COUVERTURE POUR UN MONOLOGUE
LA UTREC
d'artistes illustres paraissent froids, conventionnels, sans mouvement, à côté de ce dessin passionné, qui déborde de vie et de volonté.
Mais si nous avons insisté sur le côté acéré, amer, de son dessin, de son écriture, il est capable, aussi, ce complet dessinateur, de traduire toute la grâce d'un profil d'enfant, toute la délicatesse de certaines têtes de femmes. Il a tellement de ressources, ce dessin singulier, qu'il peut être tour à tour cruel ou caressant, anguleux ou arrondi ; il peut flageller ou flatter, effrayer ou attirer. Même, quelquefois, ce dessin pare de je ne sais quelle morbidesse telle tête de fille, qui, en maison, laisse rêver sa bêtise. Mais, cependant, à tout bien considérer, nous pensons que Lautrec a bien fait de suivre plutôt son penchant vers Tamertume, et vers le pessimisme. Nous aimons, sans doute, les accès de tendresse de Lautrec; et il y a maints et maints dessins faits dans cette douceur de caractère qui sont d'une grâce heureuse; mais nous préférons le dessin incisif, douloureux, le ravinement d'une face, une bouche plissée, des narines ouvertes, un regard d'oiseau de proie
somnolent, un chignon en bataille; — tous les stigmates, enfin, dont il accable le plus souvent les femmes, qui retiennent son caprice!
Pour tout résumer, nous aimons infiniment mieux Lautrec-Goya que Lautrec-Fragonard î
AFFICHES
De l'estampe à l'affiche, ce ne fut, pour Lautrec, qu'une simple nouvelle curiosité.
Dès l'année 1892, il envoya, au Salon des Indépendants, le second état de V Affiche pour le Moulin-Rouge,
Tout de suite, il vit Taffiche par des à-plats, violents mais peu compliqués. Le trait généralement en vert. Le fond blanc du papier. Une tonalité bleue, jaune, rouge ou noire.
Parmi ses affiches les plus connues, on peut citer :
L'Affiche du Moulin-Rouge. (La Goulue dansant, et, au premier plan, Valentin, de profil) ;
Le Pendu ;
Le Divan japo7iais{']b^ rue des Martyrs. Jane
Avril, de profil, assise; et, derrière elle, un type d'anglais);
Reifte de foie (pour l'annonce d'un livre de Victor Joze,de son vrai nom : Victor Dobrski);
Aristide Bruant aux Ambassadeurs',
Jane Avril au Jardin de Paris ;
Candi eux 'y
Bruant au Mirliton ;
Babylone d'Allemagney par Victor Joze ;
La Revue Blanche (bi-mensuelle, i, rue Laffitte);
La chaîne Simpson (réclame pour une chaîne de bicyclette); etc., etc.
Aujourd'hui encore, nous nous souvenons de notre émoi quand nous vîmes, pour la première fois, sur un mur, une affiche de Lautrec. A cette époque-là, l'affiche en couleurs, si galvaudée depuis, ne s'étalait point. On n'était réjoui, de temps à autre, que par les affiches de Ghéret, cette « exquise dînette d'art! »; et, de fait, c'était un vrai régal que ces Arlequins, ces Colombines, ces Pierrots, ces bals masqués, ces jolies filles et toute cette éblouissante volée de multicolores confetti que Ghéret placardait sur les murs.
Cela enchantait la rue et l'emplissait de soleil. Tout Paris pour Ghéret avait alors des yeux enthousiastes. Et voilà que, tout à coup, un inconnu surgissait qui nous frappait de stupeur, qui nous troublait par un dessin insolite et volontaire, par une sobriété de couleurs à tons plats et acides! et c'était signé : Lautrec; et, chose étrange, le nom devenait vite populaire, mais à la façon d'un nom qui apporterait avec lui de l'inquiétude et de l'angoisse. On était mal à Taise, maisonfrémissaitde plaisir. Une affiche surtout : Babylone d'Allemagne^ nous causa une bizarre et inextinguible joie !
Ah! vraiment, c'était la première fois qu'on voyait une telle mise en scène : des cavaliers, puis un officier, hobereau roide, orgueilleux, paon ou dindon féroce, toute sa morgue à cheval sur un cheval blanc, et, avec ses hommes, défilant tout « emmonoclé » et tout empaillé, devant une lourde brute des champs, costumé en soldat prussien, qui lui présente les armes!
Et, là-haut, dans un coin de la page, à droite, un couple passait; l'homme à peine vu, mais dont on devinait les transes; tandis que la
LAVTREC
femme, maniérée, faisait de l'œil à cet impassible greluchon tout brandi, qui aurait fait sans doute si bien frémir son cher ventre de Dorothée en folie !
Ahl cette affiche comme vénéneuse malgré sa toute puissance! Comme son temps est loin !...
Nous, maintenant, nous ne regardons plus sur les murs les affiches de tous les nigauds de la publicité financière, commerciale ou guerrière !