‹ LautrecChapitre 13 sur 43 · LA MER · texte numérisé non relu

LA MER

Accompagnant encore son ami Maxime Dethomas, Lautrec alla une année à Dinard, puis à Granville.

Pour ce voyage, il prit son costume de capitaine de la marine marchande, avec la casquette plate, toujours sans galon. Et il était joyeux, confiant, pour le défendre des sarcasmes de la foule, en son ami le <c géant » Dethomas; Dethomas ou Gronarbre, ainsi il le surnommait, Brasseur ayant nasillé ce motlà, un soir, dans une revue jouée au théâtre des Variétés.

Il existe peu de « marines » de Lautrec. Il adorait seulement la mer pour s'y baigner, et pour ce vrai prétexte : être nu. Il demandait qu'on le photographiât ainsi. « Je fais le lion! »

disait-il, sans se soucier de ce que la plaque pouvait enregistrer.

Pour le reste, les longues excursions le fatiguaient. Il fallait avec lui se désintéresser des curiosités signalées par les guides. Les spectacles de table d'hôte lui suffisaient. Aune bonne qui servait, son tablier pavoisé de taches d'encre, il jeta, un jour : « Attention, ma fille, vous avez vos règles en noir! » et les convives pouffant de rire, cela l'égaya.

Si cordial et si boute-en-train, nous a dit souvent Dethomas, était Lautrec quand il oubliait un instant la tenace tristesse de sa vie : sa courte stature. Et son art de peindre avec un mot! En province, par exemple, se rencontrait-il avec des gens chic, il disait, en boutonnant des gants imaginaires : <f Dans le monde! ». Une autrefois, comme venu pour une inauguration et passant sa bretelle rouge en travers de sa chemise : « Carnot! » faisait-il. Et au théâtre, enfin, lui arrivait-il de s'endormir sur l'épaule de son voisin, et celui-ci le secouant : «La vie de château! » disait Lautrec, très doux.

La mer! Soit! mais Arcachon et surtout Taussat restaient ses villégiatures préférées.

A dire vrai, enfant, on l'avait promené à travers ces paysages de pins et de villas. Dans cette baie d' Arcachon, qui sépare les deux pays : Taussat et Arcachon, il avait aussi « navigué ))^ comme un vrai marin. Et, au fond d'une voiture, traînée par un poney, il était allé quelquefois de Taussat à Arcachon, et retour, en faisant le long voyage, par la route. Il aimait les pins odoriférants, les ajoncs jaunes et les bruyères roses. Il s'amusait des cigales qui, au creux de ces bois de pins, grincent éperdument tout l'été. Et, en semaine, quand il n'avait pas à craindre le flux des Bordelais qui, après avoir passé le pantalon de flanelle rouge, à l'instar des parqueuses d'huîtres, arrivent tous à la baie, le samedi pour le dimanche, il venait à Arcachon dans son costume de marin. Aux baraques, il gobait des huîtres en les arrosant de vin blanc; et, souvent, il accompagnait les pêcheurs de sardines, qui, dans leurs pinasses, allaient pêcher le « royan d'Arcachon ». Il ne manquait pas aussi les régates de bateaux à voiles ;

et, d'autres fois, il s'allait reposer dans les Dunes et au Parc des Abatilles. Mais trop fréquemment toutes les villas, tous ces chalets, toutes ces villas Marguerite, Sigurd, Carmen, Montaigne et Flora, l'attristaient, parce que dans la plupart de ces maisonnettes découpées, vernissées, aux toits rouges de tuiles, et cachées dans les pins et dans les fleurs, des jeunes femmes, rieuses, jolies, chantaient, ou escortaient de beaux jeunes hommes, aux longues jambes ! et, lui, il n'osait même pas, aux heures des bains, s'aventurer sur la plage d'Arcachon. Il n'osait pas davantage chevaucher les petits ânes gris qui se tenaient là, pour les excursions à la côte de Moulleau ou, en forêt, sur la route de la Laiterie. Il revenait sans cesse à dire ceci : qu'il se faisait l'effet d'être le pauvre apôtre saint Simon qu'on voit, un peu goguenard et tête penchée, et surtout si courtaud, dans une niche de la cathédrale Sainte-Cécile, à Albi.

Heureusement, Taussat était plus désert, réservé aux Bordelais tranquilles; et là, il était connu de tout le monde.

Alors, il passait les mois de juillet et d'août,

e'c quelquefois tout le mois de septembre à ce tutélaire Taussat. Il vivait toutes ses aprèsmidi dans l'eau : et, régulièrement, il écrivait à son ami le sculpteur Carabin, aujourd'hui le vrai directeur, en sa vraie place, de l'École des Arts décoratifs à Strasbourg; — et, en lui envoyant des couples de mantes religieuses, ces étranges insectes, sorte de lutteurs à longs bras et qui ont toujours l'air de prier : « Garde-les bien! lui disait-il, nous organiserons à mon retour à Paris des combats de ces bêtes-là; ce sera un triomphe! »

Son autrepassionàTaussat, c'était d'apprivoiser des cormorans. 11 se faisait souvent accomgner de l'un de ces palmipèdes; et tous deux, ils rôdaient au bord de l'eau, doucement, en se dandinant.

Lautrec variait ses plaisirs d'été en se déguisant, en organisant des fêtes orientales; et, tel un muezzin, il montait à la dernière fenêtre de sa villa, pour appeler les fidèles à la prière.

Il vivait là en profonde intimité avec son ami Viaud, qu'il représentera plus tard en amiral de fantaisie.

Venant de Paris pour ces vacances, il s'arrêtait naturellement à Bordeaux. Et il se divertissait chaque fois à regarder les gaïidins des Allées de Tourny et du Cours de l'Intendance ; ces touchants gandins bordelais qui, pour s'étonner eux-mêmes, se condamnent à parader, en donnant des coups de derrière, le dos creusé, les pieds entourés de guêtres claires, et les mains emprisonnées dans des gants beurre frais, dont le crispin retombe, d'un air si benêt, sur les doigts!

Lautrec faisait de longues pauses au café de Bordeaux, sur la place de la Comédie ; et il sera noté plus loin les titres de quelques dessins qu'il y réalisa.

Lautrec le commodore! Oui, il allait redevenir le Commodore, comme il disait, et reprendre lui aussi le pantalon de flanelle rouge, le fameux pantalon de flanelle rouge retroussé aux genoux, le petit jersey bleu, et la casquette d'officier de marine.

Enfin, pour ne rien changer, dans la mesure du possible, à ses habitudes, il arriva souvent à Lautrec de descendre, en arrivant à Bordeaux^

dans une maison publique de la rue dePessac. II « se retrempait » là, ainsi qu'il aimait à le répéter, en famille; et surtout il retrouvait là aussi, tout de suite, et avec quelle joie, Vaccentl ce précieux accent bordelais si difficile à définir et qu'il faut entendre; et, dans lequel, comme dans une recette culinaire, il entre de la cocasserie, de la prétention et beaucoup de sottise!

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