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LES VALSEUSES

LA UTREC

saladiers de vin très cuisant, .où nageaient, ainsi que des yeux, des tranches de citrons.

Mais rousses, blondes ou brunes, elles sont plus troublantes, les danseuses, quand, les jupes baissées, elles espèrent le signal du chef d'orchestre, perché sur son estrade ainsi qu'un singe. Leurs faces blanches, saupoudrées de rouge et de bleu, leurs yeux luisants comme des soleils et leurs nez aux évents qui renâclent, charment toujours certes; mais ces jambes que Ton sait en folie et qui sont calmes, ces bras inoccupés et que Ton devine fourrageurs, vous mesurent tout net la gêne que l'on aurait à exaucer les erotiques prières de ces orageuses trousse-jupes.

A les regarder danser, on rit et Ton exulte, — et on les interpelle en clameur. Mais aussi quelle angoisse communicative est la leur, et de quel amer triomphe semblent-elles jouir! Quand elles se mettent en branle placidement et le nez au vent, toutes les danseuses ont ces dandinements de têtes, ces contorsions de ventres qui semblent secouer un mâle accroché à la croupe; et la flamme qu'elles irradient, alimentée sans relâche

LA UTREC

par leurs yeux brûlants et leurs gorges blanches, dansantes du convulsif roulis du rire, devient bientôt le feu de joie de femmes lâchées en pleine ivresse, au milieu d'hommes qui les stimulent et les fouaillent, jusqu'à ce que les ventres très las retombent flasques, jusqu'à ce que l'orchestre s'arrête net sur un geste de son chef.

Il y a — ce qui est bon — une réelle émulation dans ces exercices spéciaux de gymnastique, — en musique ! Le public l'y encourageant, chaque fille a la volonté de jouer plus absolument son rôle, de le composer avec le plus d'ampleur possible. Cela explique les audaces et les obscénités de la fin, quand la jupe se relève, montrant les fesses pavoisées de linge. Et peut-on ne pas louer cette fille, à l'ardeur insolite, qui implore cette couronne des bouches ricanantes, des yeux qu'elle allume, de tout ce qu'elle appâte avec la pointe de son pied, avec la grâce triste de son rire, avec — accompagnée par une violente tempête d'instruments — la bordée de ses lazzis et de ses apostrophes à pleine voix?

Cette remarque importe, au reste, que, dans un bal public, les femmes ont toutes les raisons

de se croire chez elles. L'homme, au contraire, est effacé, insignifiant, ou simplement bête. Pourtant certains font parfois exception, — et on les rencontre le plus souvent chez les commis aux dossiers et les ordonnateurs des pompes funèbres. Alors, l'hilarité est doucement joviale. Ces derniers surtout semblent baller sur de vagues têtes de morts. Ils ont, sur les autres danseurs, cet avantage indéfectible de paraître toujours descendre de la Courtille. Aux époques les plus graves de Tannée, aux fêtes les plus consacrées et les plus religieuses, ils demeurent eux seuls, au Mardi-Gras ou à la Mi-Carême. Aussi ne semblent-ils pas équivoques quand ils dansent; même ils ont le devoir de danser, étant créés dans ce but. Les ordinaires tâches de Ua vie ne doivent pas les accaparer tout entiers; ils doivent figurer au bal, le soir, — être ces acteurs immuables qui sont l'àme d'une pièce.

De même, les danseuses, les étoiles, n'ont de raison d'être qu'une heure, le soir. Le jour, elles pourraient n'être plus; mais, le soir, elles vivifient l'endormement d'une salle, elles incitent à

de plus alertes musiques, elles attroupent les flâneurs qui tournent autour des piliers; et, leur sacerdoce, — ce dont il faut les louer! — elles l'accomplissent tout du long, fières de leur apostolat, n'ayant rien négligé du décor et de la pompe du costume.

Unanimement admirées, les étoiles sont encore les arbitres de la paix. Quand elles dansent, le bal suspend sa vie de mots et de rires; et il regarde.

Se fendre en grand écart, marcher la pointe du pied à hauteur de l'œil, c'est rude; mais cela devient de suite si aisé! Et les tâtonnements sont si pleinement encouragés! Certaines figures de quadrilles ont la verve endiablée et folle des grands bouleversements de foules; et quand cela est rugi, clamé, bramé, pinçant les nerfs, flagellant les mollets, la foule part tout entière, malgré elle, s'élance, bondit, bat des entrechats, saute comme une théorie de démoniaques, se démène, s'agite, activant par contrecoup la grosse caisse qui perd la mesure, tirant du violon des sons de bastringue.

Et, tout autour de cts danseuses, une excep-

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tionnelle foule formait comme un fumier humain !

Une brume flottait et noyait les visages, on ne voyait bientôt plus que le blanc du linge. Des habitués, haletants, ne bougeaient pas : c*étaient des rentiers du quartier, des gens de Courses et de Bourse, des forbans de cafés. Tous les quadrilles avaient leur cercle de spectateurs. Et la cage s'emplissait sans cesse, bientôt elle fumait. Quand on arrivait là-dedans de sang-froid, on restait figé, les tempes moites. Des hiatus de bouche bâillaient sous des toisons de moustaches; des narines éclataient à force de humer les sexes; et l'on était imprégné d'odeurs de latrines, de bas parfums de fards et de je ne sais quels relents encore. C'était dévorant et c'était unique. Pour exprimer cela, picturalement, on devinait la nécessité d'un peintre offrant un dessin cruel et des couleurs de fosse. Lautrec apporta tout cela.

Une de ses premières toiles faites d'après ce bal, ce fut le Quadrille au Moulin-Rouge^ que posséda Joseph 011er, et qui fut longtemps accrochée à l'entrée du bal avec,

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comme pe ndant, 'L'ecw/ère au Cirque Fernando, Cette peinture, la photographie l'a vulgarisée. Elle est importante, mais sèche, trop fortement dessinée. Le dessinateur aigu que sera Lautrec pendant toute sa courte vie, l'emporte ici sur le peintre. Et, grâce à cela, on peut voir Tamère et douloureuse précision du trait, dont il ceinturera plus tard, avec plus de souplesse toutefois, les faces et les attitudes. Mais, par cette toile, déjà il se précise que Lautrec ne fera aucune concession au goût public : il ira au delà, s'il le peut,, de toute la bestialité et de toute la hideur humaines. Tant pis si les visages sont laids, et les gestes crapuleux; le caractère en premier lieu, le trait âpre et incisif qu'il prendra d'abord à Degas, mais qu'il prendra ensuite à la vie et qu'il fera toujours plus mordant et toujours plus ||| animé. Et la couleur générale aussi sera acide et dure, sans souplesse de passages de tons, sans glacis, sans émail; il n'y aura que des hachures creusées à coups de grifie, comme des déchirures de stylet, presque de la peinture de sadique, en tout cas bien de la peinture de ce peintre qui me jetait un jour : « Ah! ces filles,

pour les bien exprimer, je voudrais les peindre avec du f..... ! »

Que de tableaux, Lautrec réalisa dans ce bal du Moulin-Rouge, je veux dire : à propos de ce bal! A le hanter, il en rapportait continuellement. Voyez celui-ci, au hasard : Les Valseuses. La jolie fille jeune et la mûre lesbienne qui a pour sa compaene des tendresses d'amant. Quel expressif dessin, et d'une surprenante noblesse, et maintenant, c^est fini, entièrement inédit ! Ah ! la fraîche gorge, et le regard clos qui la convoite ! Gibier du Haiineton et de la Souris !

Rappelez-vous aussi Jane Avrils l'air vanné, avec sa face de rate funèbre, levant sa jambe droite et se trémoussant, en savant équilibre, sur la mince flûte de sa jambe gauche.

Et le Départ de quadrillent La fille, plantée sur ses deux jambes, les poings appuyant les jupes aux hanches. Ne repose-t-elle pas comme une table se tient sur ses quatre pieds? Cette fille a le visage à la mal en train; mais elle est solide, c'est un roc. Sans émoi, elle attend, pour se jeter en branle, que le fracas de l'orchestre se déverse sur elle.

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Voici la Danse^ le papillon balourd que Lautrec a lâché sur le parquet; grosse dondon en pantalon, qui pince son cavalier seul, en esquissant un prétentieux vis-à-vis.

Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses : des filles teignes, des danseurs, rats fouinards à melons plats; tous les spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il découvrit, qu'il plaça, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes, dans une fumante et chaotique mêlée de fesses, dans un remous de gestes épileptiques; et remuant des rires, des mots obscènes, de la sueur de dessous de bras et de dessous de cuisses, du dégoût de bas remugles qui se vident, qui montent en nuages bas et lourds et répugnants autour des globes de cette salle de bal, qui, au résumé, apparaissait telle qu'une gare soûle, en bois, au pays des Fjords!

Mais tout cela qui était tout et qui eût compté tellement dans l'œuvre d'un autre peintre! ce n'était rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous présenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impératrice arsouille, la Majesté de la gouape,

PHOTO DRUET

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