‹ Laurier et son temps [microforme]Chapitre 17 sur 32 · AUX COMMUNES · texte numérisé non relu

AUX COMMUNES

Le lundi, la séance du 25 février s’ouvrit sous ie poignante impression. Ce n'était plus la tombe de sir Wilfrid que l’on avait sous les yeux mais son

fauteuil vide.

Les députés ne pouvaient porter leurs regards de ce côté sans voir se présenter à leur mémoire les élouents discours qui les avaient si souvent émerveillés. C’est sir Thomas White, le premier minisre par intérim, qui prit d’abord la parole pour se aire l’interprète de ses regrets et de ceux de ses ollègues.

Monsieur l'Orateur,

J'élève la voix pour parler d’un able, le soudain trépas de l’honorable sir Wilfrid . Maurier qui a assombri les cérémonies d'ouverture ie la présente session de la législature, ému tous ses collègues et répandu une tesse parmi la

, Cependant la vi-

intelligence, l'animation de ses traite

l'intérêt qu'il portait aux affaires, le charme..e vivacité de ses manières et surtout la place ren

pen Il a dirigé le: parti libéra pendant plus de trente années dont quinze à titre de

admiré comme celui d’un homme d'Etat éminent, en Grande-Bretagne, en France, aux Etats-Unis, ainsi que chez d’autres nations.

En présence d’une telle carrière et de si nobles titres, les membres de cette chambre qui, à f’exclu-

Hoi l’an- D puissance et du prestige qu'il exerçait dans cette enigés. rlement. Je suis pro- Parmi ceux qui m'engrande tendent bien des gens qui, grâce à des rapports plus du rôle Æ longs et à une Connaissance plus intime. sont plus

Laurier à pris une carrière,

— Ce Que certaines — la population et

est la Conséquence aétéÆ naturelle et inévitable du désaccord dans les opi-

mme D ions honorables et les convictions sincères d’un » aux D PAYS autonome comme le nôtre.

Mon but n'est pas de chercher à me Prononcer sur l'attitude qu'a tenue sur ces problèmes Je chef que la mort vient de frapper. Fût-il même opportun et

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convenable de le faire — ce qui n’est pas le cas les événements ne datent pas d’assez loin qu'ils I mettent à la présente génération de se pronon d’une façon catégorique sur ce sujet. Le jugem final de l’histoire impartiale et éclairée assigner sir Wilfrid Laurier, la place et l'éclat qu’il convi de lui attribuer ainsi que pour d’autres homr d’Etat disparus de la scène de ce monde.

Sur quoi reposaient les fondements de la politique de cet homme, les principes qui ont gu sa vie publique ? Deux ou trois faits entre aut s'imposent à notre attention. Et d’abord, l’hom était imbu des idéals qui sont l'essence même du li arbitre et de la liberté personnelle, civile et r gieuse. Il croyait à la liberté d’opinion et au dr d'exprimer sa pensée; il croyait à la liberté de co: cience, c’est-à-dire, à la liberté religieuse. Que t étaient ses sentiments, on peut s’en convaincre 1 seulement en relisant les discours qu’il a prononc mais encore au souvenir de ceux qu’il admirait plus, Fox, Gladstone, Bright et Lincoln. Leurs no revenaient souvent sur ses lèvres et il avait étu attentivement leur carrière et leurs paroles.

Cet attachement primordial à ces grands princif de liberté et d'égalité de droits pour tous, adopi aujourd’hui par le plus grand nombre de nos con toyens et tous les membres de cette Chambre, si ne me trompe pas, lui fit admirer grandement

le cas — u’ils perrononcer jugement ignera à convient

système politique anglais, ainsi que la sécurité et les garanties de liberté qu'il implique et qu'il accorde. En raison des influences qui l'ont entouré à cette période troublée, sir Wilfrid Laurier, qui n’était qu'un jeune homme alors, ne semble pas avoir compris, dans son intégrité, du moins, l’idée de la Confédération. Il faut ajouter, Pourtant, qu’une fois ce système administratif établi, il n’hésita pas à souscrire de tout cœur au nouvel état de choses, et la suite de sa Carrière démontre qu'il a grandement travaillé de concert avec d’autres chefs politiques, à étendre la portée de la nouvelle constitution, à en interpréter k signification et à la modeler de façon à lui faire atteindre les fins auxquelles elle était destinée.

Il devint un partisan convaincu de la Confédération, l’admirateur, le protagoniste et le champion du nouveau régime constitutionnel et nulle question ne l'intéressait autant que celle qui se rattachait de loin ou de près à la Confédération. I] fut un grand partisan de la constitution, un défenseur ardent des principes du gouvernement autonome avec tout ce qu'il comporte. Presque toutes les questions relatives à la constitution du pays ont été réglées de façon à rallier le sentiment de tous les partis politiques. Cependant, il m'a semblé quelquefois que dans son caractère de serviteur fidèle de la constitution et dans l'intérêt qu'il continuait à Jui porter, il demeurait l'unique survivant de ce groupe d'hommes

d'Etat illustres, géants de leur époque, qui, ap müres délibérations et après des controverses p longées et acerbes quelquefois, ont établi les fon ments constitutionnels larges et profonds de la nationale du Canada. A ce propos et pour mie comprendre encore le rôle que sir Wilfrid Laur a joué dans les affaires du Canada durant sa long carrière politique, rappelons-nous qu'il fut minist dans le gouvernement d’Alexander Mackenzie; qt servit, à titre de lieutenant, sous Edward Blak qu’il remplaça ce dernier au poste de chef du pa libéral et qu’il devint l'adversaire de sir John , Macdonald dont il combattit la politique durant pl sieurs années.

Sir Wilfrid Laurier fut un Canadien convain( et ardent. Il avait une foi solide dans le Canad et dans l’avenir de son Pays, pour qui il a tant tr: vaillé. Son désir principal fut d'établir l’harmon entre les diverses nationalités du Canada, avec leur aspirations et leurs idéals différents. Il tenait l’unit nationale comme étant d'importance suprême dan un pays de races et de croyances diverses. Il avai le respect des droits des minorités ; il prônait haute ment et énergiquement la tolérance à l'endroit des opinions et des convictions dans toutes les questions civiles et religieuses. Démocrate sincère, on trou vait toujours en lui, cependant, une influence modé: ratrice et restrictive, un respect, je dirai pratique,

li, après ses pros fonde.

le la vie r mieux Laurier à longue ministre ie; qu'il

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de l'expérience et du passé qui l’éloignaient de changements soudains ou violents et qui exerçaient une influence pondérée dans la détermination de ses 2ttitudes politiques.

C'est le plus grand respect et la plus vive admiration qu’il professait pour la constitution britannique ainsi que pour l'autonomie, la liberté et la sécurité qu’elle assure à tous ceux qui y sont soumis. Au cours du dernier entretien que j'ai eu avec lui, il a parlé en termes des plus élogieux de l’administation britannique en Egypte; il dit qu’il n’avait aucune crainte à l'égard du Système mandataire proposé à la Conférence de la paix, si on l’appliquait

nlaprès le système administratif anglais dans les

rapports avec les protectorats. É Je suis heureux qu’il ait vécu assez longtemps

pour voir la fin de la guerre et le triomphe des Alliés — surtout de l'Angleterre et de la France. Etudions maintenant l’homme lui-même et les sources le SON pouvoir personnel ; nous verrons qu'il est plus facile d’en arriver à des conclusions. La nature l'avait doué d’une personnalité singulièrement gra-

ieuse et pittoresque et qui s’imposait, d’un port ma-

jstueux, de manières des plus affables et des dispositions pleines d’un charme rare.

Il possédait une haute culture intellectuelle et une ande générosité de cœur. Ces deux G'alités faiilhomme, dont la dis-

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üunction et l'individualité laissaient une impressio ineffaçable à tous ceux avec qui il venait en contac Conciliateur et préférant toujours la persuasion la contrainte, il avait cependant une volonté ferm et faisait preuve d’une grande ténacité, une fois se vues, opinions et idées politiques arrêtées. Voilà qu lui donnait une force qui d’elle-même attire toujours Il jouissait, dans une large mesure, de cette qualit mystique, ce don inné que l’on appelle le magnétism personnel ou la personnalité qui est réellement l'en semble des perfections physiques, intellectuelles e morales chez celui qui a le bonheur de les posséder. Son ascendant sur les g°ns était remarquable. Il était naturellement apte à diriger en raison de cet ascendant dans le domaine de l'esprit et de la vo lonté. Après avoir tout dit, il reste encore quelque chose qui déroute, qui fuit, qui nous échappe et que nous ne pouvons pas traduire, quelque chose qui lui donnait une force extraordinaire pour s’attirer et conserver l'affection et le dévouement de ses compagnons et partisans. C’est pour cela que beaucoup l'ont comparé à sir John Macdonald, qui possédait cette même faculté remarquable, au suprême degré. Ce qui augmentait aussi beaucoup sa force, c'étaient ses extraordinaires talents oratoires. Comme orateur, soit au parlement, soit en public, il occupait le premier rang. Ses succès dans ce domaine étaient bien servis et augmentés par ses caractéristiques et

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qualités individuelles, car il ne fait pas de doute que dans l’art oratoire, la plus grande part du succès est due à la personnalité de l’orateur.

Son style simple, positif, lucide, avait pour modèle les plus belles pages des lettres anglaises : il l'avait façonné et modelé d'après son étude des classiques, qui est la meilleure école de forme littéraire: Certains discours faits par lui en cette Chambre furent de frappants exemples de son art s

Ceux qu'il fit à l’occasion de la mort de sir

plus beaux panégyriques.

À la Chambre des communes dont il était l’un des membres les plus assidus et les plus attentifs, il a toujours fait preuve de courtoisie et a toujours eu égard aux opinions de ses adversaires dont il était personnellement aimé et respecté.

Voilà un aperçu bien imparfait de ce que furent sir Wilfrid Laurier et les principes et idéals qu’il défendit. Il était l’idole des Canadiens français qui le regardaient autant comme leur modèle et représentant au Parlement, que comme premier ministre du Canada, poste qu’il occupa si longtemps. Ceux-ci étaient naturellement et justement fiers de ses hauts qualités intellectuelles, de la vigueur et de la force de son Caractère, de sa sagacité en politique et de ses succès comme homme d'Etat. Mais à part de

ses propres compatriotes, il avait un nombre illim de partisans et admirateurs dévoués dans les aut: provinces du Canada.

Sa vie privée a été simple et sans reproche ; il lais derrière lui une carrière qui n’a pas été souillée p l'ambition personnelle ni l’appât du gain. Admett qu'il avait des défauts, qu’il a fait parfois des e reurs, c'est dire simplement qu’il était humain et qu'il aurait été lui-même le premier à reconnaitre.

Nous pleurons sa disparition, nous sentons qu'’el a créé ur grand, vide en cette chambre, que l’annea qui nous liait si fortement au passé est à jamai brisé. L'esprit des temps a changé depuis l’époqu où sir Wilfrid Laurier était à l'apogée de sa gloir politique. Les temps varient; les hommes auss leurs apparences, leurs manières, leurs méthodes leurs caractéristiques.

Nous désirons exprimer notre plus profonde sym pathie à la digne compagne de sir Wilfrid Laurier qui voit disparaître le bonheur de sa vie dans celu qui fut pendant plus de cinquante ans de félicité con jugale un camarade autant qu’un époux, un conseil. ler et un protecteur de tous les instants. Nous sou haitons qu’elle obtienne la force de supporter la perte douloureuse qu’elle vient de subir.

Quant à notre ami et collègue défunt, il est allé se joindre à la grande majorité, aux innombrables hôtes du royaume des morts. Nous ne verrons plus son visage et nous n’entendrons plus sa voix.

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