‹ Laurier et son temps [microforme]Chapitre 5 sur 18 · LE PÈRE DE LAURIER · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE LAURIER

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LAURIER ET SON TEMPS mm bonheur futurs sont Je résultat du travail patient et «le la sagesse des premières années.

Combien de talents perdus, de carrières brisées par

les habitudes d'intempérance et de paresse contractées au commencement de la vie!

Que d’épaves et de ruines lamentables on voit tous les jours! Que d'étoiles se sont allumées au firmament de la patrie pour s’éteindre presque aussitôt !

Que sont-ils devenus tous ces hommes forts comme des chênes dont la tête dominait leur génération ? Ils sont tombés, ils sont Presque tous disparus, quinze, vingt-cinq, trente ans trop tôt, par leur faute. Ce sont les faibles comme Laurier, faibles physiquement, mais forts moralement, qui ont survécu, parce qu’ils ont su se Conserver. Ils assument une grande responsabilité ceux qui abrègent leur vie et meurent avant d’avoir donné à leurs familles, à la société tout ce qu'elles avaient le droit d’attendre de leur intelligence, de leurs talents.

Mais honneur à celui qui, ayant une santé faible, a le Courage et l'énergie d’éviter tout ce qui peut l’amoindrir, de faire ce qui est nécessaire pour la conserver, la fortifier, et qui réussit à prolonger une existence précieuse pour les siens, pour la société!

En 1864, Wilfrid Laurier était admis au barreau après

avoir obtenu le diplôme de docteur en droit, à l’université McGill.

Il y avait, à cette époque, à Montréal, un homme qui faisait beaucoup de bruit. I] était avocat, journaliste, bon écrivain, excellent Orateur, actif, remuant, d’une énergie indomptable, mais d’une ambition démesurée qui finit par le perdre. C'était Médéric Lanctôt. Il venait de fonder, avec le concours d’un comité composé de jeunes conservateurs et libéraux, un journal populaire appelé L'Union Nationale, afin de combattre Je projet de confédération qui venait d’éclore. Lanctôt ne pouvant suffire à tout, avait

besoin de quelqu'un pour prendre charge de son étude d'avocat, d’un jeune homme de talent.

Laurier, à qui il s'adressa, accepta cette charge.

C'est alors que je connus et que j'’appris à apprécier son intelligence et son caractère. Son bureau était voisin de celui où nous écrivions nos articles enflammés contre la Confédération; nous le voyions tous les jours; il passait et repassait au milieu de nous, calme, grave même, l'air mélancolique et maladif, mais toujours poli, affable, bienveillant. Nous avions pour lui un sentiment d'amitié mêlé de respect et de sympathie, car il nous semblait voir sur sa figure pâle et triste les ombres de la mort.

Il y a quarante ans qu’il dément les prévisions et les pronostics sur la durée de sa vie, et il ne paraït pas avoir fini. Mais aussi il y a quarante ans qu’il prend sagement les moyens de vivre longuement.

Il souffrait déjà de cette maladie de poumons qui faillit

plus d’une fois l’enlever à l'amitié de ses amis et aux espérances du pays.

C'est en grande partie dans l'intérêt de sa santé qu’il se décida, en 1866, à quitter la ville pour aller s’établir à Arthabaska et remplacer un homme dont le nom et les œuvres faisaient l'admiration du pays. (Cet homme, c'était Eric Dorion, surnommé l’“ Enfant Terrible ”, le plus actif, le plus enthousiaste des membres de la grande famille qui a donné au pays l’ancien juge en chef Dorion et son frère Wilfrid.

Eric Dorion, après s’être fait remarquer dans le journalisme libéral, par des écrits d’une grande énergie en faveur de la colonisation, avait résolu, un jour, de mettre en pratique ses théories, de donner un bon exemple à ses compatriotes, en se faisant colon, défricheur. Il s'était dirigé vers ces fameux townships de l'Est, qui semblaient fermés aux Canadiens-Français; il s'était enfoncé dans les forêts où prospèrent maintenant des paroisses et des villages nom-

breux, et avait jeté les fondements du village de l'Avenir. Non content de parler, il voulut écrire, et fonda Le Défricheur, dont il avait fait un journal libéral, mais avant tout dévoué aux intérêts de la colonisation. Ses discours, ses écrits et ses exemples l'avaient rendu l’homme le plus populaire de cette région.

Lorsqu'il mourut, ce fut un deuil général; les colons, les cultivateurs disaient qu'ils avaient perdu leur meilleur ami.

Il était difficile de remplacer un pareil homme, Laurier l’entreprit pourtant: sa modestie ne l’empéchait pas de percevoir ce qu’il était capable de faire. Il se rendit à Arthabaska, ouvrit un bureau d'avocat et prit la direction du Défricheur. C'était le temps où la lutte entre le clergé et le parti libéral sévissait dans toute sa rigueur. Laurier entra dans la fournaise ardente de la polémique, et exprima, avec une franchise dangereuse, des Opinions qui attirèrent sur son journal l’hostilité de l’évêque du diocèse, Mgr Laflèche, et du clergé en général.

Mgr Laflèche était un redoutable adversaire pour le parti libéral, qui portait depuis longtemps la responsabilité des écarts de plume et de langue des libéraux de 1848 et

Le Défricheur, condamné, perdit ses abonnés, et Laurier fut obligé d’en discontinuer la publication. Il garda longtemps un souvenir amer des rigueurs de Mgr Laflèche.

Ce fut la période la plus sombre de sa vie, car dans le moment où il avait tant besoin de santé pour se faire une clientèle, il tomba malade. Il connut alors les inquiétudes, les angoisses de l’homme de cœur qui manque d'argent pour les choses les plus nécessaires.

Pendant plusieurs semaines, ses amis craignirent de le perdre; mais il finit par recouvrer la santé, et alla s'établir à Arthabaskaville.

Pendant sa cléricature à Montréal, il avait fait la con-

naissance d’une belle et bonne jeune fille, qui, pour l'attendre, avait refusé un mariage avantageux. Ayant appris, un jour, combien elle lui était restée fidèle et dévouée, il se rendit à Montréal, l'épousa le lendemain, repartit immédiatement après pour Arthabaska, et vint quelques semaines après chercher son épouse. Les circonstances donnèrent à ce mariage une couleur romanesque qui ne manqua pas d'intérêt. |

L'expérience démontrait que, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, son flair l'avait bien servi, qu'il avait choisi pour être la compagne de sa vie une femme digne de lui, qui ne serait déplacée nulle part, lui ferait honneur dans toutes les positions, lui serait absolument dévouée, et serait capable de tout faire pour la santé, le bonheur et le succès de son mari.

Il eut aussi le bonheur d’avoir pour associé, à Arthabaska, un avocat laborieux, au jugement sain, à l’esprit pratique, qui est aujourd’hui le juge Lavergne.

Ils se firent en peu de temps une belle clientèle, qui permit à Wilfrid Laurier de jouir de la vie, au milieu d'une nature grandiose, de la société la plus aimable, la plus intelligente. C’est là, à Arthabaska, qu’il a passé la plus grande et la meilleure partie de sa vie; c’est là, dans le calme et la sérénité, qu’il a formé et embelli son esprit, par les lectures les plus variées, par les études les plus fortifiantes. C’est là qu’il a emmagasiné dans son cerveau tant de connaissances, qu’il s’est préparé lentement mais sürement à jouer un si grand rôle. |

Il aimait Arthabaska parce qu’il aime la nature, les fleurs, les arbres et les douces jouissances de la vie simple et frugale de la campagne, et parce qu’il y trouvait un groupe intéressant d'hommes instruits et de femmes spirituelles, dont l'esprit charmait ses loisirs. Où trouver ailleurs la verve étincelante et la conversation inépuisable des Pacaud et des Plamondon? Arthabaska avait aussi ses poètes,

ses artistes ; il ne lui manquait rien pour être un centre intellectuel de premier ordre.

Laurier aime à parler d'Arthakiska, des années de bonheur qu'il y a passées en si bonne compagnie ; il dit comme il se sentait heureux, lorsque, jeune avocat, il allait plaider dans les Cours de circuit des villages environnants. Il a un souvenir ému des impressions qu'il éprouvait, lorsque, par un beau jour de printemps ou d'été, il cheminait sur les penchants pittoresques des montagnes et des collines ou sur les bords verdoyants des rivières, au milieu de tous les charmes d’une campagne ensoleillée. Ce qu'il y a chez lui du poète et de l'artiste se réveille à ce souvenir et se révèle par des pensées, des réflexions brillantes.

Songeait-il alors, dans ces rêveries séduisantes, au grand rôle qu'il jouerait? Avait-il l'idée ou l'ambition de devenir le premier homme de son pays ?

— Non, dit-il, en réponse à cette question, car j'étais heureux, et le plaisir que je goûtais dans la lecture et l'étude me suffiszit, mais je voulais en même temps me rendre capable de faire n ‘evoir dans toutes les positions où je pourrais me trouve.

C'est vrai, l’ambition, «oumme plusieurs de ses sentiments, est passive ; elle a moins coatribué que le sentiment du devoir et les circonstances à ses succès éclatants.

St-Lin, rue principale, l'endroit où était autrefois ia maison où est né Wilfrid Laurier

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LAURIER ET SON TEMPS 25 a à

Laurier à Québec

Sa parole éloquente, ses plaidoiries savantes et son caractère bienveillant le rendirent en peu de temps populaire et Convainquirent les électeurs de Drummond-Arthabaska que le su “esseur de l’homme qu'ils avaient tant aimé méritait leur sympathie et leurs suffrages. Aussi, aux élections de 1871, ils l'envoyèrent siéger à la Chambre provinciale,

Chauveau était alors chef du cabinet. Vu l'existence du double mandat, on voyait dans la Chambre de Québec quelques-uns des représentants les plus distingués du parlement fédéral, des ministres même, les Cartier, les Hoilton,

les Laframboise, les de Boucherville, les Ouimet, les Chapleau, etc.

Les premières années du parlement provincial avaient été douces, paisibles et heureuses pour M. Chauveau et les membres de son gouvernement: rien n'avait troublé leur bonheur. M. Chauveau conduisait la barque ministérielle, comme un bon berger conduit son troupeau, en jouant du chalumeau, et M. Joly était le chef d’une opposition composée de quelques hommes, échappés au désastre de 1868. C'était un chevalier du moyen âge en face d’un poète. Ils se combattaient en se couvrant de fleurs et se hâtaient de

panser les blessures légères faites par leurs lances bienveillantes.

Lorsque la session de 1871 s'ouvrit, parmi ies nouveaux députés, celui qui attirait le plus l'attention publique, était

Laurier, On avait hâte, à Québec surtout, la ville curieuse

par excellence, de le voir et de l’entendre. On s'attendait à un début brillant, à quelque chose de nouveau.

Parlerait-il sur l’Adresse? C’est la question qu'on se posait partout.

Il parla et on s’en souvient, on en parle encore dans la vieille capitale et aïlleurs. Ce fut un charme, un éblouissement, une grande fête littéraire et oratoire. Les députés qui avaient proposé l’Adresse et le premier ministre s'étaient mutuellement félicités dans les termes les plus flatteurs, et avaient fait de la situation 4e la province le tableau le plus attrayant.

Le discours de Laurier éclata comme une bombe au milieu de ce concert de félicitations et de réjouissances, au milieu de ces chants d’allégresse.

Le jeune tribun jeta des épines au milieu des fleurs ; il déchira le voile du temple. et dissipant les nuages d’encens qui enveloppaient le sanctuaire, il porta une main sacrilège sur les idoles.

“ Le tableau qu’on a mis devant vous, est-il bien, dit-il, l'expression de la vérité? Je ne saurais accepter cette manière de voir. On dit que nous sommes riches et prospères. Le sommes-nous vraiment? Interrogez toutes les classes de la société, le négociant, le banquier, le marchand, l’homme des professions libérales, l’agriculteur, le simple artisan, et partout, sans exception, vous constaterez une gène, un malaise, un état de souffrance et de langueur dénotant qu’il y a un mal quelque part... Voilà la vérité! Voilà la véritable situation! Aveugle qui ne la voit pas! Coupable qui, la voyant, ne l’avoue pas... C’est pour nous, nous surtout Canadiens d’origine française, un devoir de créer une industrie nationale. . . . .

“ Nous sommes environnés d’une race forte et vigoureuse, d’une activité dévorante qui a pris l’univers entier pour champ de travail.

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“Je suis jaloux, en tant que Canadien-français, de nous voir éternellement devancés par nos compatriotes, d'origine britannique. Nous sommes obligés d’avouer que, jusqu'ici, nous avons été laissés en arrière. Nous pouvons l'avouer et l'avouer sans honte, parce que le fait s'explique par des raisons politiques qui n’accusent chez nous aucune infériorité... Mais les temps sont changés, et le moment est venu d’entrer en lice avec eux. Nos pères, jadis, ont été ennemis; ils se sont fait, durant des siècles, des guerres sanglantes. Nous, leurs descendants, réunis sous le même drapeau, nous n’aurons plus d’autres combats que ceux d’une généreuse émulation pour nous vaincre mutuellement dans le commerce, dans l'industrie, dans les sciences et les arts de la paix”...

Lorsque Laurier termina, dans une péroraison éclatante, son éloquente philippique, la Chambre lui fit une véritable ovation; les applaudissements éclatèrent même dans les galeries. Jamais, depuis Siméon Morin —ce météore brillant si tôt disparu — personne n'avait fait dans la Chambre de Québec un début aussi triomphal. Le monde des lettres tressaillit à la vue de ceiie étoile de première grandeur qui se levait à l'horizon de la patrie, et salua avec transport les premiers accents d’une éloquence si classique, si parfaite.

Voici le portrait que je faisais de Laurier, à cette époque :

“Grand, mince, figure pâle, chevelure brune, souple, abondante, regard posé, un peu rêveur, physionomie douce, modeste et distinguée, un certain air de confiance ou de mélancolie qui inspire la sympathie...

“Voix sympathique et sonore, phrase claire, limpide, style vif, élégant, diction charmante, langage superbe, du beat français, des pensées élevées, des aperçus, des horizons lumireux, des coups d’aile magnifiques, quelque chose qui charme, intéresse et porte la conviction dans les âmes...

de l’éloquence enfin, l'éloquence d’un honnête homme et d’un esprit supérieur.”

Son discours en faveur de l'abolition du double mandat qui permettait aux membres du gouvernement et du parlement fédéral de siéger dans la Chambre provinciale, acheva de convaincre le pays que la province de Québec possédait un grand orateur. Il avait dit dans ce discours :

“ Avec le simple mandat, j'ai la garantie que les droits et les privilèges de Québec seront conservés, respectés et que sa position sera maintenue; avec le double mandat, ces droits et privilèges me paraissent dans un danger perpétuel...

“ Avec le simple mandat, Québec est Québec ; avec le double mandat, ce n’est qu’un appendice d'Ottawa.”

Lorsque dans un pays comme le nôtre un homme débute par de pareils coups de maitre, son avenir est assuré, toutes les portes du succès s'ouvrent devant lui. Rien ne l’arrête dans sa marche ascendante, si au talent il joint le tact, la sagesse, la force de résister aux séductions de la flatterie, des applaudissements, s’il continue à travailler, à s’instruire, à développer ses dons naturels, s’il se croit tenu envers Dieu et les hommes de donner toute la mesure de son talent, de justifier les espérances de la patrie.

Or, Laurier avait dans toute sa plénitude le sentiment de l'honneur, du devoir et la noble ambition de se faire légitimement et honnêtement un nom, un nom honorable.

Laurier à Ottawa

Lorsque, en 1873, le parti libéral arriva au pouvoir sous la conduite de McKenzie, Laurier fut sollicité de se faire élire pour le parlement fédéral, et il consentit.

Quand il mit le pied, pour la première fois, sur le parquet de la chambre des Communes, il dut avoir le pressentiment du grand rôle qu’il y jouerait, des appiaudissements, des ovations même que son éloquence y soulèverait. Eut-il l’idée que de tous ces grands hommes qu’il regardait et écoutait avec tant d'intérêt... les MacDonald, les Mackenzie, les Blake, les Tupper, un jour, il serait l’émule et les éclipserait peut-être.

Choisi, à la session de 1874, pour proposer en français l'adresse en réponse au discours du Trône, il s’acquitta de sa tâche de manière à justifier la réputation qu'il s'était faite à Québec. Mais obligé de se renfermer dans le cadre étroit de l’Adresse et de parler une langue incomprise par les troisquarts de la Chambre, son succès ne fut pas complet. Les circonstances ne devaient pas tarder à lui permettre de déployer ses ailes, de donner une manifestation éclatante de son éloquence,

En 1873, Riel était revenu des Etats-Unis avec la ferme résolution de forcer le gouvernement conservateur à remplir les promesses de pardon et d’amnistie qui avaient été faites par plusieurs ministres, et il s'était porté candidat dans le comté de Provencher pour le siège laissé vacant par la mort de sir Georges-Etienne Cartier. Il avait été élu

Ancienne église de St-Lin, où f'.t baptisé Wilfrid Laurier

et s'était rendu secrètement à Ottawa. Il avait même réussi, grâce à son ami le docteur Fiset (sénateur maintenant), à prêter le serment requis et à signer le rôle de la Chambre. Le greffier, qui était anglais, faillit perdre connaissance lorsqu'il aperçut la signature de Louis Riel. Il partit effaré et donna l'alarme, mais il était trop tard. Lorsque la nouvelle de ce qui s'était passé transpira, une tempête d’indignation éclata parmi la population et la députation anglaises. Des milliers de voix s'élevèrent pour crier qu’il ne pouvait être perm's à un traître, à un meurtrier de braver ainsi l'opinion publique. D’un autre côté, la population canadienne-française d'Ottawa et de Hull se prépara à entourer Riel et à l'accompagner jusqu’à la Chambre pour l'aider à prendre son siège, à le protéger au besoin.

La situation était critique, dangereuse. Les conseils des amis, la crainte d’une émeute, qui aurait pu avoir les conséquences les plus graves, ainsi que des promesses quasi-officielles décidèrent Riel à renoncer à son projet.

Pendant ce temps-là, McKenzie Bowell, l’un des chefs orangistes, mettait devant la Chambre une “ résolution ” demandant l'expulsion de Riel. M. Holton proposait comme amendement de différer toute décision jusqu'à ce que le comité nommé pour s’enquérir de l'existence des promesses faites à Riel par les membres de l’ancien gouvernement eût fait son rapport. Une discussion animée s'engagea et fut parfois violente, malgré les efforts faits par les chefs de la Chambre pour la circonscrire dans les limites de la question légale et constitutionnelle soulevée par M. Bowell.

Laurier prit la parole et s’appliqua à démontrer que la Chambre n'était pas dans les conditions requises par la loi et la constitution pour adopter la proposition Bowell, qu’il n’y avait rien devant elle pour établir que Riel était un criminel indigne d’occuper le siège que le peuple lui avait confié, qu’il aurait fallu au moins produire l’acte d’accusa-

tion porté contre lui. Il invoqua les grands principes de liberté contenus dans la constitution anglaise.

“ Jamais, s’écria-t-il, depuis les jours de la Grande Charte, un homme n’a pu être dépouillé arbitrairement de sa liberté, de sa propriété ou de son honneur... Nous avons bien le pouvoir, mais avons-nous le droit de mettre de côté les règles qui sont la sécurité de la société et du citoyen; si la Chambre l’oublie aujourd’hui, elle créera un précédent qui sera un danger perpétuel pour rotre constitution, et qui servira à l'avenir de prétexte aux plus criantes injustices.”

C'était la première fois que les députés anglais l’entendaient parler anglais; ils furent émerveillés de la facilité, de l'élégance avec lesquelles il s'exprimait dans leur langue, et du tact qu’il avait dépioyé pour se faire pardonner la franchise avec laquelle il avait plaidé la cause de Riel et des Métis.

Ils eurent l’occasion de l’admirer encore davantage, lorsqu’à la session de 1875, la commission d'enquête nommée pour s’enquérir de l'existence des promesses Ste tie fit son rapport.

Ce rapport établissait clairement :

° Que l’exécution de Scott, tant reprochée à Riel, était le d’un gouvernement de facto accepté par la population et reconnu par les représentants du gouvernement canadien et du gouvernement impérial.

2° Que des promesses d’amnistie avaient été faites par Mgr Taché et les délégués du gouvernement provisoire du Manitoba et autres personnes, à la connaissance et ax 2c l'autorisation de plusieurs membres du gouvernement canadien.

3° Que plusieurs de ces promesses avaient été faites même après l’exécution de Scott.

La session était à peine ouverte que le premier ministre Mackenzie proposait l'adoption d’une résolution re-

commandant une amnistie générale pour tous ceux qui avaient pris part à l'insurrection du Nord-Ouest, à l'exception de Riel et de Lépine qui étaient condamnés à cinq ans de bannissement.

C'était tout ce que Mackenzie avait pu faire accepter par les libéraux de la province d'Ontario et des autres provinces anglaises, qui étaient fort effrayés de l'agitation produite par cette question.

Ce règlement fut repoussé par les conservateurs anglais, qui dénonçaient comme un crime tout compromis, et par les conservateurs Canadiens-français, qui réclamaient l’amnistie complète. Les anciens ministres et leurs amis étaient naturellement heureux de profiter des circonstances Pour embarrasser le gouvernement. Laurier prit la parole.

Il reprocha, en termes amers, aux membres de l’ancien &Ouvernement, d’avoir poussé les Métis à Ja révolte en refusant d'écouter leurs plaintes et de n'avoir pas ,naintenant le Courage de reconnaitre les promesses qu'ils leur avaient faites pour les engager à mettre bas les armes. Il dénonça aussi le fanatisme lamentable qui aveuglait certains hommes et les rendait sourds à Ja voix de la justice.

“La question serait réglée immédiatement et pour toujours, dit-il, si on la décidait dans un esprit de concilia-

tion, mais elle reviendra inévitablement sur le tapis si l’on

a recours à des mesures de rigueur, si l’on applique les principes d’une justice mal entendue ; cas il est un fait que l’histoire du monde établit d’une manière incontestable, —

c'est que les délits politiques doivent tôt ou tard être pardonnés...

“ Le parti libéral de Québec ne fait pas de cette affaire une question de race ou de religion, mais il l'envisage simplement comme une question de justice. Pour ma part, je regrette qu'il faille si souvent rappeler à la Chambre que notre nation est composée d'individus de différentes

34 LAURIER ET SON TEMPS croyances et de diverses races et que la loi doit à tous et à chacun une ample et égale part de liberté et de bien-être.

“ Ce sont là les principes des libéraux de Québec, et ils sont déterminés à faire tous leurs efforts, non seulement dans cette Chambre, mais encore dans tout le pays, pour éliminer du domaine de notre politique les questions de race et de religion.”

Il termina en disant qu’il acceptait l’amnistie conditionnelle qui avait été proposée par le gouvernement et qui répondait aux vues exprimées par les autorités impériales ; il admettait qu'une amnistie complète ne pouvait être accordée, et il était convaincu que l’acceptation loyale de la motion de M. Mackenzie par la population de Québec, aurait pour effet de faire oublier le passé et de porter les habitants des deux grandes provinces du Canada à se respecter davantage mutuellement.

Les circonstances n'étaient pas favorables au parti libéral depuis qu’il était au pouvoir.

Une crise financière exerçait des ravages terribles dans toutes les classes de la société; les maisons de commerce Îles plus solides culbutaient, les usines fermaient leurs portes, des milliers d'ouvriers étaient sans travail, sans pain, Dans la province de Québec, on continuait à soulever contre les libéraux les sentiments religieux de la population en les comparant aux libéraux de France, en les accusant de professer le libéralisme catholique condamné par l'Eglise. Laurier entreprit de repousser cette accusation et d'en démontrer l'injustice dans une conférence qu’il fit à Québec, le 26 juin 1877.

Ce fut un événement.

Aux applaudissements enthousiastes d’un auditoire d'élite, il fit, en termes lumineux, dans un langage superbe, avec une chaleur communicative, l’histoire émouvante du libéralisme politique et des grandes réformes que le monde lui devait, et il revendiqua le droit d’être libéral, comme Fox

es

et O’Connell l'avaient été en Angleterre et Lafontaine au Canada. |

“Et quoi! s'écria-t-il, c’est nous, race conquise qui irions maudire la liberté! Mais que serions-nous sans Ja liberté?... Serions-nous autre chose qu'une race de parias? J'avoue bien que la liberté, telle qu’elle a été généralement comprise et pratiquée en France, n’a rien de sé-

duisant. Les Français ont eu le nom de la liberté, ils n’ont pas en-ore la réalité.”

Afin de permettre à nos lecteurs d’avoir une idée de la beauté de cette conférence et de s'expliquer le succès ex-

traordinaire qu'elle obtint, je crois devoir en reproduire la péroraison :

“Nous sommes un peuple heureux et libre: et nous sommes heureux et libres, grâce aux institutions libérales qui nous régissent, institutions que nous devons aux efforts de nos pères et à la sagesse de la mère patrie.

“ La politique du parti libéral est de protéger ces institutions, de les défendre et de les propager, et sous l’empire de ces institutions, de développer les ressources latentes de notre pays. Telle est la politique du parti libéral; il n’en a pas d’autre.

“ Pour apprécier toute la valeur des institutions qui nous régissent aujourd’hui, COmparons l’état actuel de notre Pays avec ce qu'il était avant qu’elles nous eussent été octrovées.

“Il y a maintenant quarante ans, le pays se trouvait sous le coup d’une émotion fiévreuse, en proie à une agitation qui, quelques mois plus tard, éclatait en insurrection.

La suprématie britannique ne fut maintenue dans le pays

que par la force de la poudre et du canon, Et cependant, Ils ne demandaient rien nous avons maintenant ; ées, on les a appliquées loyalement ; et voyez la conséquence : le drapeau britannique flott sur la vieille citadelle de Québec, il flotte ce soir au-

que demandaient nos devanciers ?

autre chose que les institutions que ces institutions nous ont été accord

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