‹ Laure d'EstellChapitre 15 sur 25 · CAROLINE A LAURE · texte numérisé non relu

CAROLINE A LAURE

Je vous ai offensée, Laure; vous devez me haïr, et pourtant je tombe à vos genoux pour implorer votre pitié. Apprenez mon crime, mon désespoir, et donnez à ma mère le courage de soutenir le coup affreux que je vais lui porter. Caroline est perdue pour elle, livrée au déshonneur, au mépris universel, il n'est plu3 pour sa coupable fille d'asile sur la terre!... Le plus vil suborneur, un monstre, en égarant sa raison, a corrompu son cœur. Après s'être servi du pouvoir de la religion pour la détacher de toute affection vertueuse, après lui avoir inspiré un amour fanatique pour la divinité , le misérable abusant du délire de son imagination, de son ivresse, l'a précipitée dans l'abime des remords et du désespoir !... Ce n'est pas tout encore ; voyant le bandeau de l'erreur tomber

des yeux de sa victime, et craignant l'effet de son repentir, il l'a abandonnée!... Ohl Laure ! à tant de maux il fallait succomber, direz-vous, Caroline devait mourir I... Eh bien, jusqu'à cette ressource, tout lui fut enlevé. Sa vie ne lui appartient plus. Celle d'un autre y est attaché ; et le ciel a voulu qu'il restât un fruit de cet horrible amour, pour en éterniser le souvenir... à cette idée mes forces s'évanouissent.

Adieu, Laure, oubliez-moi... Ne songez qu'à ma mère. Que vos vertus la consolent... Qu'elle retrouve près de vous et de Frédéric les soins qu'il m'eût été si doux de prodiguer à sa vieillesse. Ne parlez désormais de moi que pour offrir à votre enfant l'exemple effroyable de ma situation. Ne vous informez point de mon asile. Quand vous recevrez cette lettre, nous serons déjà séparées pour toujours. Mais, ohl ma chère Laure ! rappelez-vous que la sœur de Henri était née pour vivre au sein de la vertu, pour vous chérir, pour être aimée de vous, et versez une larme

en pensant à ses malheurs, et bientôt à sa mort. Caroline de Varannes.

, l'abbé de CÉRIGNAN a CAROLINE.

Tu te plains, Caroline, tu veux mourir, et le bonheur de ton amant ne suffit plus au tien? Ne l'as-lu enivré du charme de te posséder que pour mieux l'accabler du chagrin de te perdre? Mais, non, je lis mieux que toi dans ton cœur; je rends justice à ton amour. Tu ne choisiras pas le moment où la nature vient ajouter un nouveau lien à ceux qui nous unissent, pour me livrer à d'éternels regrets. Si tu pouvais en concevoir l'idée , c'est alors que les remords assiégeraient ton âme , et qu'il ne te resterait plus rien pour braver le mépris. Je prévois, ainsi que toi, le danger qui nous menace. Il est cruel , inévitable : Mais devons-nous l'aggraver par un sacrifice plus douloureux encore, et nous abandonner au désespoir avant d'oser tenter un moyen de nous y soustraire ! Ecoute, ô ma divine amie! j'en sais un infaillible ; si tu mets à l'exécuter autant de courage qu'il m'en faut pour te le proposer, nous sommes sauvés tous deux. — Sir James est malheureux... Il t'inspira quelque temps une douce pitié... dis un mot et il

revient près de loi... tu devines le reste;... enfin choisis entre le déshonneur et la contrainte, et préfère les intérêts de notre amour à ceux d'une vaine considération. Ta réponse fixera notre sort... Je l'attends en tremblant. Caroline, ne prolonge pas plus longtemps mon inquiétude. Apprends-moi bientôt qu'il m'est encore permis de le serrer contre mon cœur, et de te consacrer ma vie.

La première de ces lettres m'était adressée, et l'autre a été trouvée par Lise dans la chambre de Caroline le jour de son départ. Je les ai copiées cette nuit, et les ai envoyées sur-le-champ à Frédéric. Juge, d'après l'impression qu'elles le feront, de celle qu'en recevra ce malheureux frère.

LAURE A SlR JAMES DRYMER.

Monsieur,

L'intérêt que vous avez toujours témoigné à la famille de Varannes m'engage à vous prier de lui rendre un service important, dont elle ne peut con-

fier le soin qu'à un homme de qui l'extrême délicatesse égale la discrétion. Il s^agit du sort d'une infortunée qu'un instant d'égarement a plongée dans le malheur; et qui se croyant avilie par le crime de son lâche séducteur, peut se porter à tous les excès d'un affreux désespoir. Caroline est celle pour qui je vous implore; elle n'a pas craint de nous livrer à la douleur en fuyant loin de nous; elle est partie en nous laissant ignorer le lieu de sa retraite, mais plusieurs indices me font croire qu'elle s'est transportée au port le plus voisin, dans l'espérance de s'y embarquer. Je n'aurais pas hésité un instant à courir sur ses traces, si j'avais pu quitter ma belle-mère dans l'état où elle se trouve"; mais n'en ayant pas la possibilité, j'ai recours à vous, comme à l'ange protecteur auquel j'ai dû tant de fois ma consolation. Je ne vous indiquerai pas les moyens les plus sûrs de nous secourir dans ce cruel événement, j'ai l'expérience que vous joignez la grâce d'obliger, à tout ce qu'on emploie de plus ingénieux pour y réussir ; et je suis heureuse en pensant que cette occasion vous prouvera ma confiance, mon amitié, et le charme que je trouve à compter sur la vôtre.

LAURE DESTELL. 199

SIR JAMES DnVMER A LAURE.

Je pars à l'instant; comptez sur votre ami, Laure, il ne jouira d'un moment de repos qu'après -avoir rendu Caroline à sa famille, et mérité le choix dont vous l'honorez. Lucie vous remettra ce billet, et vous peindra mieux que moi ce que me fait éprouver votre douleur; mais elle ne parviendra jamais à vous exprimer tout ce que vous m'inspirez de tendre et de respectueux.

James Drymer.

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