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LE CARACTERE DE LAURIER

Le caractère de Laurier était à la hauteur de sa belle intelligence.

La plupart des hommes de talent ont une faculté dominante qui l’emporte sur les autres et les éclipse. Ces hommes sont forts, puissants et produisent des oeuvres admirables, lorsqu’ils restent dans leur élément; ils sont faibles, impuissants, quand ils en sortent. Chez l’homme d’Etat, tous les éléments constitutifs de l’esprit et du caractère doivent être équilibrés, mesurés et en parfaite harmonie, et il faut que la raison, une raison froide, les domine et les dirige. C’est ce qu’on remarque dans l’organisation intellectuelle et morale de Laurier. Le sentiment pouvait quelquefois sommeiller chez lui, la raison jamais, elle veillait toujours sur ses actes et ses paroles, toujours prête à lancer une douche d’eau froide sur un sentiment dont la vivacité ou la chaleur pourait être dangereuse pour lui ou pour les autres. On aurait voulu le voir quelquefois plus chaud, plus vibrant, plus démonstratif. Son air de dignité, de froideur, intimidait ceux qui ne le connaissaient pas et leur faisait attribuer sa réserve à l'indifférence ou à la fierté. C’est une erreur, car ceux qui le connaissaient savaient qu’il n’avait aucun sentiment d’orgueil, que dans l’intimité il était modeste, doux,

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bienveillant, charmant, le plus accueillant des hommes.

Mais cet homme à l’esprit si vif, si actif, avait toujours eu à son service un corps plus ou moins malade et indolent auquel il était obligé presque constamment de faire violence.

Cette indolence physique lui avait souvent joué de mauvais tours, mais elle lui avait souvent aussi rendu de grands services et il savait la vaincre, lorsque le devoir le lui commandait, et alors il déployait une énergie et une activité d’autant plus méritoires qu’elles étaient moins naturelles.

Et puis, c’est plutôt la modestie que l’orgueil qui était la cause de cette indifférence apparente; il ne semblait pas se rendre compte du plaisir et de l’honneur qu’un salut, une poignée de main ou une visite fontà nombre de gens même haut placés.

Naturellement poli, courtois et bienveillant, il ne faisait pas plus d’effort pour être aimable que pour montrer son talent, excepté lorsque c’était nécessaire.

Les traits principaux de son caractère et les mobiles de ses actions étaient le sentiment du devoir, de l’honneur, de la justice, et le désir noble, l’ambition légitime de mériter la confiance de son parti, le respect de ses concitoyens et de laisser un beau nom dans l’Histoire.

Sa patience était inlassable, il se laissait torturer pendant des heures par les importuns, par les frétons qui entourent la ruche ministérielle, et il ne se plai-

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gnait pas, il se contentait de dire qu’il devait accepter les conséquences nécessaires de sa situation, les épines comme les fleurs.

Il aimait les hommes et les jugeait indépendamment de leur religion et de leur nationalité. Il se défiait des opinions formées à la hâte, des jugements téméraires, des préjugés nationaux et religieux.

C’est ce qui faisait sa force dans la position qu’il occupait à la tête d’un gouvernement et d’une Chambre dont la grande majorité était anglaise et protestante. Il était exactement au physique comme au moral ce qu’il fallait qu’il fût dans un milieu où la chaleur des sentiments et l’ardeur du tempérament l’auraient empêché de contrôler aussi facilement ses actions et ses paroles.

Combien de temps Mercier, malgré son talent, serait-il resté premier ministre du Canada, si toutefois il eut réussi à le devenir ?

Il était religieux, il avait un grand respect de la divinité, de ses lois et de ses commandements, mais, sous ce rapport encore, l’exagération et l’abus le froissaient. L’inclination de son esprit à n’accepter que ce qu’il comprenait, à chercher la raison de tout, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, lui causa, dans sa jeunesse, beaucoup d’ennuis et de soucis. Les mystères et les problèmes de la religion tourmentaient sa raison. Mais l’étude, l’expérience et la réflexion ne tardèrent pas à le faire entrer dans la voie où l’on trouve la paix de l’âme, la tranquillité de l’esprit. Tout esprit droit arrive nécessairement à la

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conclusion qu’il y a plus de paix et de bonheur, pour l’individu comme pour la société, dans la foi naïve et ardente du charbonnier, que dans les théories froides et délétères de la philosophie moderne.

La piété et les vertus domestiques qu’il avait remarquées dans certaines familles protestantes l’avaient fortement impressionné, mais il reconnaissait que le catholicisme intelligemment interprété et honnêtement pratiqué avait plus d’empire sur les âmes que toute autre religion et qu’elle offrait plus de sécurité à la famille, à la société.

Toutes les institutions d’origine divine ou humaine, administrées par des hommes, ont des côtés faibles, il faut les juger par l’ensemble de leurs oeuvres, de leurs résultats. Quelques pierres détachées des pyramides empêcheraient-elles d’admirer la grandeur de ces monuments et la puissance de ceux qui les ont construits ?

L’origine divine du christianisme devient de plus en plus évidente.

Il n’y a pas de doute que la sagesse dont Rome a fait preuve dans nos difficultés religieuses a eu un excellent effet sur lui comme sur bien d’autres. Combien j’en ai connu d’hommes de talent que leurs querelles avec le clergé, dans des matières politiques, éloignaient de l’autel et du confessionnal !

Un homme si bien fait aimait naturellement son pays, ses actes comme ses paroles en font foi.

Avec quelle éloquence il parlait des oeuvres im-

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mortelles et des actions héroïques de nos ancêtres! avec quelle émotion il exaltait leurs sacrifices et leur dévouement pour la religion et la patrie ! Mais comme tous les autres sentiments, le patriotisme chez lui était large, libéral, raisonné et comprenait dans ses affections et ses soucis, non pas seulement la province de Québec, mais tout le Canada.

Il voulait que notre patriotisme ne fût ni anglais, ni français, mais canadien. Il disait que le Canada était assez grand, assez beau, assez riche, pour qu’on l’aimât, qu’on s’y attachât, qu’on fût avant tout Canadien.

Il croyait que les Canadiens-français ont raison d’être fiers de leur origine, d’avoir foi en leur destinée, et d’espérer jouer un rôle brillant en Amérique, mais à la condition qu’au lieu de s’isoler, ils joignent leurs efforts à ceux de leurs concitoyens anglais, pour le bien commun et le progrès du Canada. La Providence ayant voulu que leur sort fût lié politiquement et matériellement à celui d’hommes d’origine différente, ils doivent accepter les conséquences de l’ordre de choses établi, faire respecter leurs droits et leurs sentiments, mais ne pas oublier qu’ils doivent aussi tenir compte des prétentions, des opinions et même des préjugés de la majorité.

Il répétait souvent que, quelles que soient les destinées politiques du Canada, les Canadiens-français brilleraient toujours au premier rang dans le monde des lettres et des beaux-arts, mais que pour jouer un rôle digne de leur origine et de leurs espérances, ils

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devaient se rendre capables, par l’étude et le travail, de lutter contre les autres nationalités dans les sphères du commerce et de l’industrie, comme dans l’arène parlementaire.

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