AU MOULIN-ROUGE
vif désir d'autrefois. Sur ces entrefaites, croyant qu'il a à se plaindre du marchand de tableaux Durand-Ruel, Lautrec se place rue Laffitte, devant la porte de cette galerie, et, déguisé en mendiant, il ameute la rue contre le marchand. Il faut agir. Deux personnes de la famille de Lautrec se décident à le placer dans une maison de santé. Le père aurait dû venir s'occuper du malade, mais il chassait; et il demanda, lui, qu'on envoyât simplement son fils en Angleterre, où l'ivrognerie passe inaperçue, et y est même fort honorée, puisque, là, ajoutait-t-il, tous les nobles s'alcoolisent.
Ce fut en l'hiver de 1899 4^^ Lautrec entra dans la maison de santé du docteur Semelaigne, à Saint-James, prèsNeuilly.
Vrai séjour datant du xvin® siècle; mais séjour un peu vétusté. Petits temples à l'Amour. Canal à sec allant à la Seine, autrefois servant sans doute aux embarquements pour Cythère . plis Watteau et robes à paniers.
Tout de suite, Lautrec se rendit parfaitement compte du lieu où il se trouvait; et, devant ses amis Dethomas et Carabin, qui le visitèrent,
il plaisanta, disant qu'il était à Saint-James plage; et même il ne cessa de leur réclamer de Talcool dans une bouteille plate.
Son goût du travail ici accomplit un nouveau miracle. Avec une plume de bécasse, ramassée dans la cour, il se mit à dessiner un cheval; et, ayant obtenu un crayon et du papier, il composa de mémoire toute la suite dedessins aux crayons de couleur que Manzi éditera plus tard sous ce titre : Au cirque. Admirables dessins dont nous parlerons plus loin.
Durant deux mois, Lautrec resta à Saint- James. Il en sortit, apaisé, ardent à travailler. On le retrouva d'abord spirituel, dispos; mais, soudainement, avec l'alcool de nouveau ingéré à forte dose, de singuliers goûts de bohème éclatèrent et s'aggravèrent. Lautrec devint tout d'un coup plus libre en ses propos et plus dur; et quelques anciens familiers, niaisement déconcertés, alors, épouvantés, s'enfuirent.
Mais, la maladie, fouettée par l'alcool, poursuit, inexorablement, son œuvre. On ne voit plus maintenant Lautrec travailler avec autant d'entrain qu'autrefois.
On lui a recommandé une espèce de culture physique, qui n'est guère louable pour sa débilité corporelle.
Aux cinq à sept des cafés de Montmartre, qu'il a tant fréquentés, on se raconte ses nouvelles excentricités et les prouesses athlétiques qu'il s'efforce d'accomplir. On a installé ainsi, dans son atelier, une sorte de caisse, un bateau mécanique, dans lequel il s'assoit et rame. Lui, il trouve cela extraordinaire d'invention ; et, surexcité, il prend même des bains dans une façon de cratère formé par un tombereau de sable.
Il ne va plus au Moulin. Il se traîne seulement quelquefois en voiture jusqu'à la taverne Weber, rue Royale.
Cependant, de l'avenue Frochot, il adresse à certains camarades un dernier menu : une invitation « à une tasse de lait » ; une lithographie qui le représente en picador, auprès d'une vache qui doit figurer sur une petite pelouse, au bas de son atelier. Et il croit encore pouvoir travailler.
Les panneaux de bois le tentent. Il a acheté, pour les gratter et les poncer, des râcloirs d'acier et des peaux. On le trouve parfois s'époumonnant à cet exercice ; et il répète, en vous montrant son ouvrage, son éternel : « C'est merveilleux, hein? »
Il profite des fauteuils qu'on roule à l'Exposition universelle pour la visiter.
Il a gardé son vif amour des Japonais ; et il se ranime quand il aperçoit les pelouses vertes, les pagodes aux toits recourbés et tapissés d'écaillés, et les servantes à la taille gonflée par le monumental nœud de la ceinture. Puis, c'est Kawakami, installé chez la Loïe FuUer, une de ses anciennes admirations ; Kawakami, et cette
Sada Yacco, si fragile, si douloureuse, que ron vient de lancer ; cette Sada Yacco dont la théâtrale agonie angoisse d'une façon vraiment si inédite, — à en juger par les pâleurs d'envie de toutes les femmes de théâtre accourues là, en foule.
Lautrec veut revoir aussi sa Goulue, qui parade à la fête de Montmartre, dans la baraque de Juliano. La vedette du chahut devenue dompteuse! Il n'en éprouve aucune joie. C'est tout un temps bien révolu.
Surtout, il n'a plus d'illusion. Il traîne à présent sa vie comme un long suicide; et il détaille sa maladie constitutionnelle avec un sang-froid et un cynisme angoissants.
MALROME
Lautrec se trouvait au mois d'août de Tannée 1901 à Taussat, quand il fut frappé de paralysie, au moment où il se préparait à partir pour Arcachon.
Sa mère accourut, et l'emmena au château de Malromé.
Dès lors, il ne sortit plus qu'en voiture, et avec la plus extrême fatigue.
Il se plaisait à Malromé. C'est un château important et de caractère. Gentilhommière avec tours et tourelles, entourée d'une cinquantaine d'hectares environ. Madame la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec l'avait achetée naguère à la famille de Forcade.
Les derniers jours, Lautrec ne mangea plus. Il voulait s'abuser : « J'ai mangé, hein? » répé-
tait-il. On le portait à table dans un fauteuil.
Il mourut, religieusement, le 9 septembre 1901, en pleine connaissance, entouré de sa mère, de son père, de son cousin germain M. Louis Pascal, de la mère de celui-ci, de son autre cousin germain M. Gabriel Tapie' de Geleyran et de son inséparable ami Viaud.
Avant la mort de Lautrec, son père n'était venu qu'une seule fois à Malromé.
Pendant les derniers moments de son fils, il se signala encore par quelques excentricités.
Il voulut d'abord lui couper la barbe, sous prétexte que les Arabes opèrent ainsi. On put à grand'peine l'en empêcher.
Armé d'un élastique arraché à sa chaussure, il se mit alors à courir après les mouches qui piquaient, affirmait-il, le moribond.
La veille de l'enterrement, craignant pour les porteurs (on peut, en s'y prenant mal, attraper une hernie!) ne voulut-il pas aussi que, sur ses indications, on préparât un dessin explicatif destiné à montrer comment on doit enlever un cercueil? mais cette sorte de macabre répétition générale fut refusée.
LA UTREC
Il déclara ensuite qu'il suivrait à cheval le corbillard, car il souffrait de cors aux pieds. Et comme on refusait encore, il dit : « Soit! je suivrai pieds nus! » Mais on lui opposa un nouveau refus. Enfin, le matin même de la cérémonie, tandis que tout le monde n'attendait plus que M. le comte pour partir, on monta dans sa chambre ; et que vit-on? M. de Toulouse-Lautrec tout nu et en train de se tailler lui-même les cheveux!
On enterra d'abord Lautrec à Saint-André du Bois ; mais sa mère, craignant que le cimetière de cette commune, dont dépend le château de Malromé, ne fût déplacé pour des raisons de voirie, fit enlever peu après le corps de son fils pour l'inhumer définitivement à Verdelais, lieu de pèlerinage célèbre dans toute la Gironde.
Quand il apprit la mort de Lautrec, Tristan- Bernard dit ce mot si exact : « Voilà Lautrec rendu au monde surnaturel; c'était un être si en dehors de ce monde ! »
Le comte ne voulut pas de vente de tableaux On les distribua en partie.
DES COMMENTAIRES SUR L'ŒUVRE
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