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PORTRAITS

Voici un très considérable ensemble de l'œuvre de Lautrec.

Portraits d'hommes et portraits de femmes, il les a également aimés.

Dès l'atelier Cormon, il fît les portraits de ses amis les peintres Gauzi, Vincent Van Gogh, Grenier, Claudon, H. -G. Ibels, Henri Rachou, etc., etc.

Très exigeant pour ses modèles, il travaillait avec un entrain passionné.

Aussi, de 1886 à 1893, il peignit un grand nombre de portraits, notamment ceux de jyjmo Natanson, de sa propre tante M™® Pascal, deM^^° Dihau, de MM. Louis Pascal, Bonnefoy, du D^' Bourges, etc., etc.

Puis vinrent les portraits de MM. Henry Nocq,

l'admirable médailleur; Romain Goolus, Tristan- Bernard, Paul Leclercq ; les portraits des frères Dihau,deM™MaGomtesse Alphonse deToulouse- Lautrec, de M"^ KorsikofF, de M""^ Margouin, modiste; de MM Maurice Guibert, Delaporte, Maxime Dethomas, Davoust, Octave Raquin, André Rivoire, G. Tapie de Geleyran, Maurice Joyant, etc., etc.

Tous les portraiturés furent ses parents ou ses amis. En exemple, c'est ainsi que Lautrec entretint d'intimes relations avec les Dihau, deux frères et une sœur, musiciens originaires de Lille. Le frère cadet, Désiré Dihau, joueur de bassonsolo dans l'orchestre de l'Opéra, composait aussi des mélodies. Lautrec le représenta d'abord, son basson à la main ; puis il le peignit encore, assis, lisantun journal, tandis quele frère aîné Henriest debout, et tous deux en plein air, dans ce jardin du père Forest, que nous ferons plus loin revivre.

Quant à W^^ Dihau, professeur de chant et de piano, il la peignit aussi deux fois : une première fois, jouant du piano ; — et, la seconde fois, donnant une leçon de chant à une dame debout près d'elle.

Il fit aussi le portrait d'Oscar Wilde, en buste, de grandeur à peu près naturelle. Il l'a représenté bouffi, en toutes rondeurs de formes féminines, tel qu'était cet homme de lettres inverti. Pauvre Wilde ! Bien qu'il eût simplement le vice anglais, il fut condammé à deux années de hard labour : mais, vraiment, lui, il alla carrément au devant du châtiment.

Et tous ces portraits peints par Lautrec sont fouillés, creusés, si expressifs! C'est à Dethomas qu'il avait dit : « Je ferai ton immobilité dans les endroits de plaisir I » ; et il réalisa le merveilleux portrait que la photographie a tant de fois reproduit.

Le portrait de Delaporte, si rare également, fut, lui, refusé pour le Musée du Luxembourg par le comité des Beaux-Arts, Dujardin-Beaumetz étant sous-secrétaire d'Etat! Humble Dujardin- Beaumetz, aujourd'hui disparu, bonne à tout faire des bas huiliers! Il était resté le même pauvre homme, plein de mansuétude mais ignare, quand je le connus chez Rodin!

Lautrec représenta aussi son ami Viaud, sur un navire, en amiral Louis XV, tête nue, de

profil, la perruque blanche en catogan, la main droite emprisonnée dans un gant à crispin et appuyée sur la barre du bastingage. La tête, malicieuse, à la manière de Voltaire, considère un beau navire, toutes voiles déployées, et penché sur la mer.

Panneau décoratif pour un dessus de cheminée de la salle à manger du château de Malromé. Ce fut une des dernières œuvres de Lautrec.

Que d'autres portraits il convient d'ajouter à tous ceux-là : les portraits de M. de Lauradour, de M. Louis Bougie, de M. H. Marty (Souvenir du bal des Quat'-z'Arts), du docteur Péan en train d'opérer, de M. Fourcade, de M. Boileau, de l'acteur Samary, de M. Georges- Henry Manuel, etc. La dernière toile peinte par Lautrec, ce sera le tableau intitulé : Un examen à la Faculté de Médecine et portraits encore de MM. les Docteurs R. Wurtz, Fournier et Gabriel Tapie de Celeyran.

De portraits en portraits, Lautrec était arrivé, comme pour ses autres œuvres, à une manière plus grasse, plus enveloppée, plus souple. S'il eût vécu une vie plus longue, un beau métier

de peintre, exclusivement de peintre, eût e'té le sien! Je veux dire un métier dans lequel le dessin eût laissé moins voir son impérieuse volonté!

Lautrec commençait souvent ses portraits avec la plus extrême fantaisie, c'est-à-dire par le milieu de la figure, par exemple, ou par une oreille, ou par le nez; et, parti de là, il multipliait ses hachures dans le sens du caractère, et en cherchant par conséquent le stigmate-type. Et si l'on reconnaît chaque fois le style, on peut bien avancer que Lautrec réalisait, pour chaque portrait, une nouvelle mise en page. Comparez les portraits de M. Dethomas (sur un fond de bal masqué), de M. Henry Nocq (dans l'atelier de Lautrec), de M. Samary (dans un rôle) ou de M"' Dihau (assise devant son piano); — et la confrontation sera significative.

Plus loin, nous parlerons de quelques-uns des portraits que Lautrec peignit en plein air. Ceux que nous avons déjà cités, il les a presque tous peints à l'atelier ou dans des intérieurs. Ils ont, ceux-là, une sobriété du meilleu;- aloi, une sûre distinction, un goût accompli de l'arrange-

ment. Je ne sais quelle place les musées de l'avenir leur réserveront; je ne le sais et je ne m'en préoccupe guère; mais ce que je sais bien, c'est que tous ces portraits là seront excellemment représentatifs de notre temps. Ils diront à leur manière quels hommes peu joyeux nous fûmes, et combien le goût du panache nous intéressait peu. Portraits quasi résignés, s'ils ne sont pas « à expression navrée », comme les portraits peints par Van Gogh. Portraits pour tout dire d'une époque qui n'osait plus guère vivre, et qui allait tout droit, en serrant les fesses, vers la catastrophe mondiale, qui est arrivée, et qui a tout remué. Portraits de gens qui attendaient et qui attendent encore, ahuris, anéantis, comme si le goût de la vie n^avait plus aucune raison d'être!... Ah ! certainement, ce ne sont point là des portraits que l'on pourra opposer un jour à la pompe et à la magnificence de quelques nobles portraits dits historiques; mais, tels quels, ne réflèteront-ils pas nos inquiétudes et nos alarmes, nos peurs et nos angoisses, toutes croyances mortes, et toutes réflexions devenues comminatoires devant

l'inexplicable, devant le pourquoi, devant le sens de la vie? En un mot, ne sont-ce pas là, tels quels, les vrais portraits des pauvres êtres que nous sommes; et alors, ne sommes-nous pas les vrais compagnons des filles dont je parlais au chapitre précédent? Portraits d'une époque que la Science torture et que la Vie emplit de doute.

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