abus des remèdes, pour mieux prouver l'emploi qu'ils en savent faire ; et je trouve que lorsqu'on est assez malheureux pour être obligé d'avoir recours à la médecine , il ne faut pas se confier légèrement. J'ai rencontré dans le monde des gens qui livraient leur santé et celle de toute leur famille, à ce qu'ils appelaient un médecin de leurs amis. La crainte d'humilier l'amour-propre de cet ami, les empêchait souvent d'en appeler un autre dans les moments de danger , et je les ai vus plus d'une fois victimes de cette complaisance; enfin ils m'ont appris à ne pas les imiter, et je ne connais aucune considération qui pût me déterminer à une condescendance aussi blâmable.

LAURE D'FSTELL. 145

Je reviens de chez ma belle-mère : elle est véritablement affectée du départ de Frédéric ; cependant elle se porte mieux. Je lui ai annoncé mon prochain retour, elle a paru le désirer. Madame de Gercourt m'a dit qu'il était temps que je revinsse, que les habitants du château de Varannes commençaient à devenir jaloux de ceux deSavinie. En disant ces mots elle regardait Frédéric qui paraissait content de l'entendre exprimer aussi franchement ce qu'il n'aurait pas osé me dire. Mais l'abbé, trouvant que la société de sir James devait être fort ennuyeuse pour une jolie femme, ajouta, avec un ton d'ironie, qu'il croirait ses plus grands péchés absous, s'il était resté aussi longtemps que moi près de lui. Cette épigramm.e m'a semblé aussi méchante qu'injuste; j'y ai répondu en disant que je ne m'étais point ennuyée un instant pendant mon séjour à Savinie. Lucie , ai-je dit, possède un caractère aussi doux qu'aimable; son frère a de l'esprit sans méchanceté, sa tristesse, quoique un peu sombre , n'empêche pas sa société d'être agréable, et sa conversation est semée de traits déli-

cals et sensibles, qui valent toutes les saillies de la malignité. Je n'eus pas plutôt fait cet éloge que je m'en repentis. L'abbé Técouta avec impatience ; madame de Gercourt en sourit, et au bout d'un moment je les vis chuchoter de manière à me persuader qu'ils me tournaient en ridicule; choquée de celte impertinence, j'ai pris congé de ma belle-mère, et suis sortie sans dire un mot d'adieu à personne. Frédéric est venu me reconduire. « Ne croyez pas, m'a-t-il dit en chemin, que je partage l'opinion de l'abbé sur sir James; je l'estime; autrefois je l'aimais, mais il dépend de vous de me le faire haïr. Si vous lui accordez plus de confiance qu'à moi, s'il vous fait oublier Frédéric, vous me rendrez ingrat envers lui, et je serai alors aussi coupable que malheureux. >> Ce discours m'a jetée dans un trouble inconcevable, je n'ai répondu que par des mots entrecoupés : préférer un étranger au frère de Henri!... Ne pas être sensible à votre amitié ! ... et plusieurs phrases de ce genre, aussi peu suivies que sincères. J'avais projeté de lui parler de l'histoire du billet; mais il n'aurait vu dans mon reproche qu'une raison de plus de croire à ma préférence pour sir James; d'ailleurs, ce nom seul me causait tant d'émotion, qu'un plus long entrelien sur son compte m'aurait sûrement trahie. J'ai rompu la conversation en questionnant Frédéric sur ses projets militaires, et nous sommes arrivés à Savinie

comme il achevait de m'en instruire. Il est entré chez Lucie et je suis allée dans la chambre de ma fille, je l'ai trouvée moins agitée que ce matin; elle s'est endormie peu de temps après m'avoir embrassée, et je ne l'ai quittée que pour t'écrire. Il faut que je retourne au salon, car Lucie m'en voudrait d'avoir passé une si grande partie de la journée loin d'elle. J'espère que Frédéric sera parti; au reste, qu'il le soit ou non, je ne compte pas plus lui parler qu'à sir James.

Remarque un peu, ma Juliette, l'étrange position où je me trouve. Voici deux hommes que je ne dois pas aimer, et qui se trompent mutuellement sur le penchant qu'ils me supposent; l'un, jugeant sur les apparences, me croit sensible à l'amour que j'inspire, et l'autre, plus excusable sûrement, puisque la passion l'égaré, devient jaloux par instinct. Blâmée de tous deux, je finirai peut-être par leur sembler moins estimable, sans avoir rien fait qui dût m'attirer cette disgrâce. N'importe, je me conduirai d'après mon cœur; je conserverai ton estime et la mienne, c'est autant qu'il en faut à ma tranquillité.

Ii8 LAURE D'ESTELL.

Ma fille a toujours la fièvre, mais elle n'augmente pas. Tu me dis que Théodore a été pendant un mois dans cet état, sans qu'il en soit résulté aucun accident, et j'espère n'être pas plus malheureuse que toi. Cette bonne petite a ri ce matin du meilleur cœur. Lucie est venue jouer avec elle, et lui a remis la bonbonnière destinée à sir James ; les deux enfants ont été la lui porter. J'ai su par Lise qui les conduisait, que James n'avait pu retenir ses larmes, en voyant le portrait de sa sœur, et qu'ayant aperçu mon nom tracé au bas, il s'était écrié : Ahî ma chère Laurel et avait pris Emma dans ses bras et Jenny par la main, en leur disant de le conduire dans mon appartement où se trouvait Lucie ; imagine-toi ce que j'éprouvai, lorsque Lise vint nous dire que sir James demandait si je pouvais le recevoir; Lucie répondit pour moi, et James entra. Après lui avoir dit qu'elle venait de lui causer une joie inexprimable, il s'approcha de moi, déposa mon Emma sur mes genoux, et lui dit :

— Emma, répète souvent à ta mère que ton ami

laurp: d'estell. 149

n'oubliera jamais le présent qu'il vient d'en recevoir; l'image qu'elle a tracée est unie à la sienne, et toutes deux sont gravées dans mon cœur.

En disant ces mots, il prit ma main, la porta à ses lèvres, et me lit éprouver une sensation si nouvelle, que j'en frémis.

— Laure, qu'avez-vous? me dit-il, en me regardant d'un air égaré, serait-il possible!

Il n'acheva pas. Lucie croyant que je me trouvais mal, vint à moi pour me faire respirer quelques sels, et cette action m'ayant rappelée à moi-môme, j'inventai quelques prétextes pour la tromper sur le véritable motif de mon émotion ; je crois y être parvenue. Mais, James, que voulait-il dire quand il s'est interrompu? m'aurait-il devinée!.... partagerait-il le sentiment?... Ah I Juliette, viens à mon secours ; je sens qu'à cette idée toutes mes forces s'évanouissent. Dis-moi que je m'abuse, qu'il ne m'aime point et que son cœur ne peut plus se livrer à l'amour; j'ai besoin de m'entendre répéter ces vérités cruelles, pour ne pas m'abandonnerau charme qui m'entraîne, car je t'avoue, en rougissant, que je puise tout mon courage dans son indifférence; un mot de lui a le pouvoir de changer ma pensée ; un seul de ses regards dispose de ma volonté, et quand ses yeux me peignent la froideur, tout me paraît inanimé dans la nature! Me voilà donc en proie à

celte passion funeste que j'aurais dû méconnaître toujours, et que je m'obstinais à croire imaginaire. Pourquoi le ciel n'a-t-il pas éternellement prolongé mon erreur? Je n'aurais pas le regret d'avoir répondu faiblement à toute la tendresse de Henri, d'avoir payé son amour par un sentiment bien pur, à la vérité, mais aussi difTérent de celui que j'éprouve, que l'ivresse l'est du calme le plus doux ! N'était-ce pas assez d'avoir été ingrate sans devenir infidèle ! Tu prétends, ma Juliette, qu'avec une âme comme la mienne^ je ne pouvais échapper à ce malheur : n'est-il donc réservé qu'à ceux qui doivent en mourir de douleur?

J'ai appris à Lucie que je la quittais demain : — Déjà, m'a-t-elle dit ! sentez-vous bien, Laure, tout ce que nous allons souffrir de votre absence, après avoir tant joui du plaisir d'être avec vous I Elle pleurait en disant ces mots, et sir James paraissait presque aussi ému qu'elle; mais, a-t-elle ajouté, je ne dois pas chercher à vous retenir, je sais qu'un devoir sacré vous rappelle dans votre famille, et le moment où elle éprouve un chagrin est celui où vous devez lui apporter toutes les consolations que vous savez offrir avec tant de grâce, et dont l'effet est aussi certain. Partez, chère Laure, mais n'oubliez jamais les deux atnis que vous laissez ici, promettez-nous de revenir souvent les voir et d'occuper encore quel-

LAURR D'ESTELL. 151

quefois cet appartement. Vous vous ôtes engagée à surveiller l'éducation de mon petit Henri ; Emma et Jenny se croient sœurs, ne détruisez pas cette douce illusion ; soyez aussi de ma famille, elle vous est attachée par tous les liens de la reconnaissance et de l'amitié, et ces liens valent tous ceux de la nature.

Je n'ai pu répondre à ce discours qu'en la serrant tendrement contre mon cœur; j'aurais voulu que ma pensée fût uniquement pour elle, j'aurais désiré ne pas la tromper, en lui laissant croire qu'elle seule avait part à mes regrets ; mais celui qui les cause semblait les partager, et mes larmes ne coulaient que pour lui.

Lise m'apprend qu'Emma vient de se réveiller; elle a, dit-elle, le transport, je suis dans une inquiétude affreuse.

Adieu.

Je suis au désespoir... mon enfant ne me reconnaît plusl... Juliette! il va mourir 1... tout est fini pour moi 1

152 LAURE D'ESÏELL.

Emma semble plus calme, mais grand Dieu! que ce calme est effrayant ! Pendant qu'une de mes mains trace ces mots, l'autre appuyée sur son cœur ne perd pas un de ses battements!... ma vie s'éteint à mesure qu'ils se ralentissent!... Les médecins ne me rassurent plus... Lucie pleure... je suis loin de toi... James est parti cette nuit... tout m'abandonne, 0 ciel ! prends pitié de moi en m'arrachant la vie !

Mon cœur s'ouvre à l'espérance... unDieututélaire veille encore sur moi ; c'est lui qui m'a envoyé le seul homme en qui j'aie confiance, c'est lui à qui je devrai peut-être la vie de mon enfant. Hier, dans le moment où la tête appuyée sur le berceau de ma fille, je l'inondais de mes larmes, le bruit d'une voiture vint frapper mon oreille; je courus à la fenêtre, et j'aperçus le docteur Nélis au milieu de la cour; je

volai à sa rencontre, et sans pouvoir lui dire un mot, je le conduisis auprès du lit de mon enfant. Là, j'observai chacun de ses mouvements, je cherchais à lire dans ses yeux ma sentence, ou l'espoir qui devait me rappeler à la vie, quand je le vis réfléchir et garder un profond silence; un instant après, il découvrit la tête d'Emma, y posa un topique, et dit :

J'espère que ce remède n'aura point été administré trop tard; mais il était temps que j'arrivasse, car le dépôt est formé depuis plus de quinze jours.

Puis se tournant vers moi :

— Prenez courage, me dit-il, si le topique attire l'humeur avant que l'abcès ne soit à son terme, votre enfant est sauvé.

Juge de l'état dans lequel je suis! je sens que mon agitation soutient mon existence, et je ne demande au ciel que la force de supporter ma joie ou la grâce de succomber à mon désespoir.

Elle est sauvée... et je respire à peine. J'allais me livrer à tout l'excès de mon ravissement quand une affreuse nouvelle est venue empoisonner mon bonheur.

Je crois t'avoir dit que James, désespéré de voir mon enfant menacé de la mort, et ne comptant pas sur l'habileté des médecins qui l'entouraient, était parti sans rien dire h personne, et s'était fait conduire à Paris pour conjurer le docteur Nélis, dont il m'avait souvent entendue parler, de tout quitter pour venir à mon secours. Entièrement occupée du danger où se trouvait ma fille, je n'ai pas demandé au docteur pourquoi il revenait seul ; mais ce matin voyant que Lucie ne partageait que faiblement ma joie, j'ai dit, avec frayeur :

— Serait-il arrivé quelque chose à sir James?

— Quoi ! vous ne saviez pas, répondit le docteur, qu'il a versé en route et s'est cassé le bras ; il devait s'attendre à ce malheur, faire courir des chevaux ventre à terre, en pleine nuit et par la gelée qu'il fait !

La foudre ne m'aurait pas frappée plus mortellement que ces mots; ils ont glacé mon sang daus mes veines, et je suis restée deux heures sans souffrir. Revenue à moi, j'ai fait asseoir le docteur près de mon lit, je l'ai prié de me raconter avec détail tout ce qu'il savait de l'état de James.

— Je ne veux pas vous en parler, me dit-il, puisque la seule nouvelle de son accident a pensé vous coûter la vie.

— N'importe, lui ai-je répondu, ne me cachez rien; dites-moi s'il est hors de danger.

— Ma foi, a-t-il repris, j'ai eu bien de la peine à obtenir de lui que j'écrivisse à un chirurgien de mes amis, pour venir lui remettre le bras; il ne voulait pas m'en donner le temps.

— Partez, me disait-il, ma voiture vous attend ; ne vous inquiétez pas de moi. Si vous arrivez trop tard, l'enfant et la mère n'existeront plus ; mais si vous les sauvez toutes deux, ma fortune et ma vie sont à votre disposition.

Juliette, crois tu que ce soit là de l'amour? je crains de me tromper.

— Ne pouvant rien gagner sur sa résolution, continua le docteur, je suis parti, après l'avoir laissé entre les mains d'un habile homme qui le tirera bientôt d'affaire.

— Mais a-t-on reçu de ses nouvelles depuis votre départ?

— Oui, m'a-t-il répondu, son valet de chambre a écrit à madame de Savinie, qu'il avait beaucoup souffert, mais que son bras était parfaitement remis. Vous le verrez peut-être trop tôt, ajouta-t-il, car il brûle autant de revenir, que vous de le revoir.

Ces dernières paroles me rendirent bien confuses; mais le plaisir qu'elles me causèrent surpassa de beaucoup l'embarras que j'éprouvai, en pensant que le docteur avait lu dans mon âme. Suis-je donc si coupable, me suis-je dit, d'adorer celui qui vient de

courir un aussi grand danger pour sauver la vie de mon enfant? La reconnaissance m'ordonne de l'aimer, tous les sentiments s'unissent pour augmenter mon amour. J'ai demandé s'il ne serait pas imprudent à lui de se remettre en route avant d'être entièrement rétabli.

— Vraiment, a dit le docteur, il risquera beaucoup, mais qui saura le retenir? S'il a mis dans sa tête de revenir, je défie le monde entier de l'en empêcber.

Je vais lui écrire, ma Juliette, je vais le supplier au nom de sa sœur, au nom de celle qu'il vient d'arracher à la mort, de prendre soin de lui, et de ne fixer son retour qu'au moment où ses forces lui permettront de supporter les fatigues du voyage. Pour toi, mon amie, écoute aussi la prière que j'ai à te faire. Promets-moi d'envoyer exactement chercher de ses nouvelles, et de m'instruire des moindres détails de sa maladie; je ne croirai que ce que tu m'en diras. Je le connais assez pour être sûre qu'il cacherait à sa sœur tout ce qui pourrait l'inquiéter, et j'ai besoin des assurances que tu me donneras pour ne pas me livrer à tous les tourments de l'inquiétude. J'attends ce service de ton amitié, il sera pour moi ce qu'est une douce lueur dans le cachot d'un malheureux prisonnier.

Tu trouveras ci-joint l'adresse de James.

Adieu.

Tu m'as prévenue, chère Juliette; ta bienfaisante bonté t'a portée à t'informer de sa demeure, et M. Norval a permis que tu l'accompagnasses dans la visite qu'il a bien voulu lui faire. Combien je suis sensible à cette marque d'intérêt ! Lucie en est aussi pénétrée que moi, et me charge de vous en témoigner à tous deux sa reconnaissance. Quand tu l'as vu il n'avait point encore reçu ma lettre; je n'ai pas osé te la montrer, je n'en suis pas contente ; il y règne une certaine contrainte qui tient de la froideur, cependant il ne paraît pas à sa réponse qu'il Tait jugée telle. La voici :

(( Vous êtes heureuse, Laure ! m'en faut-il davantage? Cessez de craindre pour moi, j'aurai le courage de supporter mes souffrances, ou plutôt la peine d'ôtre séparé de tout ce qui m'est cher. Je ferai ce qu'on m'ordonnera pourhâtermaguérison enfin j'aimerai la vie , puisque vous prenez à la mienne un si vif intérêt.

« M. et madame de Norval sont venus eux-mêmes

s'informer de l'état de ma santé. Cette démarche, toute aimable qu'elle fût, ne m'a pas surpris ; je savais qu'ils étaient vos amis ; mais leur visite m'a fait un bien inexprimable. Nous avons beaucoup parlé de vous, de ma sœur qu'ils ont le désir de connaître, et de votre chère Emma. Ils m'ont appris vos inquiétudes sur mon compte, et ce moment m'a fait oublier que j'étais loin de vous. Chargez-vous, Laure, de m'acquitter envers eux de tout ce que je leur dois pour tant d'obligeance de leur part, et peignez leur ma reconnaissance aussi vivement que je voudrais vous exprimer le sentiment qui vous attache pour jamais,

« Votre respectueux et tendre ami,

(( James Drymer. »

Tu le vois, ma Juliette, quel prix il met à ce que la pitié t'a fait faire pour lui. Il ne l'oubliera de sa vie, ni moi non plus et je sens qu'il m'est devenu plus cher, depuis que tu l'as vu. Je crains de répondre à l'éloge que tu m'en as tracé, non pas qu'il n'ait flatté mon cœur, car il en a éprouvé la sensation la plus douce ; mais il a embarrassé ma modestie plus qui ne l'eût fait mon propre éloge : c'est ainsi que j'ai placé dans lui tous mes sentiments, on ne peut plus m'offenser qu'en l'injuriant, ni me flatter qu'en le trouvant aimable.

LAURK D'ESTEL L. 159

Emma a repris sa gaieté, ses couleurs; on ne se douterait jamais, en la voyant, qu'elle a été aussi dangereusement malade : je m'étais promis de renvoyer Lise, ne pouvant lui pardonner de m'avoir caché la chute de ma fille, mais l'enfant a imploré son pardon avec tant de grâce qu'il a fallu céder. Conçoistu, mon amie, que des bonnes , dans la crainte d'affliger une mère ou d'en recevoir quelques réprimandes, aient la faiblesse de lui cacher le malheur arrivé à son enfant, et lui ôtent ainsi les moyens d'en prévenir les suites. Si le docteur n'avait dit à Lise qu'Emma avait sûrement reçu un violent coup, puisqu'il s'était formé un dépôt dans sa tête, jamais elle n'aurait avoué qu'en effet l'enfant était tombé en jouant dans le jardin, et que sa tête avait frappé contre une énorme pierre. Cette fatale discrétion a pensé me coûter la vie de ma fille. Quelle leçon pour toutes les mères 1... Je n'ai pas besoin de l'engager à ne jamais gronder une bonne, lors même que sa maladresse serait cause du coup que recevrait ton enfant, le souvenir de ma douleur t'empêchera de tomber dans cette faute.

J'avais oublié de te dire que Frédéric était parti. Lorsque j'ai appris qu'il avait quitté Varannes, je n'étais pas en état de penser à lui. Ma belle-mère a été bien affligée de la maladie d'Emma ; elle est venue souvent me voir, ainsi que toute sa société. Le pre-

mier mot de madame de Gercourt, quand elle a vu mon désespoir, a été celui-ci :

— J'avais bien prévu qu'en élevant votre enfant à la Jean-Jacques, il lui arriverait quelque malheur.

Comment trouves-tu ce trait de sentiment? Il vaut tous ceux qu'on cite dans ce genre.

Adieu, ma Juliette, je ne quitterai pas Savinie avant l'entier rétablissement d'Emma, (et tu vas sourire) avant le retour de James.

Il a voulu entreprendre le voyage, dis-tu, et tu lui as fait promettre d'aller à petites journées; j'ai bien peur qu'il ne tienne pas sa parole, et que son empressement ne lui fasse commettre une imprudence. Je ne lui aurais pas pardonné de partir sans aller voir ta famille , mais j'ai trouvé sa visite à l'ambassadeur fort inutile. Il en avait reçu les plus grandes marques d'intérêt, et je conviens qu'il lui devait un souvenir; mais était-il bien nécessaire de passer deux heures dans un grand cercle, de se faire remarquer par trente femmes aux yeux desquelles un jeune homme blessé paraît toujours si intéressant! Madame de L***

LAURE D'ESTRLL. 161

a trouvé qu'il avait l'air d'un héros de roman. Je ne sais pas trop pourquoi tu m'as répété cela ; que m'importe le jugement de madame de L*** sur James, il valait bien mieux m£ dire ce qu'il pensait d'elle. Au reste il s'est imaginé devoir cette politesse à l'ambassadeur, et je veux croire qu'elle lui a coûté quelque chose. Il revient, voilà ce qui doit m'occuper; ne mêlons pas une idée pénible au plaisir que je vais goûter en le voyant.

J'ai calculé tous les moments, Juliette, il devrait être ici : lui serait-il arrivé quelque nouveau malheur? Je frémis à cette idée... Il a dû rencontrer le docteur Nélis à la moitié de sa route ; j'ai bien recommandé à celui-ci de l'engager à s'arrêter, s'il se trouvait trop fatigué pour supporter les secousses de la voiture ; mais j'espérais que cette recommandation serait inutile , qu'il se trouveraifassez bien pour

arriver ce soir à Savinie.Il est minuit chacun est

retiré: J'ai caché mon inquiétude à Lucie, et sûrement elle dort d'un sommeil paisible ; ta pauvre Laure est la seule qui veille pour souffrir. Je t'écris

auprès de ma fenêtre ; je l'ai laissée entr'ouverte pour entendre plutôt le bruit de sa voiture, si par hasard il arrivait. Il n'est pas à présumer qu'il puisse venir à cette heure; n'importe je l'attendrai toute la nuit.

Il y a longtemps que je ne t'ai parlé du bon M. Bernard. Tune doutes pas qu'il ne soit venu souvent me voir dans ces derniers temps , il n'est pas homme à fuir les malheureux ; il n'a point tourmenté ma douleur par de tristes et froides exhortations, ses pleurs se sont mêlés aux miens. Il a commencé par rassurer ma sensibilité en me prouvant la sienne, ensuite il a cherché tout ce qui pouvait ranimer mon courage, et je lui dois celui d'avoir supporté mes maux avec quelque résignation... Je ne crois pas me tromper , Juliette, j'entends le bruit des roues... Le claquement des fouets... C'est lui... Je cours à sa rencontre... Je vais réveiller le concierge, faire ouvrir les portes. Je veux que tout lui apprenne que Laure attendait.

A cinq heures du matin.

Mon cœur ne m'avait pas trompé, c'était bien lui. J'étais dans la cour quand la voiture est entrée; John en descendit le premier et je craignis un instant qu'il vînt nous annoncer que son maître était resté dans quelque auberge, mais bientôt je le vis lui-

LAURK D'FSTELI.. 165

même; je voulus m'avancer vers lui ; n'en ayant pas la force, je fus obligée de m'appayer contre un arbre, pour m'aider à me soutenir , c'est alors qu'il m'aperçut.

— Vous m'attendiez? me dit-il, ah I madame, je m'en veux bien d'être arrivé si tard,

Ces froides paroles, le ton tranquille avec lequel il les prononça, me glacèrent ; je restai immobile. John vint recevoir les ordres de son maître. Celui-ci lui recommanda de faire le moins de bruit possible pour ne pas éveiller sa sœur, mais dans ce moment, une des femmes de Lucie arrivait pour nous dire, qu'ayant entendu la voiture de son frère, elle le priait de passer dans son appartement. A cette nouvelle, je fis un effort sur moi-môme pour cacher ce que j'éprouvais, et nous montâmes chez Lucie, avant que j'aie trouvé un mot à dire à sir James. J'étais loin de me douter que le supplice auquel sa froideur me livrait, pût s'accroître ; cependant il redoubla, quand je le vis sourire à sa sœur, l'embrasser tendrement, et l'accabler de tout ce que l'amitié inspire de plus sentimental. Sa physionomie avait changé d'expression, et quoique sa pâleur fût toujours la même, il était plus animé. Lucie versa quelques larmes en remarquant son bras en écharpe, et me rendit un grand service en lui demandant s'il souffrait encore beaucoup ?

— Non, a-t-il répondu, le chirurgien m*a permis de quitter cette écharpe dans quinze jours , et rien ne me rappellera pliis mon accident. Ce n'est pas lui qui a retardé mon arrivée , mais Frédéric est venu chez moi, au moment où je me disposais à partir; il m'a parlé de choses si intéressantes pour lui , que nous avons passé toute la matinée ensemble. Le maréchal de V l'a envoyé à Paris, chargé d'une

mission importante ; sachant que j'y étais, il s'est fait aussitôt conduire à mon hôtel. — Je lui ai promis, madame, a-t-il ajouté en se tournant vers moi, de vous témoigner tout ce qu'il a souffert, en apprenant le danger qu'à couru votre Emma , et la part qu'il a prise à tous vos chagrins.

Le nom de Frédéric me rassura un peu ; je pensai , qu'il était peut-être la cause de la manière dont James me traitait, et sans trop réfléchir sur les moyens qu'il aurait employés pour produire cet effet, je me suis trouvée moins malheureuse du moment où j'ai pu supposer que cette indifférence marquée ne venait pas de lui; soulagée par cette idée, j'ai eu la force de lui faire plusieurs questions, et de lui parler de ma reconnaissance ; mais, oh ! ma chère Juliette ! Quelle différence de ce langage apprêté , à

tout ce que mon cœur s'était promis de lui dire !

Devais-je m'attendre à un semblable accueil !... Et conçois-tu tout ce qu'il y a d'affreux pour moi !

LAURK D'ESTEL L. 165

Combien je regrette de m'ôtre livrée avec tant d'abandon, à l'espoir d'être aimée I Pourquoi ne suis-je pas partie avant son retour? Je ne l'aurais revu qu'au milieu de témoins imposants , et j'aurais mis sur le compte de sa retenue, tout ce qui n'eût été que l'effet de la froide tranquillité de son âme... A présent je ne puis plus m'abuser, la bonté de son cœur l'a porté à tout risquer pour sauver la vie de mon enfant, et il eût fait pour un autre, ce qu'il a fait pour moi. Voilà, ma Juliette, la plus cruelle pensée qui soit jamais entrée dans mon cœur.

Après être restée une demi-heure près de Lucie, elle a engagé son frère à s'aller reposer, et nous nous sommes retirées. Sir James m'a quittée en me demandant la permission de venir ce matin embrasser Emma dans son lit ; je ne pouvais la lui refuser; et vois jusqu'où va ma faiblesse, je trouve encore du plaî^sir à l'attendre.

J'ai vainement essayé de dormir , mes yeux remplis de larmes n'ont pu se fermer; j'ai passé le reste de la nuit à relire sa lettre, à chercher ce que Frédéric devait lui avoir dit pour produire un si grand changement : car cette lettre peint un sentiment tendre qui s'accorde bien peu avec le ton qu'il a pris maintenant. Je m'y perds... Il faut pourtant que je me résigne à faire un sacrifice, duquel j'attends, non pas le repos, mais au moins quelque soulagement.

Je veux m'éloigner de lui avant que la douleur ait entièrement égaré ma raison. J'écrirai demain à ma belle-mère pour lui annoncer mon retour. Dans deux jours je ne serai plus à Savinie ; Lucie n'a plus besoin de moi , puisque son frère est auprès d'elle , et mon départ n'affligera personne. Adieu.

De Varannes, ce....

Admire mon courage, Juliette!.,. J'ai pu le quitter sans me trahir ! sans lui laisser soupçonner ce que cette séparation coûtait à mon cœur ! Heureusement pour moi , il n'a rien dit qui dût augmenter mes regrets ; car je ne sais point si la plus légère marque de tendresse de sa part ne m'eût pas fait renoncer à toutes mes résolutions.

Le lendemain de son arrivée il est venu voir ma fille, comme je te l'avais annoncé, et il a paru sensible à ses caresses; elle l'a remercié de toutes les jolies choses qu'il lui apportait de Paris, et lui a demandé s'il y avait dans tout cela un présent pour sa maman :

— Certainement, répondit-il, mais ce n'est pas moi qui ai le bonheur de lui offrir.

Alors il se leva, fit appeler John, et lai ordonna de monter dans ma chambre la caisse que tu m'as envoyée , et une autre remplie de musique nouvelle que Frédéric avait choisie pour moi, et que par un billet fort aimable il me priait d'accepter. Après l'avoir lu, je déposai ce billet sur ma table, affectant de le laisser ouvert, et je ne m'occupai que du soin de ranger tous les objets que ta prévenante amitié a rassemblés pour charmer mes moments de solitude. Dans cet instant Lise me demanda s'il fallait ouvrir une de mes malles qu'elle venait de fermer pour y mettre ces différents paquets. A cette question sir James se retourna vivement et me dit d'un ton ému :

— Ferait-on déjà les préparatifs de votre départ, madame ?

: — Oui, milord, ai-je répondu , je n'attendais que votre retour pour rejoindre ma belle-mère ; je sais qu'elle a la bonté de désirer ma présence, et j'aurais déjà cédé à ses instances réitérées, si l'envie de vous témoigner ma gratitude et de savoir un moment plutôt l'état dans lequel vous vous trouviez ne m'avait retenue.

— Je ne mérite pas cet excès de complaisance de votre part, a-t-il repris ; mais par grâce ne me parlez point de reconnaissance ; ne suis-je pas trop heureux d'avoir pu vous être utile, et trop récompensé par le plaisir que j'en éprouve.

1G8 LAURE D'ESTELL.

Cette phrase plus polie que sentimeutale, m'a convaincue qu'il ne me parlait plus qu'avec son esprit. J'allais y répondre lorsque Lucie et M. Bomard sont entrés ; ce dernier a été à sir James, lui a serré la main , et tous deux ont exprimé franchement la satisfaction qu'ils avaient de se revoir ; enfin , me disais-je en les considérant, tout le monde aura reçu de lui un accueil agréable ; Laure est la seule qu'il ait traitée avec froideur!... Cette idée augmenta ma tristesse , et Lucie me reprocha de n'être pas plus gaie au retour de son frère. C'est à lui qu'il fallait adresser ce reproche ! C'est lui qu'il fallait accuser de ma peine ! Un de ses regards en eût sitôt adouci l'amertume !... Mais ils fuyaient les miens, et quand parfois ils se rencontraient , c'était pour me laisser lire dans ses yeux toute son indifTérence.

M. Bomard a passé cette journée avec nous ; et le soir, après que les enfants ont été couchés, il m'a dit :

— Il faut, aimable Laure , que vous me fassiez goûter un plaisir que je n'ai pas encore osé vous demander. Tout vieux que je suis, j'aime la musique à la folie , et je vous conjure de me faire entendre celle que l'on vous a envoyée de Paris !

Tu sais, Juliette que je n'aime pas à me faire prier, je dis au bon curé qu'après souper il viendrait dans mon appartement, et que je lui jouerais sur le piano ou sur la harpe tout ce qui pourrait l'amuser.

LAURE D'ESTRLL. 109

— Pourquoi ne procurer ce plaisir qu'à M. Bomard, dit Lucie, je réclame contre cette injustice, et je vais, sans vous consulter, faire d'escendre la musique et la harpe , pour vous apprendre à vouloir nous jouer un mauvais tour.

En disant ces mots , elle sonna , et un moment après on apporta ce qu'elle avait demandé. Je ne saurais te peindre à quel point je tremblais ; un cercle de cent personnes ne m'aurait pas inspiré plus de timidité ; cependant je n'hésitai pas à exécuter différents morceaux italiens qui plurent infiniment à Lucie et à son frère ; mais le bon curé m'avoua franchement qu'une scène de Gluk ou de Sacchini lui serait encore plus agréable ; alors ma main étant tombée sur la partition d'Armide, je choisis assez maladroitement le dernier récitatif qui commence par ces paroles : « Non jamais de Vamour tu n'as senti le charme. » Le rapport qu'elles avaient avec ma situation , la beauté de cette harmonie imitative, et l'enthousiasme que j'éprouve chaque fois que je lis ces chefs-d'œuvre de déclamation , m'entraînèrent si loin, qu'oubliant tout ce qui m'avait d'abord inspiré quelque frayeur, je chantai ce morceau avec toute l'expression d'une âme déchirée par la douleur de se voir faiblement aimée, et par le désespoir d'être abandonnée de celui qu'elle adore. Sir James paraissait ému en m'écoutant, il me dit quand j'eus fini :

no LAURE D'ESTELL.

— On est digne d'inspirer une violente passion, quand on sait aussi bien la peindre que vous , madame.

Ce compliment semblait dicté par le dépit, et j'avoue qu'il me plut. Je m'étais éloignée du piano, Lucie vint m'apporter ma harpe ; j'eus beau leur dire que tant de musique finirait parles ennuyer, il fallut chanter au bon curé une romance", je me plaçai en face de lui et de Lucie; sir James vint s'asseoir derrière moi, et je commençai cette complainte :

Sous le beau ciel de l'antique Italie, Vivait jadis un prince valeureux ; Pour ses sujets il eût donné sa vie, Pour son bonheur il faisait des heureux.

Chaque beauté s'empressant de lui plaire, Avec ardeur prévenait ses désirs; Mais vœu d'amour facile à satisfaire, Est- il celui qui promet des plaisirs?

Loin de sa cour, fatigué d'inconstance, Médicis veut se livrer au repos.

Mais il voit Blanche... el son indifférence Fait bientôt place à des chagrins nouveaux.

Blanche était belle autant que vertueuse. Pour la séduire il fit de vains efforts : Elle disait d'une voix amoureuse :

«Mon devoir seul s'oppose à tes transports. »

Brûlant d'amour, enivré d'espérance,

« Je suis aimé, (rei)ondit son amant,)

« Viens partager mon trône et ma puissance,

« Viens sur l'autel recevoir mon serment. »

Le temple s'ouvre, et Blanche est couronnée, Bientôt après se rangent sous ses lois Les habitants de l'île fortunée.

Qu'une déesse embellit autrefois.

De tous leurs biens la perte est réparée, Chypre devient le plus heureux séjour, Cette île fut à Vénus consacrée Blanche devait y régner à son tour.

Blanche sortait d'une illustre famille, Mais les parents de son auguste époux, D'un roi fameux lui destinant la fille, N'avaient pu voir son hymen sans courroux.

Au même instant où le chaste hyménée Allait donner tous ses droits à l'amour ; Par un revers, l'afifreuse destinée Vint obscurcir le soir d'un si beau jour.

Médicis tient son épouse adorée.

Il voit combler son unique désir, Veut la serrer... Blanche décolorée, Répond, hélas ! par son dernier soupir.

L'affreux poison circule dans ses veines, Il a glacé cet ange de douceur.

Lors, Médicis, succombant à ses peines.

Regarde Blanche et se meurt de douleur.

Ku moment où j'allais terminer le dernier couplet je levai les yeux sur la glace qui était devant moi, et j'aperçus James le coude appuyé sur le dos de ma chaise, et cherchantàcacher avec sa main les larmes qui coulaient sur ses joues. Ce spectacle à la foix doux et pénible me troubla tellement , que ma voix s'éteignit; je balbutiai la fm de l'air qu'on entendit à peine. Lucie et le curé me dirent mille choses obligeantes sur la manière dont je l'avais chanté ;

mais sir James, plongé dans sa rêverie, garda le plus profond silence. On parla des arts , et pour la première fois je ne me mêlai point à une conservation toujours intéressante pour moi ; mais je ne pensais qu'à l'émotion de James. Je me reprochais d'avoir choisi un morceau qui devait réveiller ses souvenirs douloureux, et ce qui m'occupait encore plus, c'était de le voir trop vivement pénétré d'une ancienne douleur, pour jamais espérer de l'en consoler par un autre sentiment.

M. Bomard coucha le soir à Savinie. Je lui dis en secret que j'avais formé le projet de retourner aujourd'hui à Varannes, et que je le priais d'accepter une place dans ma voiture.

— Je veux partir, lui ai-je dit, avant le réveil de Lucie, mes adieux l'affligeraient, et je dois lui sauver un moment pénible pour tous deux.

Il approuva mon dessein, et nous l'avons exécuté sans obstacles. J'ai laissé à Jenny un billet pour sa mère, dans lequel je lui répète tout ce que mon amitié lui a exprimé tant de fois ; je lui dis aussi que j'espère venir passer quelques jours avec elle l'été prochain ; mais je t'avoue que je suis bien décidée à n'en rien faire. J'essaierais vainement de te donner l'idée de ce que j'éprouve maintenant, je nele définis pas moi-môme. J'ai quitté Savinie sans répandre une larme. En arrivant ici, tout ma paru changé, et ce-

m LAURE D'ESTELL.

pendant rien ne l'est que mon cœur. Me belle-mère m'a comblée d'amitié, j'en ai été faiblement touchée. Madame de Gercourt et l'abbé m'ont fait des épigrammes qu'à peine ai-je entendues ; Caroline est la seule dont je me sois un instant occupée; je l'ai trouvée si pâle, si triste, que j'ai craint qu'elle ne fût malade ou malheureuse. Je lui ai parlé de sa santé avec un sincère intérêt ; mais elle m'a répondu si laconiquement, que je n'ai pas osé lui faire d'autres questions. Je suis sortie du salon de bonne heure, et quand je me suis vue seule, j'ai voulu t'écrire. J'ai passé dans mon cabinet ; la première chose qui se soit offerte à ma vue a été le portrait de Henri, son image a retracé tous mes souvenirs ; et pendant deux heures, les yeux attachés sur ce tableau, je n'ai pensé qu'aux moyens d'éteindre mon amour. Je me suis reproché de verser d'autres pleurs que ceux dûs à la mémoire de mon époux ; j'ai promis de ne plus Tofifenser par des vœux coupables, et j'espère être fidèle à ce serment.

Adieu, mon amie , voilà la dernière longue lettre que tu recevras, car si je m'impose la loi de ne plus te parler de lui, qu'aurai-je à te dire?

LAURE D'ESTKLL. iU

Caroline m'inquiète vivement, chère Juliette, je crains qu'elle ne tombe tout-à-coup en langueur; personne ici n'a l'air de remarquer son changement, et cependant il est visible. J'en ai parlé à madame de Gercourt : tu ne devinerais jamais de quelle manière elle ma répondu quand je lui ai demandé si tout ce que paraissait éprouver Caroline ne serait pas l'effet d'une passion malheureuse?

• — Vous plaisantez, m'a-t-elle dit ? Auriez-vous la bonhomie de croire à'ces grandes passions, dont tant d'auteurs romanesques se sont plu à nous faire des peintures exagérées, et que plusieurs prétendus philosophes ont traitées avec toute l'importance due à la réalité ? Vous ne savez donc pas, ma chère, que l'amour n'existe que dans l'imagination 1 Avez-vous jamais entendu dire que des sauvages ou des paysans fussent morts victimes de ce que nous appelons une grande passion ? C'est à la cour, c'est dans les villes capitales , que l'amour joue un aussi grand rôle !

— Mais, lui ai-je répondu, j'ai été témoin de plusieurs traits qui démentent ce que vous avancez.

Alors je lui citai l'histoire de cette pauvre Louise, qui, après avoir aimé trois ans Tainant que ses parents ne voulaient pas lui donner pour époux, fut se jeter dans la Loire, en apprenant qu'il allait en épouser une autre. J'ajoutai à ce trait beaucoup d'autres que tu connais aussi, et dont les journaux sont remplis , mais je ne parvins pas à la faire changer d'opinion ; elle s'obstina à croire qu'on se faisait passionné par ton, comme on suit une mode de la cour. J'avoue que cette manière de penser ne m'a pas fait excuser ses faiblesses. Est-il possible qu'une femme ose dire avec si peu de pudeur , que son cœur n'est entré pour rien dans toutes les inconséquences que l'amour lui a fait commettre? Comment peut-on nier l'existence d'une passion qui s'étend sur toute la nature ! la seule qui, nous forçant à vivre dans une autre, détruit cet affreux sentiment d'égoïsme qui avilit l'humanité, et qui, élevant l'âme au-dessus d'elle-même , la rend capable des plus grandes pensées comme des plus grandes actions; celle enfin qui fit de Périclès un grand politique , et de Pétrarque un poète ! Mais que peuvent ces exemples sur un cœur aussi froid que celui de madame de Gercourt? Elle aime mieux supposer que le monde entier s'abuse depuis des milliers d'années sur l'existence d'un sentiment, que de convenir qu'elle en soit incapable. Cette réflexion m'a empoché de discuter plus long-

temps avec elle ; d'ailleurs elle m'avait déjà dit plusieurs choses à ce sujet qui ressemblaient à des personnalités, et je craignis We trahir l'intérêt que j'y portais en prolongeant l'entretien. Perdant l'espoir de lui faire partager les inquiétudes que me cause l'état de Caroline, je me suis décidée à les confier à ma belle-mère. Je lui ai demandé si elle voulait que j'allasse déjeuner demain dans son appartement; elle m'a répondu qu'elle aurait d'autant plus de plaisir à passer la matinée seule avec moi, qu'elle avait une chose importante à me communiquer. J'ignore ce que cela peut être, et je ne sais pourquoi j'en suis tourmentée. Ah ? ma Juliette, qu'il est douloureux de renfermer un secret qu'on rougirait d'avouer ! L'on souffre des efTorts qu'on fait pour le cacher ! Tout inspire la crainte de l'avoir laissé deviner, et je ne sais lequel de ces deux supplices est le plus cruel.

« Vouloir oublier quelqu'un c'est y penser^ dit Labruyère.» Qu'est-ce donc que d'être assez faible pour ne pouvoir môme pas former cette résolution. Je le sens, Juliette, il me serait impossible d'écarter son souvenir de ma pensée. Hier encore, toute occupée de lui, je tentai de m'en distraire; j'eus recours au seul moyen que j'imaginai devoir y parvenir : il faisait le plus beau temps du monde ; j'ai pris Emma par la main, et je l'ai conduite sur le tombeau de son père; après

m'ôlre assise sur un banc et avoir mis ma fille sur mes gencux, je lui ai dit :

— Te rappelles-tu, mfen Emma, comme il te caressait ? Hélas ! tu aurais fait le bonheur de sa vie !...

— Ah I je m'en souviens , a-t-elle répondu, et j'ai bien du chagrin qu'il ait mal au bras.

Ces mots ont fait battre mon cœur : je n'ai pas eu la force de la détromper; et après l'avoir doucement éloignée de moi pour lui cacher mes larmes ; malheureureux Henri I me suis-je écriée, ta mémoire est-elle donc effacée dans l'àme de tout ce que tu as chéri ? Le même qui t'enlève le cœur de ton épouse, l'arrache aussi au souvenir de ton enfant ! ses caresses lui ont fait oublier les tiennes! mais son enfance est son excuse; à son âge, le présent est tout : on aime par reconnaissance, comme on oublie sans ingratitude, et moi seule je suis coupable !... Moi, qui n'ai plus à t'offrir que les regrets de l'amitié et les remords d'un cœur brûlant d'amour pour un autre !... C'est ainsi, mon amie que je mêlais son image h celle de mon époux ; et que, pénétrée des reproches que je m'adressais, je trouvais encore du charme à parler de ma faiblesse.

Depuis que je suis à Varannes je n'ai vu Lucie qu'une fois; à peine m'a-t-elle dit un mot de son frère; j'ai pris la résolution de ne pas aller lavoir de

longtemps, car je veux éviter toutes les occasions de le rencontrer. Mais pour n'y plus penser, pour ne plus t'en rien dire, cela m'est aussi impossible que de cesser de t'airaer.

Adieu.

Est-il bien vrai, ma Juliette, je ne serais pas criminelle en l'aimant? Le ciel ne veut point d'éternels sacrifices : avec son^âme il faut aimer ou mourir y dis-tu. Combien cette pensée me soulage ! tout ce que tu ajoutes en faveur de mon amour le justifie si bien, que j'ai abandonné toute idée de le combattre. Quand j'ai reçu ta lettre je me suis livrée à tous les transports d'une espérance divine ; le plaisir que j'ai ressenti en te voyant approuver ma tendresse pour lui, m'a fait un instant oublier mes peines; mais ce plaisir fut un éclair, il tenait toujours à l'orage; la réflexion me ramena bientôt à ce qui devait détruire mon illusion : Je me rappelai sa froideur, toutes les marques de son indifférence, et je vis qu'il ne m'était pas permis d'espérer le .bonheur. C'est dans cette triste disposition que je suis descendue chez ma belle-mère. Tu vas voir si l'entretien que nous

avons eu ensemble était fait pour diminuer ma tristesse.

— J'ai depuis longtemps, ma chère Laure, une importante question à vous faire, (a-t-elle commencé par me dire.) Votre sort est doublement intéressant pour moi, puisque vos projets doivent influer sur la félicité d'un être qui m'est aussi cher que vous.

Ce début me fit frémir, je pressentis ce qu'elle allait m'apprendre.

— A votre âge, ajouta-t-elle, avec vos talents et les agréments de votre esprit, on se doit au bonheur d'un autre. Vous avez fait pendant quatre ans celui d'un fils que j'aimais tendrement, et vos pleurs ont assez prouvé les regrets que vous causait sa perte ; mais le temps affaiblit tout, ma fille, et la religion nous ordonne d'accepter les consolations que le ciel nous envoie. Je mets au nombre de ces consolations le plaisir d'être adorée d'un .homme aimable et vertueux; et je vous demande si la certitude de rendre à votre enfant un prolecteur, un père tendre, et de combler les vœux de celui qui serait heureux de vous consacrer sa vie, ne vous engagerait pas à former de nouveaux liens?

Je restai quelque temps sans répondre, et je sentis que la crainte d'irriter madame de Varannes par un refus personnel, allait m'obliger de mentir à moimôme.

LAURE D'ESTELL. i81

— Moi, former de nouveaux liens ! lui ai-je répondu, ah ! je suis loin de concevoir un tel projet ; j'espère suffire aux soins qu'exige l'éducation de ma fille ; je compte vivre dans la retraite jusqu'au moment où je croirai devoir lui donner une idée du grand monde, pour qu'elle ne se laisse pas enthousiasmer par ce qu'il offre de séduisant ; et je suis décidée à faire tous les sacrifices pour elle, excepté celui de ma liberté, sûre qu'elle n'en retirerait aucun avantage.

Cette parole a paru l'affliger; elle a dit en pleurant :

— Vous avez prononcé la sentence de Frédéric ; il est écrit que tous mes enfants seront malheureux !

Elle fit cette exclamation d'un ton si touchanY, que mon cœur en fut pénétré. Je me jetai dans ses bras, et mes larmes coulèrent abondamment.

— Laissez-moi quelque espoir, ajouta-t-elle ; Frédéric est fait pour vous plaire, et son amour pourra peut-être un jour vaincre votre résistance ; malgré son apparente légèreté, il est susceptible d'un sentiment aussi profond que durable ; je vous réponds de sa constance, puisse-t-elle parvenir à vous faire partager sa tendresse !.... Cette espérance peut seule me consoler des chagrins que j'éprouve. Caroline m'en cause de nouveaux : Croiriez-vous qu'elle désire s'éloigner de moi, et que sa ferveur la porte à se

retirer entièrement du monde pour consacrer sa vie h Dieu.

— Quoi ! me suis-je écriée, elle voudrait se faire religieuse ?

— Ou:, reprit-elle, depuis deux mois elle me supplie de la laisser retourner à son couvent; j'ai demandé à l'abbé ce qu'il pensait de cette subite résolution, il m'a répondu qu'elle était l'effet d'une inspiration divine, que ma fille était appelée vers Dieu par une voix puissante , et que son bonheur dépendait de mon consentement. J'ai refusé de lui accorder avant que le temps ait mûri ses réflexions; mais elle persiste toujours dans son projet, elle assure qu'elle ne peut être heureuse qu'en se livrant à tous les devoirs de la religion, qu'en fuyant un monde pervers pour s'approcher de la divinité.

Tu imagines facilement ce que m'a produit ce discours.

— Gardez-vous , lui ai-je dit, de consentir à cet affreux sacrifice. Quoi ! vous pourriez de sang-froid ensevelir votre enfant dans un de ses vastes tombeaux élevés par le fanatisme, et toujours habités par les regrets et le malheur? Pensez-vous aux reproches qu'elle vous adresserait, quand après avoir reconnu l'erreur qui l'aveugle maintenant, elle vous accuserait d'une coupable complaisance, et vous ferait frémir par le tableau des infortunes auxquelles votre fai-

LAURE D'ESTKLL. 183

blesse l'aurait réduite? Ah ! par grûce pour moi, par pitié pour vous et pour elle, épargnez-lui des maux irréparables et ne vous laissez pas entraîner par les discours d'un homme qui, par état , est contraint de vous abuser.

Dans ce moment l'abbé entra; j'ai lu dans ses yeux une expression de colère, qui me fît soupçonnor qu'il avait entendu mes dernières paroles; en effet, j'étais emportée par mon indignation, et je les ai prononcées à haute voix; ce qu'il dit m'affermit bientôt dans mon doute : il apportait à madame de Varannes une lettre de l'archevêque d'A***, qui lui mandait que l'abbesse du couvent de Caroline se disposait à la recevoir; et qu'ayant fait une donation à la maison , pour les dots et pensions des novices qu'il prendrait sous sa protection, il la priait de vouloir bien mettre Caroline du nombre de celles auxquelles il s'était engagé de servir de père.

Mon sang bouillait dans mes veines pendant la lecture de cette lettre ; à peine fut-elle achevée , que j'implorai madame de Varannes, au nom de tout ce qui lui était cher, pour obtenir d'elle qu'elle ne cédât point aux oifres de l'archevôque. La présence de l'abbé, au lieu de m'intimider, enhardit ma franchise. Il combattit mes raisonnements avec aigreur et faillit m'attérer, quand il me dit : .

— Ne vauL-il pas mieux , madame, que maderaoi-

selle Caroline, guérie d'une passion profane, vienne expier dans la solitude la honte d'avoir pu s'y livrer un instant, que de passer sa vie à combattre un amour malheureux, ou de la consacrer à un impie. Réflé-x chissez sur celte dernière raison, et je suis convaincu qu'elle ne tardera pas à vous ranger de notre avis.

Je compris parfaitement que cet impie était James, et qu'il voulait me faire entendre que, pour mon intérêt, je devais souhaiter que Caroline renonçât à lui plaire : cette méchanceté m'aurait troublée dans un autre moment; mais frémissant du sort qui attendait Caroline, je ne pensai qu'aux moyens de l'y soustraire, et, m'adressant à ma belle-mère :

— Je devine le motif qui vous guide, répliquai-je; la fortune de Caroline ne vous permet pas d'espérer pour elle une alliance digne de votre maison : Eh bien, disposez d'une partie de mes biens; ma fille ne me reprochera jamais l'usage que j'en aurais fait, si elle sert à arracher une victime au malheur et à Poppression. Confiez-moi pour quelque temps cette fille que je chéris comme ma sœur, et à qui la nature n'a permis de se séparer de vous que pour faire le bonheur d'un époux et remplir à son tour les devoirs d'une mère. S'il est nécessaire de la distraire par de nouveaux objets dé ceux dont elle est environnée depuis six mois, (dis-je en regardant l'abbé), et dont

on s'est servi pour subjuguer son cœur naturellement faible, je m'engage à l'accompagner dans un voyage utile à sa santé et plus encore à sa tranquillité; je la conduirai partout où vous l'exigerez; et si, après avoir tenté tout ce que l'amitié m'inspirera pour la détourner du parti qu'on veut lui faire prendre, elle persiste dans son projet insensé, alors vous la laisserez libre, et vous échapperez par ce moyen au remords d'avoir contribué à son désespoir.

Je ne saurais te peindre la fureur de l'abbé en écoutant ce discours, et la manière dont il s'y livra en me répondant par toutes les injures imaginables; enfin, ses expressions sont devenues si offensantes, que madame de Varannes ne lui imposant pas silence, j'ai été obligée de me retirer, ne pouvant supporter qu'un homme de cet espèce osât me parler sans aucun respect. Je me suis levée; et en lui lançant un regard de mépris :

— Il suffit, lui ai-je dit, je vous soupçonnais, vous venez de me convaincre.

A ces mots il pâlit, et je sortis sans attendre sa réponse.

Cette scène m'a tellement agitée, que je suis revenue chez moi avec la fièvre; j'ai gardé le lit toute la journée, et ce matin, ayant fait prier Caroline de passer chez moi. Lise, que j'avais chargée de cette commission, est venue me dire que mademoiselle

étant occupée, elle ne pouvait se rendre à mon invitation. On l'éloigné de moi, on me redoute. Ah! ma Juliette, je n'ose te dire tout ce que je prévois, je tremble pour cette pauvre enfant!... La faiblesse de sa mère, les principes outrés de madame de Gercourt et l'hypocrisie de l'abbé finiront par égarer sa raison.

Je suis restée ces deuxjours dans mon appartement, justementofFensée de la manière indécente dont l'abbé de Cérignan s'est emporté contre moi, je n'ai trouvé que ce moyen de me garantir d'une nouvelle scène; car sa colère et mon indignation étant à leur comble, j'aurais par trop souffert de sa présence. D'ailleurs, j'avais plus que jamais besoin de jouir de la solitude; et je me félicite de m'ôtre trouvée seule dans le moment où une anecdote assez singulière a prouvé que James pouvait m'en vouloir, mais qu'il ne me voyait pas d'un œil indifférent.

On m'annonça hier matin qu'un paysan de Varannes demandait à me voir pour me remettre une lettre de M. Bomard, je le fis entrer ; il portait à son bras un panier, dans lequel j'aperçus quelque chose de soi-

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gneuscment enveloppé. Le billet du cur6 m'apprit que ce paysan ayant trouvé, il y a quinze jours sur la grande route, une boîte d'un bois précieux, montée en or, et remplie de couleurs, de pinceaux et de crayons , il la lui avait apportée pour lui demander conseil sur ce qu'il devait en faire. M. Bomard avait exigé qu'il la déposât chez lui pendant ce temps, pour donner celui de la réclamer aux personnes qui l'ont probablement perdue, mais n'ayant eu aucune nouvelle à ce sujet, il m'adressait le paysan, comme étant la seule à qui cette jolie boîte pût être utile, me laissant entendre que le prix que j'en donnerais, ferait une petite fortune au père de famille qui l'a trouvée. Heureuse d'avoir l'occasion de rendre service à ce brave homme, je lui dis de poser la boîte sur ma table, et sans la regarder je lui donnai dix louis que j'eus bien de la peine à lui faire accepter, car il s'obstinait à me répéter que je faisais un marché de dupe. Quand il fut parti, j'examinai ma nouvelle emplette, la trouvai du meilleur goût, et regrettai de ne l'avoir pas payée ce qu'elle valait. Je m'amusais à regarder tous les objets qu'elle contenait, lorsque Lise entra dans ma chambre, accompagnée de John, qui venait de la part de son maître, s'informer des nouvelles de ma santé et de celle d'Emma. A peine eut-il achevé sa phrase, qu'il s'écria : — Ah ! ah I voici la boîte de milord !

— Comment, ai-je dit , celte boîte appartient à votre maître. Vous vous trompez sûrement, car je viens de l'acheter.

— Oh ! non, madame, je ne me trompe pas, c'est bien elle; c'est sûrement quelqu'un qui, après l'avoir ramassée, l'aura apportée à madame. .

Je lui demandai comment il se pouvait que son maître l'eût perdue, et voici ce qu'il me raconta r

— Peu de temps avant le départ de milord, me dit-il, il m'envoyait trois fois par jour chez l'ouvrier qui faisait cette boîte, pour le presser davantage; quand nous partîmes, je la mis dans une des poches de la voiture, croyant qu'elle y serait mieux que partout ailleurs; mais un peu avant d'arriver à Savinie la poche se détacha, et la boîte tomba à côté de milord, qui la prit et la jeta avec violence hors de la voiture; je voulus faire arrêter les postillons et courir la ramasser; mais milord me retint par le bras et me défendit d'un ton imposant de parler à mes camarades de ce qu'il venait de faire. Je lui ai obéi; et je vous prie, madame, de vouloir bien l'assurer que ce n'est pas moi qui leur ai indiqué l'endroit où ils ont dû la trouver.

Je le rassurai sur ce point, en lui racontant comment elle m'était parvenue; et je voulus le charger de la rendre à son maître, mais je ne pus l'y déterminer; il m'assura que milord ne la reprendrait pas,

puisqu'il l'avait jetée volontairement; et que d'un autre côté il ne serait pas fâché de la savoir chez nioi.

— Car, ajouta-t-il, j'ai toujours pensé que milord l'avait commandée pour madame; je crois que son chiffre est gravé sur la plaque du milieu.

A ces mots je rougis, et, portant mes yeux sur la botte, je vis qu'en effet mon chiffre était dessus. Je renvoyai aussitôt John, en lui recommandant de dire à sir James que j'avais quelque chose à lui remettre, sans lui expliquer ce que ce pouvait être, et qu'il le recevrait bientôt des mains de M. Bomard.

Cette aventure aurait dû me piquer; eh bien , elle me fit éprouver la plus douce sensation; j'étais sûre de l'avoir occupé; et tout, jusqu'au dépit qui l'avait porté à jeter le présent qu'il me destinait, me causait un certain plaisir que je ne saurais t'exprimer. Il m'en coûtera de le lui rendre; mais je suis curieuse de savoir comment il le recevra. Je vais écrire un mot à M. Bomard, pour l'inviter à venir passer la soirée avec moi , et je ne lui confierai ce gage précieux, qu'après l'avoir décidé à questionner James sur l'intention qu'il a eue en s'en défaisant d'une manière aussi bizarre.

Dans quelle agitation j'ai passé cette journée, ma Juliette I La surprise, le plaisir, la compassion et la douleur m'ont émue tour-à-tour. Ce matin Emma est venue me prier de la mener promener du côté de la mer, pour ramasser des coquilles sur le rivage. C'était une fêle pour elle, le temps invitait à la promenade ; je pris un livre et nous partîmes. Lorsqu'elle eut fait une ample provision de coquillages, je la conduisis dans un petit bois assez près de la mer, et là je m'assis moins pour me reposer que pour contempler à loisir la beauté du site et le spectacle consolant qu'offre la nature au retour du printemps. Emma jouait à quelque distance de moi , et je commençais à tomber dans une douce rêverie, quand j'entendis marcher quelqu'un, je me retournai aussitôt et j'aperçus James , les yeux fixés sur moi , et peignant l'expression la plus tendre. La surprise me fit jeter un cri; ma fille accourut, et James la prit dans ses bras, en me demandant pardon d'avoir si maladroitement troublé ma solitude. Je ne me souviens pas de ce que je lui répondis; mais je sais que la conversa-

don s'engagea, et qu'après avoir longtemps parlé de Lucie, je lui dis qu'une boîte précieuse était tombée entre mes mains, et qu'ayantappris qu'elle lui appartenait, je le priais de vouloir bien la reprendre.

— Laure, me dit-il d'une voix tremblante, vous pouvez m'affliger cruellement, en refusant un don qui vous était destiné : ne me questionnez pas sur le mouvement involontaire qui m'a privé du plaisir de vous l'offrir; je dois vous en faire un mystère; mais au nom de tout ce qui vous est cher, ne me désespérez pas par un refus!

— Moi vous affliger! ah! milord!...

Je ne pus en dire davantage. La joie de lire son trouble dans ses yeux, et de voir succéder au ton le plus froid, l'accent de la tendresse, 'm'égara tellement, que je perdis la force de lui cacher mon émotion. Je fus dans un instant inondée de mes larmes ; alors il s'écria avec transport :

— Grand Dieu! soutenez mon courage!

Puis me serrant contre son cœur :

— Epargne-moi, ajouta-t-il, ou je meurs.

En disant ces mots il me repoussa et s'enfuit. . . Je restai annéantie sous le poids de mes sensations. .. Mes pleurs s'arrêtèrent, mes idées se confondirent, un feu dévorant circula dans mes veines, et mes yeux se fermèrent; quand je les ouvris, j'aperçus Emma qui me tirait par ma robe, pour m'éveiller, disait-

elle, et pour me prier de la ramener au château. Je crus en effet que je sortais d'un songe, je me levai et regagnai les avenues du parc, en cherchant à me rappeler ce qui m'était arrivé, comme on cherche à rassembler ses idées après un accès de délire.

Nous approchions de la maison quand nous rencontrâmes ma belle-mère qui venait au-devant de nous.

— Vous m'avez donné bien de l'inquiétude, ditelle en m'abordant, il est fort tard, et voyant que vous ne rentriez pas à l'heure du dîner, j'ai envoyé à Savinie pour savoir si vous n'y seriez point allée ; mais présumant bien que vous auriez trouvé la course trop longue pour Emma, j'allais moi-même vous chercher sur le bord de la mer.

Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et ne voulant pas payer cette marque d'intérêt par un trait désobligeant, je me résignai à dîner avec sa société. Nous étions déjà à table, lorsque Caroline descendit; je m'attendais à voir arriver l'abbé avec elle ; mais madame de Gercourt ayant demandé si on l'avait fait avertir.

— Il est parti, dit madame de Varannes, une lettre de son oncle l'a forcé de nous quitter subitement, et je suis chargé de vous faire ses adieux.

A ces mots je vis Caroline pâlir et tomber sans connaissance. On s'empressa autour d'elle, on lui

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prodigua tous les secours imaginables, mais ils ne produisirent quelque effet qu'au bout de trois heures. On lui fit mille questions sur ce qu'elle éprouvait, sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci :

— Ne vous inquiétez point, je ne suis pas malade.

Je lui proposai de passer la nuit près d'elle, mais elle m'a refusé. Madame de Gercourt attribue cet événement au délabrement de sa santé, moi je lui crois une autre cause; mais j'ai trop le désir de me tromper pour en faire part à personne.

Vois, ma Juliette, combien cette journée a été orageuse pour moi. Que dois-je conclure de tant de '"hoses incompréhensibles? Hélas! je n'en sais rien! Je n'ose me flatter, dans la certitude de mourir en perdant mon espoir. Je n'ose me livrera des craintes peut-être mal fondées; enfin j'ignore mon état. Suisje à plaindre, ou fortunée! c'est ce que lui seul peut savoir. •

Adieu.

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