LA GUERRE DU TRANSVAAL
Les situations difficiles ne lui ont pas manqué. Deux ans plus tard, c’était la guerre du Transvaal qui le forçait d’avoir recours à toutes ses ressources diplomatiques et oratoires.
Laurier était à Chicago, lorsque la petite république africaine osa déclarer la guerre à l’Angleterre. Quand, à son retour, il arrêta à Toronto, tous les esprits étaient en feu, la loyauté anglaise se manifestait par des appels aux armes. On proclamait à haute voix que le gouvernement devait envoyer immédiatement des milliers d’hommes au secours de l’Angleterre. Laurier avait, quelques jours auparavant, déclaré que dans le cas où la guerre éclaterait, le gouvernement ne pourrait rien faire sans consulter le Parlement. Il n’y a pas de doute que le principe était juste, constitutionnel, mais la volonté clairement exprimée de la majorité est la loi suprême dans un pays démocratique.
Que serait-il arrivé si Laurier avait refusé d’acquiescer au désir du gouverneur, de ses collègues et de la grande majorité de la population du Canada ?
Il y aurait eu probablement une coalition de toutes les provinces anglaises pour faire triompher les idées de sir Charles Tupper, qui trouvait que le gouvernement n’allait pas assez loin, et que c’était non
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pas 1,000 hommes mais 5,000 qu’il fallait envoyer en Afrique.
Pour la simple satisfaction d’un sentiment plus ou moins chimérique, nous serions entrés dans une guerre de races où nous aurions perdu tout le terrain gagné.
Laurier comprit la situation, et fit ce que la raison, le devoir et l’intérêt même de ses compatriotes exigeaient. Un détachement de 1,000 hommes fut envoyé en Afrique, et au départ de ces troupes, Laurier fit un discours dans lequel il affirma que ces soldats allaient combattre pour la cause de la justice, de l’humanité, de la liberté religieuse et politique.
Il dit qu’il était heureux de voir les descendants des deux plus hères nations du monde s’unir pour aller porter dans une terre lointaine les bienfaits de leurs institutions politiques.
Les accents de son éloquence et l’énergie avec laquelle il affirma que l’Angleterre voulait justement forcer le gouvernement d’un pays vassal à respecter les droits politiques de sujets anglais, produisirent une profonde impression en Angleterre, et lui donnèrent le droit de parler haut et ferme lorsque les circonstances l’exigeraient, sans qu’on pût mettre en doute sa loyauté et celle de ses compatriotes.
On pouvait différer d’opinion avec Laurier sur la justice de la position prise par l’Angleterre à l’égard des Boers, on pouvait avoir des sympathies pour ce brave petit peuple, mais notre devoir et notre intérêt
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dans toutes les écoles où il n’y aurait qu’une dizaine d’enfants catholiques ;
4. — Entrée libre du prêtre dans les écoles pour donner l’enseignement catholique ;
5. — Enseignement officiel du français, lorsque les parents le demanderaient.
Un bon nombre de protestants trouvèrent ces concessions trop libérales, et en profitèrent pour soulever contre le premier ministre Greenway des sentiments d’hostilité qui finirent par ruiner son influence politique. On l’accusait presque de trahison.
D’un autre côté, Mgr Langevin et tous les évêques de la province de Québec repoussèrent avec indignation le règlement proposé et entreprirent contre le parti libéral une croisade terrible.
N’ayant pu réussir devant le peuple, ils résolurent de l’emporter, cette fois, en s’adressant à Rome, afin d’obtenir la condamnation du règlement et du parti libéral.
Ils furent bien près de réussir, mais au moment où tout semblait désespéré pour les libéraux, grâce à l'habileté de sir Charles Fitzpatrick, Laurier obtenait l’envoi d’un délégué apostolique chargé de faire rapport au Pape sur la situation religieuse au Canada et sur la question des écoles du Manitoba.
Mgr Del Val fut chargé de cette importante mission. C’était un jeune homme, mais il avait un jugement solide, mûri par l’étude, une droiture d’esprit admirable et une fermeté inébranlable.
Le résultat de sa mission remplit de joie tous les libéraux. Le Pape décida que les catholiques étaient libres de choisir le mode qu’ils croyaient le plus propre à faire triompher les droits des catholiques du Manitoba, et que les autorités religieuses devaient accepter les concessions importantes que contenait le règlement, tout en s’efforçant d’en obtenir de plus grandes.
Sa Sainteté rappelait aussi les décrets qui, plus d’une fois, avaient été émis par Rome, pour défendre au clergé canadien de s’immiscer dans les luttes politiques, et demandait aux évêques de faire respecter ces décrets.
Cette décision fit éclater la sagesse de Rome, donna raison à ceux qui avaient toujours prétendu que les libéraux sincèrement catholiques y trouveraient la protection de leurs droits de citoyens et de leur conscience.
Elle a fait disparaître le plus grand danger qui menaçait l’influence du clergé et l’avenir de la religion dans ce pays ; elle a fait tomber des défiances, des rancunes et des colères dangereuses pour la foi.
L’attitude énergique de Laurier, sa bonne volonté et son désir sincère de rendre justice aux catholiques du Manitoba eurent, sans doute, un grand effet sur l’esprit impartial de Mgr Del Val qui se rendit compte des difficultés de notre situation politique et des dangers auxquels s’exposerait une minorité catholique qui voudrait imposer ses volontés et refuser tout compromis.
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pour la France républicaine. Puisse-t-elle se développer avec sécurité dans la voie de la liberté et du progrès !
Messieurs, je n’ai plus que quelques jours à passer sur cette terre de France, qui fut la patrie de mes aïeux. Quand je m’éloignerai de ses rives bénies, quand, monté sur le navire qui m’emportera, je verrai graduellement les côtes s’effacer et disparaître à l’horizon, c’est de toute mon âme, c est du plus profond de mon coeur que je dirai et que je répéterai : Dieu protège la France !
M. Henri Moreau parle, dans les termes suivants, de l’effet produit par ce discours :
Sous 1 empire d une profonde émotion, l’auditoire enthousiasmé salua d’acclamations sans fin ce noble représentant de notre race. Tous les coeurs français s accordaient en un meme sentiment pour applaudir cet énergique et fortifiant langage dont l’éloquente harmonie caressait les fibres les plus intimes de l’âme française.
Il y a quelques années, M. Cochery venait à 1 hôtel de ville, avec le Consul de France, pour saluer le maire.
Dans le cours de la conversation que j’eus avec lui, j’exprimai l’opinion que nous n’avions pas la prétention d’avoir des orateurs et des écrivains aussi parfaits que ceux qui illustrent la France.
“Ah! par exemple, dit-il, mais que faites-vous donc de votre grand compatriote, sir Wilfrid Laurier ?... Je sais à quoi m’en tenir sur son éloquence, puisque je présidais le banquet qui lui fut offert en 1897. Eh! bien, son discours a été une des grandes jouissances littéraires de ma vie, je n’ai jamais entendu parler un français plus clair, plus limpide, plus pur, plus gracieux.”
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M. Cochery ajouta que c’était l’opinion de tous ceux qui avaient entendu Laurier.
Ce témoignage rendu à l’éloquence de Laurier par un homme de la valeur de M. Cochery mérite d’être enregistré.
Je dois ajouter que Laurier n’est pas le seul dont l’éloquence ait été admirée en France.
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perbe discours qu’il termina par ces belles paroles :
Qu’il me soit permis maintenant de faire une allusion qui m’est toute personnelle ! Je me suis laissé dire qu’ici, en France, il est des gens qui s’étonnent de cet attachement que j’éprouve et que je ne cache pas pour la couronne d’Angleterre ; on appelle cela ici du loyalisme. Pour ma part, soit dit en passant, je n’aime pas cette nouvelle expression de loyalisme ; j’aime mieux m’en tenir à la vieille locution française de loyauté. Et certes, s’il est une chose que l’histoire de France m’a appris à regarder comme un attribut de la race française, c’est la loyauté, c’est la mémoire du coeur. Je me rappelle, messieurs, ces beaux vers que Victor Hugo s’est appliqués à lui-même, comme l’inspiration de sa vie :
Fidèle au double sang qu’ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne.
Cette double fidélité à des idées, à des aspirations distinctes, nous nous en faisons gloire au Canada. Nous sommes fidèles à la grande nation qui nous a donné la vie, nous sommes fidèles à la grande nation qui nous a donné la liberté.
“ Salué d’unanimes applaudissements, dit M. Henri Moreau, ce discours fut le grand succès de la soirée. Cette parole si justement française était chaleureusement applaudie tant par les Français présents que par les membres de la Chambre de commerce britannique.”
“Dès les premiers mots de son discours, écrivait à ce sujet M. Hector Fabre, sir W. Laurier a pu voir combien était heureuse l’inspiration qui l’avait poussé à porter la parole en français, devant un auditoire en grande majorité anglais. Le plaisir des uns, l’émotion des autres, ont été visibles, et le succès du début a été
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grandissant jusqu’à la fin, emportant tous les suffrages.”
Quelques jours après, un groupe de Français distingués offrait à Laurier un banquet sous la présidence de M. Cochery, ministre des Finances.
La situation était délicate, difficile, Laurier se trouvait en présence d’un auditoire raffiné, difficile à satisfaire. Mais son discours fut une révélation pour ces Français accoutumés à la grande éloquence. Son triomphe fut complet.
Il fit, dans un langage grandiose, l’historique des dernières luttes de nos pères pour conserver le Canada à la France, et de leurs sacrifices ensuite pour la conquête de la liberté et pour la conservation de leur langue, et termina par la péroraison suivante :
Rappelez-vous que l’histoire du Canada est en grande partie l’histoire de la France. Rappelez-vous que, dans l’histoire de la France, il y a toujours à apprendre. Les événements, qui se sont passés en France après la séparation du Canada, nous ont appris tout ce qu’il y a de vérité dans la célèbre parole de Bossuet : l’homme s’agite. Dieu le mène. Les événements qui se sont passés en France depuis la séparation du Canada nous ont appris tout ce qu’il y a d’inanité dans les projets des conquérants, dans les constitutions politiques et les conceptions des hommes d’Etat, ces événements nous ont aussi appris — avec une intensité que l’on n’avait peut-être éprouvée à aucune autre époque de l’histoire — qu’à chaque heure, chaque minute de notre vie, il y a toujours un devoir à accomplir, et qu’après tout, être fidèle au devoir de l’heure présente, c’est toujours la préparation la plus sûre de l’heure future. L avenir est à Dieu seul. C est dans cette pensée que moi, fils de la France monarchique, j’offre au ciel mes voeux les plus ardents
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C’est le temps de dire qu’un soir, à un banquet donné par le gouvernement anglais aux représentants des colonies, Laurier avait trouvé sous son assiette une carte portant les mots suivants : “Sir Wilfrid Laurier.” Et le lendemain matin, un messager lui apportait une missive royale lui annonçant que Sa Majesté l’avait créé commandeur de l’Ordre de St- Michel et de St-Georges.
Il aurait préféré ne recevoir aucun titre, et il avait même fait connaître son opinion, à ce sujet, à lord Aberdeen, mais on n’en tint pas compte, tant on voulait l’honorer.
Comment pouvait-il, lorsqu’il était l’hôte de l’Angleterre, refuser un pareil témoignage de sympathie ? Son refus aurait été mal interprété, et trouvé peu courtois. Il accepta, mais il ne changea pas d’opinion, et il a toujours cru que les titres de noblesse de la vieille Europe sont peu compatibles avec les moeurs démocratiques de la jeune Amérique. Je me permettrai d’ajouter que ce sont des liens qui peuvent gêner la liberté d’action de nos hommes publics dans certaines circonstances.
Après avoir été l’objet, à Londres, des hommages et de l’admiration du peuple anglais, Laurier ne voulut pas quitter l’Europe, sans voir la France, sans visiter Paris.
Des appréciations peu sympathiques de sa conduite, des critiques acerbes même de ses sentiments nationaux, l’avaient précédé en France, et produit une fâcheuse impression dans certains cercles.
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On se rend difficilement compte en France de notre situation politique, on y confond souvent les pouvoirs et les attributions des divers gouvernements qui administrent les affaires fédérales et provinciales. Par exemple, on oubliait alors que Laurier n’était pas le premier ministre de la province de Québec, mais de tout le Canada, qu’il était le chef d’un ministère qui, sur treize membres, ne comptait que trois Canadiens-français, qu’il était le “leader” d’une Chambre composée de 21 1 membres, dont cinquante seulement étaient canadiens-français.
Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion d’appeler l’attention de visiteurs français distigués sur ce fait important, et chaque fois ils m’ont dit avec chaleur :
“Mais alors, il est étonnant que le premier ministre soit un Canadien-français, et qu’il réussisse à garder le pouvoir. Certes, il a grand mérite.”
Laurier n’eut pas plus peur d’aller à Paris faire face à la critique, qu’il n’eut peur d’aller à Toronto plaider la cause des Métis ou celle des Jésuites.
Il fit bien d’y aller, car, là comme à Londres, comme partout, il reçut l’accueil le plus flatteur.
A peine arrivé en France, il recevait du Président de la République, les insignes de Grand Officier de la Légion d’honneur, et il était invité à prendre la parole dans un banquet offert par la Chambre de commerce anglaise, aux premiers ministres des colonies.
Il fit, sur la situation que les Canadiens-français occupent dans la Confédération canadienne, un su-
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l’autorité impériale les droits inhérents au titre de sujets britanniques, d’exercer en liberté leur religion, de parler leur langue et de maintenir leurs institutions particulières. Leur religion, je suis heureux de le dire, a toujours été respectée ; mais leurs droits politiques leur furent longtemps disputés ; lorsque des concessions furent faites, je le reconnais, elles le furent gracieusement et dans l’esprit le plus large. Mes compatriotes ayant obtenu tous les droits de sujets britanniques, reconnaissent que c’est pour eux un devoir, un point d’honneur, une oeuvre de prédilection, d’accepter en toute leur étendue les obligations et les responsabilités qui en découlent. Ils sont fiers de leur origine — ils descendent d’une race fière, et s’ils sont ainsi fiers de leur origine, peu d’entre vous songeront à leur contester ce droit — ils ont également au coeur une autre fierté, celle de la gratitude ; et laissez-moi vous dire que, dans ce vaste empire, il n’est point un endroit dans l’Angleterre d’où monteront vers le ciel, au jour du Jubilé, de plus ferventes prières pour la Reine.
A Londres, on peut dire, sans exagération, qu’il fut le lion du jubilé. Appelé dans les salons de la haute aristocratie, où les belles manières jouent un si grand rôle, comme dans les cercles, les académies et les banquets où règne l’éloquence, il brillait au premier rang. Ses discours publiés dans tous les journaux étaient commentés, approuvés, admirés pour le fond comme pour la forme. Sa connaissance de l’histoire de l’Angleterre et du monde entier lui permettait de varier ses discours et d’évoquer des souvenirs qui étonnaient ses auditeurs.
Comment ne pas admirer des paroles patriotiques comme celles qu’il prononçait au banquet du “Dominion Day” :
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Quelques-uns des hôtes réunis, ce soir, à cette table ont eu le privilège et le plaisir de commémorer la naissance d’une jeune nation. Peut-être cependant la célébration de cette fête tient-elle aujourd’hui son charme et son plaisir de ce fait qu’elle prend place sur le sol de la vieille mère-patrie.
S’il m’est permis d’exprimer mes propres sentiments, je dirai sans hésitation que jamais peut-être mon pays natal ne m’a été plus cher qu’il ne l’est en ce moment même.
Je puis dire que j’aime l’Angleterre, j’aime l’Ecosse, j’aime 1 Irlande, mais qu il me .soit en revanche permis de dire que la première place dans mon coeur est pour le Canada, mon pays natal. Nous, Canadiens, nous aimons le Canada, notre terre natale ou notre terre d adoption, et nous en sommes fiers. Nous en sommes fiers autant que de son histoire aussi romantique et aussi touchante qu’une fiction.
Il terminait en disant :
Si, à mon lit de mort, je puis dire que, grâce à mes efforts, une seule erreur a disparu, un seul préjugé a été détruit, qu’au prix de mes efforts les inimitiés de race ont fui de la terre canadienne. . je mourrai heureux dans la conviction que ma vie n’aura pas été vaine.
Un citoyen distingué de Montréal, plutôt conservateur que libéral, était présent à ce banquet. Il dit qu il fut surpris de voir un auditoire anglais des plus “select” manifester son enthousiasme par des bravos et des applaudissements si bruyants.
“Quant à moi, ajoutait-il, je n’ai jamais été aussi fier d’être Canadien-français.”
Des Anglais distingués, des journaux même, avaient la franchise de dire que personne en Angleterre ne parlait mieux que sir Wilfrid Laurier.