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LAURIER, CHAPLEAU ET MERCIER

Laurier, Chapleau et Mercier ont été les trois hommes les plus populaires de leur temps.

Tous les trois, ils sont parvenus par la force de leur talent et de leur volonté, aux positions les plus hautes, aux sommets les plus élevés Chapleau et Mercier sont devenus les premiers ministres de leur province, et Laurier premier ministre du Canada tout entier.

Pendant quelque temps, Chapleau et Mercier l'emportèrent sur Laurier dans les assemblées populaires; le premier par sa verve, sa chaleur, sa vivacité d'esprit, sa diction entraïînante, sa voix vibrante et mélodieuse, ses périodes ronflantes et enflammées; Mercier par la force et la précision de la pensée, la vigueur incomparable de l’argumentation, les ressources de sa logique admirable &t l'énergie de ses sentiments patriotiques.

Ils avaient plus que Laurier le langage qui convient aux foules, flatte leurs sentiments ou leurs préjugés et soulève leurs applaudissements “per fas et nefas”.

Leur soif de popularité et leur amour du pouvoir stimulaient leur talent, mais leur faisaient commettre des erreurs et des fautes, les empêchaient de se rendre

compte de la nature plus ou moins suspecte de leurs manoeuvres.

Aussi, pendant qu'ils jetaient aux quatre vents du ciel leurs philippiques entraïnantes, s'enivraient de leurs succès et se dépensaient imprudemment, Laurier

Laurier était physiquement et intellectuellement le plus grand des trois, Mercier le plus vigoureux, Chapleau le plus brillant, le plus séduisant.

Laurier était un républicain de l’ancienne école, sage comme Caton, Cicéron ou Washington ; Mercier et Chapleau étaient des démocrates, des hommes de leur temps, de vrais fils de notre peuple qui admirait cn eux son image, ses sentiments, ses Passions.

Laurier est l’orateur parlementaire Je plus complet, le plus classique, le plus parfait que notre pays ait produit.

Dans les questions abstraites de droit, de procédure et de finance il pouvait avoir des supérieurs, mais

autres, par la hauteur et la noblesse des pensées et des sentiments, l’arrangement méthodique et artisti-

que de ses arguments, l'élégance et la clarté du style, le charme du verbe, la perfection de la forme et la richesse des moyens oratoires, l'abondance et la justesse des rapprochements historiques.

Il était doué d’une heureuse mémoire qui alimentait constamment son éloquence et lui permettait de parler ou de causer sur tous les sujets, dans toutes les circonstances. Il avait la tête bondée de souvenirs, de connaissances inépuisables.

Le surintendant de la bibliothèque de Versailles eut l'occasion de constater l'excellence de la mémoire de Laurier, en 1897. Il faisait voir à Laurier des tableaux représentant les victoires de Napoléon Ier, et il disait:

— Voici la bataille de Marengo... Voici celle d’Austerlitz qui eut lieu à telle date...

— Pardon, dit Laurier, c’est le 2 décembre 1805, que la bataille d’Austerlitz fut livrée.

— Ah! dit le bibliothécaire, c’est vrai, il paraît qu'on connaît l’histoire de France au Canada.

Un jour, M. Chapleau, greffier du Sénat, faisait, en présence de Laurier, la description d’une bataille à laquelle il avait pris part, dans la guerre de Sécession, Laurier l’arrêta poliment, à un certain moment, pour lui dire :

— Pardon, capitaine, mais je crois que la charge de cavalerie du général X... n’eut pas lieu exactement comme vous le dites, et il raconta ce qui s'était passé.

— Diable, dit M. Chapleau! j'avais oublié.

c'est vrai.., c'est bien cela,

Quel don précieux que la mémoire pour l'orateur, Pour l’homme qui aime la le:‘ure, les livres !

C'est le temps de dire que, doué de toutes les facultés intellectuelles, Laurier serait devenu, s’il l’eût voulu, un écrivain de premier ordre. Ses premiers écrits dans les journaux, sa Conférence sur le libéralisme et plusieurs autres essais en font foi. Comme historien, il aurait excellé, 1] aurait écrit l'Histoire à la manière de Macaulay, sous le rapport du style et de la méthode.

Le choix des livres qui composent sa bibliothèque indique les tendances de son esprit. L'histoire, la

représentées par les auteurs anciens et modernes les Plus célèbres, les plus classiques.

Et il ne se contente pas de les regarder, bien admirer la

études favorites ! Tard, très tard dans la nuit, Ja lumière qui brillait à sa fenêtre indiquait qu’i là, approvisionnant son cerveau des Connaissances les plus étendues.

Un écrivain anglais bien Connu, M. Porritt, a fait l'appréciation qui suit du talent de Laurier :

Après avoir passé, dit-il, six ans à Westminster, je ne fus pas

moins de douze ans à Washington et très souvent, à différents intervalles, à des législatures d'Etats. J'ai vécu, toujours comm= correspondant parlementaire, dans l'Afrique du Sud, et depuis 1896, je suis allé à Ottawa, pour assister aux séances du parlement, durant la semaine d'ouverture et chaque fois qu'une question présentant de l'intérêt en Angleterre y était débattue. Et avec toute mon expérience, si variée, je ne puis me rappeler aucun chef politique d'un attrait personnel aussi puissant que sir Wilfrid Laurier.

Je ne l'ai jamais rencontré en dehors de la Chambre des Communes.

Je le connais seulement pour l'avoir vu et observé au parlement ; mais il me parut toujours doué d'une fascination plus grande qu'aucun des chefs que j'ai pu voir et observer à la Chambre des Communes anglaise, de 1882 à 1892. De fait, je crois qu'il est impossible à quiconque fréquente un peu la tribune de la presse à Ottawa, de ne pas subir son charme attirant. J'ai vu plusieurs hommes politiques coloniaux ; mais sir Wilfrid Laurier est le seul qui aurait pu devenir une figure nationale, s’il se fût trouvé transporté dans la Chambre des Communes de Westminster. Îlest né parlementaire. Jamais un Canadien n'a eu à un aussi haut degré les qualités d'un chef politique. . La figure, la voix, les manières, le tempérament, la formation intellectuelle et l'éducation morale, tout cela se réunit pour faire de lui l’homme qui eût pu être l’un des parlementaires anglais contemporains les plus distingués.

Sir Wilfrid Laurier a une figure qui ressemble beaucoup pour l'expression, à celle de Gladstone. Il parle l'anglais (qui n'est pourtant pas sa langue maternelle), de manière à charmer au-delà de toute expression son auditoire. Sa conduite envers ses adversaires a toujours été chevaleresque. Nos parlementaires de Westminster, sans exception, pourraient l’étudier avec profit.

Rarement, sir Wilfrid Laurier parle à la Chambre plus d'une heure. Et il a l’art de faire tenir dans un discours très court une foule d'idées remarquables.

Jamais, je ne l'ai vu au parlement canadien sans souhaiter qu'il ne se trouvât plutôt sur les bancs de Westminster. Il serait alors facile de décider qui serait le chef des libéraux et prochain premier ministre d'An-

gleterre.

Tout dans son extérieur, dans son organisation physique contribuait au succès de son éloquence.

Ses traits étaient irréguliers et son teint pâle, d'une pâleur maladive même dans les dernières années de sa vie, mais de haute et belle taille, le crâne en forme de dôme encadré d’une chevelure soyeuse et blanche comme la neige, la physionomie empreinte de

noblesse et de bienveillance, le geste gracieux, tou-

jours vêtu avec élégance, la prestance imposante, il était beau à voir, à entendre spécialement lorsque la nature du sujet et les circonstances mettaient dans son débit une chaleur et une véhémence qui étonnaient ceux qui ne le voyaient qu’au repos.

L'Histoire des hommes est pleine d'anomalies.

Les trois principaux chefs : nadiens-français de la démocratie, à savoir: Papineau, Dorion et Laurier, étaient d'apparence aristocratique: leur tenue, leurs manières et leur physionomie avaient un cachet de distinction peu ordinaire. Leur extérieur offrait un Contraste frappant avec leurs idées démocratiques. Il est vrai que leur conception de la démocratie, dans l'ordre social spécialement, était empreinte de modération et de sagesse,

CESN

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