‹ Laure d'EstellChapitre 19 sur 25 · LAURE A JULIETTE · texte numérisé non relu

LAURE A JULIETTE

Le calme renaît ici... Au désespoir a succédé la douleur, h. la douleur la mélancolie. Ma belle-mère se porte mieux depuis qu'elle est moins inquiète du sort de Caroline. Frédéric a été voir sa sœur, et les pleurs qu'ils ont versés ensemble ont soulagé leurs cœurs. Il est revenu au château avec un sentiment de reconnaissance pour moi, qu'il m'a exprimé si vivement, que James et madame de Gercourt en ont paru scandalisés. Depuis ce moment je n'ai pas revu James ; cependant le désir de le rencontrer m'a fait aller à Savinie;j'ai passé une soirée avec Lucie, mais son frère n'a pas daigné monter dans son appartement ; et je suis repartie l'âme oppressée et les larmes aux yeux. En rentrant chez moi, j'ai appris de Lise que madame de Gercourt avait eu dernièrement une longue conversation en se promenant dans le parc avec lui; aussitôt l'idée m'est venue qu'elle m'avait calomniée; et que la conduite de James était la suite des effets de sa méchanceté. Présumant qu'il me se-

rait facile de détruire cette impression, je ne me suis occupée que des moyens d'y parvenir, et voici ce que j'ai résolu : j'irai tous les matins, avec ma fille, dans le petit bois où je l'ai déjà rencontré; je sais qu'il vient souvent s'y reposer, et si le hasard l'y amène bientôt, dût-il deviner tout l'amour qu'il m'inspire, je lui dirai que mon amitié pour Frédéric est le seul sentiment que je puisse jamais lui porter; que madame de Gercourt ne me pardonnant point de mépriser ses opinions, me traite en ennemie, et que j'ai cherché cette occasion de le désabuser des idées qu'elle lui a probablement suggérées sur mon compte. Enfin, ma Juliette, je préfère m'abaisser à une justification humiliante, que de le laisser dans une erreur qui me serait funeste. Il verra le prix que j'attache à son estime, il verra ma faiblesse, son empire; et par amour ou par pitié, il m'épargnera les marques accablantes de son indifférence, je n'ai plus la force de les supporler.

Je reçois à l'instant une lettre de Dupré qui m'apprend que je suis propriétaire de la terre d'Estell. Quand pourrai-jey vivre dans une retraite absolue?...

Je ne sais comment te raconter ce qui vient de ra'arriver, Juliette... je l'ai vu, et j'y crois à peine... Ce matin, retenue chez moi par le mauvais temps, je travaillais dans mon cabinet, quand Lise vint m'annoncer la visite de sir James... A cette nouvelle, mon cœur battit de joie, et sans penser à cacher mon trouble, je donnai l'ordre de le laisser entrer. Je me félicitais de pouvoir l'entretenir un moment... mais, ô ciel! que devins-je! lorsque je le vis s'approcher de moi... fixer d'un œil égaré le portrait de Henri... faire un mouvement d'horreur... et se précipiter hors de la chambre... Je crus quelque temps que mon imagination se repaissait d'un songe; je me levai, et m'étant approchée de ma fenêtre, j'aperçus sa voiture qui s'éloignait... Saisie de cette apparition, je tombai sur un siège et restai immobile : l'arrivée de Frédéric me tira de cette espèce d'assoupissement; à sa physionomie je crus qu'il venait m'annoncerun nouveau malheur, et mon étonnement redoubla quand il me dit :

— Excusez cette démarche, madame, j'en sens

toute l'inconséquence, mais il faut que votre franchise me tire de l'horrible état où je suis.

— Que voulez-vous? lui demandai-je avec effroi.

— Je veux, reprit-il, que vous m'ôtiez tout espoir en m'avouant que sir James vous aime, et que vous répondez à son amour... je veux être convaincu de la fausseté de son âme, et aller l'accabler des reproches dûs à sa perfidie... Il savait que je vous adorais ; et après m'avoir juré de ne jamais former le projet de s'unir à vous, le cruel n'a pas craint de m'arracher votre cœur!... tout à l'heure il sortait de chez vous. Je l'ai rencontré... Son regard m'a fait frémir... il m'a fui, et je ne sais si c'est pour me cacher son ivresse ou son désespoir.

Cet indigne soupçon me rendit mes forces, et reprenant ma fierté :

— Qui vous a donné le droit, lui dis-je, de m'in-

sulter ainsi? pour ne pas répondre à votre amour! Dois-je vous rendre compte de tous les sentiments de mon âme? non, monsieur, un homme capable d'un semblable procédé n'est pas digne de ma confiance ; mais je veux bien vous éviter un nouveau tort, en vous jurant que jamais sir James ne m'a déclaré la passion que vous lui supposez; qu'il est digne de votre amitié, et qu'il vous a tenu sa parole.

A cette dernière pensée je fondis en larmes; Frédéric se jeta à mes pieds.

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— Je VOUS afflige, reprit-il, je suis un monstre, et si la pitié vous engage à me pardonner, la justice veut que j'expie ma faute.

Eq achevant ces mots, il me quitta.

Il a juré de ne jamais former le projet de s'unir à moi, répétai-je en me voyant seule ! voilà l'arrêt du destin de ma vie!... mais si son cœur avait violé cet alFreux serment?... s'il m'aimait?... Ah! je consentirais sans peine à sa résolution! tout ce que j'ai vu d'inexplicable dans sa conduite est peut-être une suite de la violence qu'il se fait pour cacher son amour!... Peut-être a-t-il cru voir dans le portrait de Henri celui de Frédéric? cela aura causé son erreur et sa fuite. S'il était vrai!... il serait jaloux, et je ne serais point à plaindre, car être aimé de lui est le seul bonheur où j'aspire... Mais, que penses-tu de cette promesse? de la furelir de Frédéric?... et qu'en pensai-je moi-même? hélas! je n'en sais rien... Mon âme, froissée par tant de sensations différentes, ne laisse pas à mon esprit la faculté de se reconnaître... Depuis un certain temps, chaque événement m'afflige ou me laisse dans une incertitude cruelle, et je ne sais quel sinistre pressentiment m'inspire la crainte de la voir cesser. Je te l'ai dit souvent, Juliette, ta Laure n'est pas née pour le bonheur. Puisse son Emma jouir d'un sort plus heureux !

Frédéric est parti aussitôt après la scène que nous avons eue ensemble; sa mère m'a dit qu'elle présumait qu'il était allé voir sa sœur; et deux jours se sont écoulés depuis ce moment. Lis le billet que je reçois de son valet de chambre, et vois si tous les malheurs ne sont pas réunis sur notre famille.

De D*** «Madame,

« Excusez la liberté que je prends de vous écrire ; je n'ai trouvé que ce moyen de sauver mon maître de l'excès de son désespoir. Il est arrivé ici dans le plus grand désordre. Plusieurs de ses amis l'ayant rencontré, l'ont engagé à se distraire et l'ont emmené chez eux; il y a passé la nuit dernière, et ce matin quand il est revenu il n'était plus reconnaissable. Il me dit qu'il voulait se tuer, parce qu'un homme qui venait de perdre au jeu plus que sa fortune, n'était plus digne de vivre. Enfin, madame, je n'ose le quitter, et je pleure comme un malheureux de le voir dans cet état. Daignez envoyer, par pitié, quelqu'un

à son secours; car s'il reste encore un jour abandonné à lui-môme, je ne réponds plus de sa vie. (( Je suis, etc.

A NDRÉ ChÉN AUX. »

Il n'y a pas un moment à perdre, et je vais sur l'instant offrir à Frédéric la somme qui doit l'acquitter. Mais comment aller le trouver sans instruire sa mère du motif de mon départ, et surtout sans me compromettre... il m'en coûtera, n'importe, je me résigne au seul moyen qui satisfasse à ces deux points. Je vais demander un entretien secret à madame de Gercourt, elle sentira la nécessité d'épargner à madame de Varannes la nouvelle de ce malheur que nous devons lui laisser toujours ignorer; je flatterai son amour-propre en Ja priant de partager avec moi le plaisir de secourir le fils de son amie; et j'espère la déterminer à m'accompagner à D***. Nous partirons après le coucher de madame de Varannes, et nous pourrons revenir d'assez bonne heure, pour qu'elle ne soupçonne pas notre absence; je suis sûre de la discrétion des gens de la maison. La présence de madame de Gercourt ôtera à cette démarche toute apparence d'inconséquence; et nous arriverons peulétre assez à temps pour sauver Frédéric.

Madame de Gercourt s'est prêtée de la meilleure grâce à l'exécution de mon projet; et sans approfondir les raisons de cette complaisance, je lui en ai témoigné les plus vifs remerciements ; nous sommes parties hier soir à onze heures ; il était près d'une heure du matin lorsque nous arrivâmes à D.... ; mon postillon avait conduit souvent Frédéric à son hôtel, il nous y mena. A peine eut-il frappé à la porte, qu'André vint nous aider à descendre de voiture, et nous fit entrer aussitôt dans l'appartement de Frédéric. Juge de ma surprise James était près de

lui, et tous deux paraissaient dans la plus parfaite tranquillité.... A cette vue, madame de Gercourt lança un regard sur moi qui semblait me demander si l'on se jouait d'elle?... j'étais moi-même stupéfaite... mais Frédéric devinant le motif de notre voyage, fit cesser notre étonnement en nous apprenant qu'André avait instruit son ami de la faute impardonnable qu'il venait de commettre, et que sir James était venu aussitôt le'tirer d'une situation aussi embarrassante que désespérée. Alors madame

de Gercourt lui montra la lettre d'André, et dit h. James que nous ne lui pardonnerions jamais de nous avoir prévenues. Il ne l'entendit probablement pas, car il ne lui fit aucune réponse ; les yeux attachés sur moi, il semblait plongé dans la plus profonde rêverie; ses traits étaient presqu'aussi altérés que ceux de Frédéric ; mais celui-ci portait sur sa physionomie l'expression de la joie ; elle était si vive que ne pouvant la contenir, il dit, en s'adressant à moi :

— Cessez de plaindre mon sort, adorable Laure, jamais il ne fut plus heureux. La générosité de mon ami, l'intérêt que vous me témoignez, tout se réunit pour combler ma félicité.

Il s'arrêta pour attendre ma réponse ; madame de Gercourt observant mon silence, m'engagea à le rompre, et augmenta encore ma confusion, en ajoutant :

— Allons, bonne Laure, soyez indulgente, et pardonnez à cet aimable étourdi ; il est coupable, je l'avoue, mais que ne fait point excuser un amour véritable !

J'allais prendre la parole pour détromper madame de Gercourt sur la cause de mon silence, quand sir James s'approcha, et me dit :

— C'est vous seule, madame, qui avez le pouvoir de consoler Frédéric des chagrins qu'il vient d'é-

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prouver; malgré ses torts il est digne de l'intérêt qu'il vous inspire, et j'espère apprendre bientôt que vos vœux et les siens sont satisfaits.

En finissant ces mots, il sortit et me laissa dans un état impossible à décrire. Madame de Gercourt interpréta mon trouble en faveur de Frédéric ; je n'avais plus aucun intérêt à détruire son erreur ; et sans écouter ce que tous deux me disaient, je donnai l'ordre qu'on mît h ma voiture des chevaux de poste, et nous repartîmes sans qu'ils aient obtenu un seul mot de ma bouche.

Depuis trois heures que je suis de retour, enfermée dans mon appartement, je t'écris et je pleure, .... mais tranquillise-toi, Juliette, ta Laure triomphera

bientôt de sa faiblesse elle avait une excuse dans

l'espoir d'être aimée présentement sa passion la

rendrait méprisable, si elle avait la lâcheté de s'y abandonner!.... c'est lui qui me conseille de lui être infidèle !... il me verrait d'un œil paisible répondre à l'amour de Frédéric... il le désire.... ô ciel!.... et je pourrais regretter un cœur si peu digne du mien? Non, mon amie, je n'ai plus rien à redouter, son indifférence a glacé mon cœur ; il a repris sa fierté, son courage, il se félicite de n'avoir jamais confié qu'à toi l'indigne amour dont il fut consumé, pour qu'il n'en reste désormais qu'un faible souvenir.

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Julic'tle, il va partir.... Lucie m'apprend le retour de M. Billing. 11 arrive de Londres, et apporte à Janies une lettre de milord Drymer. Cette lettre lui promet le pardon de son père, s'il consent à accepter la main de la fille du duc de Wereford. .. Il cède aux instances de sa famille ! à l'ambition peut-être... et sûrement il ne presse son départ que pour jouir plutôt du bonheur qui l'attend !... Vois, à quel point se sont ranimées les forces de mon âme ! j'ai appris cette nouvelle avec calme. Son absence, me suis-je dit, m'aidera à le chasser plutôt de ma pensée... Ma fille ne recevant plus ses caresses, cessera de m'en parler... et si sa sœur va bientôt le rejoindre, rien ne me le rappellera.... Je vais donc retrouver le repos... mes jours ne seront plus troublés par la crainte, ni par la douleur de voir s'évanouir de vaines espérances... mon cœur n'éprouvera plus ces tumultueux battements qu'il ressentait h son approche, et mes larmes vont s'arrêter... Mais, d'où vient qu'en ce moment un froid mortel me glace?... ma main tremble... je respire à peine... la fièvre me saisit...

elle est une suite naturelle des fatigues qui m'ont accablée depuis quelques jours... je vais me reposer... dans peu je serai en état de continuer cette lettre, et de répondre à la tienne... j'ai besoin de la relire... je ne me souviens pas de ce qu'elle contient... je n'ai plus une idée.«

A 6 heures ..

M. Billing sort de chez moi... il accompagne James à Londres... et leur départ est fixé à demain matin... Demain nous serons séparés pour jamais... il me semble que ce malheur doit être le dernier pour moi. Crois-tu, Juliette, que je puisse exister sans lui?... Oh ! mon Emma, pardonne-moi cette affreuse pensée!... quel est donc l'ascendant de ce fatal amour, s'il peut inspirer un instant à l'âme d'une mère le barbare projet d'abandonner son enfant!... mais tout sentiment de vertu n'est pas éteint dans

mon cœur... le souvenir de Henri y règne encore

je vivrai pour sa fille ; je vivrai pour me punir de lui avoir préféré un ingrat !... et si mes forces n'égalent pas mon courage, c'est toi qui me remplaceras près d'elle , c'est toi qui lui diras : « Ta mère avait juré de te consacrer sa vie, le ciel n'a pas voulu la prolonger ; mais si son âme lui survit, la mort n'aura rien changé à sa tendresse pour toi !... »

Adieu, je ne puis achever....

Depuis deux heures le soleil paraît... James est déjà loin de moi... il est parti sans que mes yeux lui aient dit un dernier adieu I... il va porter la joie au sein de sa famille, et le souvenir de Laure ne troublera point la sienne... Gomment parviendrait-il jusqu'à lui?... entouré des amis de son enfance, près d'un père quile chérit. . . dans les bras d'une épouse !. .. Ira-t-il se rappeler une infortunée qui peut mourir pour lui, sans que la nouvelle de son malheur vienne jamais altérer le charme de sa félicité!... Je sens que cette idée augmente encore l'oppression de mon cœur... Adieu... je vais chercher à respirer sur le

bord de la mer je vais contempler cet océan

terrible. Hélas ! bientôt lui seront confiés les jours

de mon amant! et, sans penser que livré à ses

flots il s'éloigne de moi, j'invoquerai le ciel pour qu'il daigne en prolonger le calme.

Viens à mon secours, Juliette, viens ra'aider à supporter ma joie et ma douleur !... ces deux sentiments se partagent mon âme, et rien n'égale le trouble qu'ils y font naître... Ce matin le bonheur me semblait impossible... je désirais la mort... tout a changé pour moi... écoute :

Après avoir longtemps erré sur les bords de la mer, épuisée de douleur, mais cherchant partout à l'accroître en m'approchant des lieux remplis d'une image si chère, j'entrai dans ce bois où pour la première fois je me sentis pressée contre son cœur. Là, je m'assis à la môme place, et fixant les yeux sur celle qu'il avait occupée, je crus l'y revoir encore. Dans cet excès de délire, je tirai de mon sein la lettre qu'il m'écrivit, lorsqu'il s'éloigna pour sauver les jours de mon enfant, je la relus en m'adressant au ciel :

0 toi, m'écriai-je, dont la volonté suprême s'oppose à tous mes vœux ! détruis donc l'amour qu'il l'a plu d'allumer dans mon cœur !.... éteins le feu qui me dévore ! ôte-moi, s'il se peut, jusqu'au sou-

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