Lautrec
P armi les croquis représentant Henri de Toulouse-Lautrec par lui-même, il en est un où il s’est dessiné de face, un maigre binocle chevauchant son grand nez; quelques poils se hérissent çà et là sur son pauvre visage aux énormes lèvres; et ses yeux éperdus indiquent la mélancolie inexorable d’un homme se rendant exactement compte qu’il est à jamais difforme.
Le courage de Toulouse-Lautrec devant la vie fut exceptionnel. La bravoure, l’audace, dominent chez lui. Il est le descendant de ce comte de Toulouse qui fit pendre certain légat du pape venant apprendre à cet audacieux seigneur qu’il était excommunié. Epuisé, à trente-sept ans, Lautrec, le pauvre gnome, ayant conquis Paris par
des œuvres magistrales, mourra, dédaigneux de diminuer par des soins la flamme de sa vie.
Toulouse-Lautrec était un violent, une nature rude, loyale. Balayant les préjugés mondains qui, de par sa naissance, l’endiguaient de toutes parts, il avait réussi à renouveler sur un tout autre plan les exploits de ses ancêtres du moyen âge, il était devenu un peintre d’avant-garde. Voici donc ce diable d’homme aussi enflammé intérieurement que faible physiquement, ce descendant des rois de France et de plusieurs maisons princières, devenu l’ami de van Gogh le paria! Il se fixe à Montmartre. Il est à l’aise au cirque parmi les acrobates et les écuyères, au Moulin de la Galette et au Moulin Rouge, dans les maisons hospitalières parmi les prostituées. De tout ce monde la vie jaillit à plein bord, cela lui convient. Il ne quittera ce milieu que tout à fait au dernier moment, pour mourir... Et encore, quand vaincu par son pauvre corps et par les excès, conséquences de son désespoir, quand réfugié auprès de sa mère pour rendre son âme à Dieu, il entendra le curé de Malromé franchir la porte voisine afin de lui donner d’ultimes consolations, il se lèvera et, respectueux, ira en chemise au devant de lui...
Autre élément psychologique dominant: une telle audace, une force semblable, s’harmoniseront chez lui avec un esprit critique particulièrement nuancé, décidé, pénétrant. En peinture Toulouse-Lautrec refrène sa flamme, il est fort préoccupé par la composition de son tableau. Il médite avec amour sur les diverses possibilités de son art. Il est un intellectuel de la peinture, partant un dessinateur; il dessine avec son pinceau comme avec un crayon. Le trait qu’il possède incisif, aigu, s’insinuant partout, prend pour lui une influence primordiale. Sur le frond brun de son carton, il isole volontiers la couleur et la juxtapose au trait. De larges hachures parfois un peu diluées comme les longues gouttes d’eau serrées d’une pluie d’orage, ou bien des éclaboussures de couleurs, simplifient les masses colorées en une expression décidée, tranchante. Certains artistes japonais ou chinois le fascinent par leur précision intense obtenue selon un minimum de moyens. Degas l’obsède également mais pour des raisons contraires: son naturalisme qui fouille tous les détails. En dehors de ces influences dominantes, il en subit bien d’autres, les meilleures comme les pires, depuis l’académisme du cercle Volney et les déformations inesthétiques du modem-style jusqu’à Renoir, van Gogh et
Cézanne ! Et ces influences n’empêchent en rien son originalité de s’imposer partout. Il est hanté avant tout par le désir de parvenir à exprimer le caractère exact et essentiel, ou déformé selon une mordante satire, des êtres et de certaines atmosphères. Cependant il fait saillir, par instants, des visions hallucinantes qui, développées, pourraient conduire au surréalisme. Souvent il faiblit comme tous les peintres expérimentateurs, souvent il crée des œuvres d’une vibrante précision où son analyse implacable s’élargit en une forme aiguë selon la poussée de son sentiment amplifiant cette analyse dans le sens qui lui convient. Comme les peintres intellectuels le paysage et la lumière le préoccupent aussi peu que la sensualité de la couleur. Il va droit au point central de sa recherche et ne semble laisser parler son subconscient que selon son désir. Peu d’art fut aussi tendu, aussi volontaire et cependant aussi vibrant.
L’« Ecuyère du Cirque Fernando », « Au Moulin Rouge », la « Danse au Moulin Rouge », sont de larges chroniques vivantes, d’une psychologie éternelle, obtenues par une concentration de moyens où l’art de certains artistes de l’Extrême-Orient se mêle harmonieusement au génie occidental plus désireux des matières, des reliefs et d’un réalisme moins transposé. Alors Lautrec s’épanouit avec décision dans ses froides harmonies intérieures de verts, de mauves, de rouge grenat, dans ses grandes lignes mordantes essentielles, dans ses visages où il condense, tel un chirurgien, les expressions typiquement exactes, le mouvement sauvage, désordonné de ces lieux dont il amplifie encore la violence par sa mélancolie et par la hardiesse de son âme de seigneur féodal.
Les portraits de Jeanne Avril dansant, de Berthe Badie, d’Oscar Wilde, d’Yvette Guilbert, la Femme au Boa, d’André Rivoire, autant d’œuvres inoubliables, d’une observation pratiquée à coups de lancette, si j’ose dire, et dont la forme est moins une synthèse qu’une analyse exaltée selon les caractéristiques du modèle que Lautrec veut faire saillir dans leurs parties les plus secrètes, ceci en étalant dans ses teintes blafardes les rides, les rictus et les vices. Admirables portraits dont l’amertume tragique est unique dans la peinture. Lautrec mort en pleine évolution ne connaîtra point la forme synthétique propre à la vieillesse des maîtres, hormis, semble-t-il, dans le portrait d’André Rivoire, l’un des derniers; là, il rejoint, avec plus de maturité, des données plus lyriques, plus colorées qu’il avait mani-
festées vers dix-sept ans dans l’«Artilleur sellant son cheval» et le «Mail Coach» du Petit Palais. C’était peut-être à cette forme plus large, peinte en pleine pâte, qu’il devait en venir après ses multiples expériences. Tous ces êtres sauvages et cupides parmi lesquels il passe une partie de son existence et qui l’accueillent, sans doute avec plus de générosité que les grandes dames de son milieu, c’est la dynamique de leur vie qu’il aime. Il leur a rendu noblement cette rude bienveillance en illustrant leurs chansons. Il demeure solitaire. Se venge-t-il en peignant ces impitoyables effigies citées à l’instant? Non point, ces peintures où les roses violâtres, les jaunes, les gris bleutés froids comme une matière de gouache, les verts acides et nostalgiques composent une harmonie si hautement mélancolique, sont l’œuvre d’un homme pour qui la vie sentimentale était à jamais interdite et qui ne pouvait conserver aucune illusion; ce destin accusait encore ses dons d’observation tout en le portant à exalter certaines flétrissures physiques ou certains vices. Et quand la fraîche Anglaise du «Star» lui servait en riant un verre d’alcool, il peignait les ombres vertes qui effleuraient déjà de leur lassitude la fraîcheur de son visage dont il transcrivait les couleurs en une teinte de fleur pâle et légèrement violacée.
CET ALBUM, LE QUATRIÈME DE LA COLLECTION «LES TRÉSORS DE LA PEINTURE FRANÇAISE»
(ÉDITION SUISSE), CONSACRÉ A TOULOUSE-LAUTREC, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE ROTO- SADAG, A GENÈVE, LE QUINZE DÉCEMBRE MIL NEUF CENT QUARANTE-SIX
LES TRÉSORS DE LA PEINTURE FRANÇAISE COLLECTION DIRIGÉE ET PRÉSENTÉE PAR ALBERT SKIRA
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