DÉTAILS DE VIE LA FIN
Quand on a raconté comment l'œuvre de Lautrec fut exécuté, quand on en a fait connaître les phases et les aspects, on peut dire que l'on a fait connaître l'homme luimême, le travail de l'artiste embrassant réellement l'existence de l'homme. C'est donc pour ne laisser aucun détail ignoré, qu'il convient de parler des particularités de la vie qui peuvent ne pas être étroitement mêlées à la production artistique.
Lautrec n'a jamais participé aux expositions des grands Salons. La Société des Artistes indépendants, qui devait représenter l'extrême liberté en art et accepter les envois de tous
venants sans l'examen d'un jury, fut fondée en 1884. Il en devint membre en 1889. Il a envoyé des oeuvres à ses expositions de 1889 à 1897, à l'exception de l'année 1896. Il a aussi exposé à la Libre Esthétique, à Bruxelles. Il parlait anglais et est allé plusieurs fois à Londres, en compagnie de M. Maurice Joyant. Il y a exécuté la lithographie qui a pour titre Souper à Londres, et il y a pris quelques croquis. Il est allé deux fois en Espagne, il y a pris également des croquis. La première visite, en 1897, fut faite avec un ami, M. Maurice Guibert. Ils s'embarquèrent au Havre et débarquèrent à Lisbonne. Lautrec ressentit au Prado, à Madrid, une vive admiration pour Velasquez, qui n'a peut-être pas été sans avoir action sur ses dernières œuvres peintes, où l'on constate une largeur accrue dans l'exécution. Il vit à Madrid, en outre des courses de taureaux, les analogues de ce qui l'intéressait à Paris, les filles et leurs maisons.
M. Gustave Coquiot, dans son livre, nous dit quelle sorte de pittoresque il y trouva.
Lautrec a été amené, par les visites qu'il faisait à des parents ou à des amis, à séjourner à la campagne. Mais dominé par ses goûts de citadin, il a toujours détourné les yeux de la nature agreste. Elle ne l'a jamais intéressé.
Il est allé souvent en villégiature à Villers-sur-Morin, chez Grenier, un camarade de l'atelier Cormon. Ils prenaient d'habitude l'apéritif à l'auberge, tenue par un nommé Ancelin, place de l'Eglise. Une année où le mauvais temps rendait sédentaire, Lautrec se plut à peindre dans la salle de Tauberge les parties d'un ballet. Sur un pan d'un des murs, une danseuse dans sa loge, en compagnie d'un visiteur ; sur la porte, au milieu, le régisseur sonnant sa cloche ; sur un autre pan de mur, en avant, les mains du chef d'orchestre qui bat la mesure, puis une série de danseuses et, au haut, deux pompiers qui regardent. Rien
n'indique mieux combien Lautrec, plongé dans la vie de Paris, s'y tenait attaché, que ces scènes de théâtre qu'il introduit dans une auberge de campagne ^^\ alors qu'il ignore la vie rurale aux entours dépourvue d'attrait à ses yeux. Il était indiffèrent aux conditions dans lesquelles il pouvait exercer son art. A Villerssur-Morin, à la campagne, il a décoré une auberge. A Paris, rue d'Amboise il a peint, autour de la salle richement ornementée d'une maison de filles, des médaillons, des têtes de femmes. ^'^ A la foire de Neuilly la Goulue ayant monté une baraque foraine, il peignit deux grandes toiles qui en ornèrent le devant. Sur l'une, ses amis Tapie de Céleyran, Maurice Guibert, Fénéon, etc., sont mis pour représenter les spectateurs qui s'assemblent ; sur l'autre, la Goulue et Valentin figurent comme les acteurs du spectacle.
(i) Ces scènes de théâtre ont été depuis enlevées de l'auberge.
(2) Ces médaillons ont été depuis enlevés de la salle pour laquelle ils avaient été peints.
XXX\'l. L'OPBRA DE MBSSALINE A BORDEAUX
Son père et sa mère habitaient une partie de l'année leur château de Malromé, dans la Gironde. Il avait la plus grande affection pour sa mère. Il en a peint plusieurs portraits, où on la reconnaît une femme simple et distinguée. Il allait la voir au château de Malromé. La nature rurale ne lui parlait pas plus là qu'ailleurs. Aussi n'eût-il pu s'astreindre à y faire de longs séjours et, après être resté un temps convenable auprès de sa mère, il allait à Arcachon ou, pour préciser, à Taussat sur le bassin d' Arcachon, qui à la fin était devenu son véritable lieu de villégiature.
Il a passé de nombreux mois d'été devant la mer, en divers lieux, mais elle ne l'a point séduit comme artiste. La mer pas plus que la campagne n'a eu de place dans son œuvre. A Arcachon il savait se distraire, il se baignait, il se promenait en bateau. Il a fait le portrait de certain matelot de son bateau et aussi ceux de quelques-uns des amis qui partageaient ses distractions.
Bordeaux est comme la capitale d'une vaste région du midi et du sud-ouest et Lautrec, en sa qualité de méridional, devait s'y plaire. Les visites qu'il faisait dans la Gironde, au château de Malromé et à Arcachon, l'amenaient à y passer souvent. Il y a trouvé des motifs à dessiner. L'un d'eux, Antoine, un amer ! avec mention du lieu, nous apprend qu'il fréquentait le café de Bordeaux, sur la place de la Comédie, où les Bordelais se rencontrent dans l'après-midi. Pendant un séjour qu'il fit à Bordeaux, en 1900, on donna au Grand Théâtre la Messaline d'Isidore de Lara, qui eut du succès. Lautrec fut attiré par cet opéra. Il en a représenté, dans d'importants tableaux, deux scènes complètes, et a consacré plusieurs études séparées à ses chanteurs et figurants.
Il avait abandonné, à Paris, vers 1899, la rue Tourlaque, où il s'était établi tout d'abord et s'était tenu si longtemps, pour se transporter, 5, rue Frochot. A ce moment la
maladie qui devait amener sa mort était survenue. Quand nous disons sa maladie, cela demande explication. En effet il n'est pas mort d'une maladie accidentelle après laquelle, guéri, il eût pu vivre encore longtemps. Il est mort d'épuisement, parce que le temps de vie marqué à son organisme était arrivé cà son terme. On meurt à tout âge. On voit des gens s'éteindre jeunes sans avoir fait d'excès, d'autres vivre vieux malgré leurs dérèglements. C'est l'intime constitution qui, en règle générale, décide du temps que chacun a à vivre et Lautrec est mort jeune, de par la nature de sa constitution.
Il vivait certes d'une manière fâcheuse. Sa conformation lui interdisait les exercices physiques. Avec un régime sobre, il eût pu prolonger ses jours dans une mesure quelconque, mais quoi qu'il fît il n'était pas destiné à atteindre la vieillesse.
Il s'était probablement laissé aller à un premier usage des boissons alcooliques à une
époque où, ressentant déjà un affaiblissement interne, il avait dû éprouver le besoin de se remonter par des stimulants. Puis l'habitude venue, s'était développée à l'excès. Il se livrait, comme buveur à des pratiques originales. Il prenait le rôle de barman, à l'anglaise, il endossait même le veston de l'emploi pour préparer dans son atelier des cocktails et autres boissons, qu'il consommait et offrait à ses amis et visiteurs. En outre, à des piques-niques et à des dîners qu'il organisait avec raffinement culinaire chez des amis ou avec des artistes, les boissons alcooliques étaient largement versées.
Il tomba après cela dans un affaissement physique, compliqué de crises cérébrales sous forme d'hallucinations. Il fut mis, en 1899, dans une maison de santé à St-James, près de Paris. Il y resta plusieurs mois. Le repos, la sobriété imposée lui ayant permis de se relever relativement, il put en sortir. Mais la cause profonde de son épuisement