THÉÂTRAL
JUDAEL.
Et tu ne m'as pas trahi?
LAZARE, geste négatif.
JUDAEL.
C'est bien... il t'a laissé seul ici?
LAZARE, geste affirmatif.
JUDAEL.
Mais tu l'attends, il doit y revenir?
LAZARE, geste affirmatif.
JUDAEL.
Et tu peux remercier Dieu de ce que le duc t'a fait venir au palais; je ne lui dois plus compte du prisonnier qu'il a fait sortir de prison ; et tu vas jouir aussitôt de ta liberté; car j'ai profité de son imprudence pour préparer ton évasion, et tenir la promesse que je t'ai faite; mais pour que ta fuite soit bien assurée, pour qu'on ne puisse te saisir encore avant que tu sois parti de la Toscane... tu suivras bien exactement le chemin que je vaist'indiquer,et sur lequel tu rencontreras des protecteurs... {Lazare l'écoute avec une grande attention. ) Tu vas sortir par cette porte ( il désigne la porte au premier plan à gauche) , et descendras le grand escalier de marbre, au bas duquel tu trouveras Galeotto, qui t'affublera d'un manteau, te fera sortir du palais et t'accompagnera jusqu'à la ville de Pise; là vous trouverez un voiturier qui te conduira jusqu'à la frontière... et, libre alors, tu pourras gagner la France , où mes bienfaits te suivront.
LAZARE, le remercie du geste.
Va, Galeotto t'attend... Bonne chance, La?are," va et sois heureux; oublie Judaël, Florence et se-^, prisons... ne rentre jamais en Toscane, et surtou v!JU-=, ne cherche jamais à révéler ce que tu as vur"te que tu as entendu, enfin ce que tu sais; car il t'en adviendrait malheur... Mais ton infirmité me répond de ta discrétion, et je n'ai pas besoin de te recommander le silence.
LAZARE
Et si je ne voulais pas le garder, monseigneur?... {Judaël, épouvanté, recule de plusieurs pas en arrière, Après unmoment de silence, il tire son épée pour en frapper iMzare; celui-ci tire la sienne, qu'il a cachée sous son manteau.) Et moi aussi je suis armé... Mais pas de duel... je te tuerais; d'ailleurs... un frère Salviati ne s'est jamais battu contre un seul homme.
JUDAEL, anéanti.
Salviati !
LAZARE
Oui, Raphaël Salviati, qui a reçu le dernier soupir de Giacomo , à qui tu avais payé l'assassinat d'Antonio de Médicis, ton parent.
JUDAEL.
C'était toi?...
LAZARE
Et celui qui a jeté le cri de veille aux sentinelles pour sauver Juliano qu'on devait assassiner par ton ordre, c'était encore moi, Judaël. JUDAEL, tremblant.
' Et maintenant que veux-tu?
LAZARE
Me venger de quinze années de souffrances.
JUDAEL.
Et comment?
LAZARE
En te livrant au tribunal de Florence.
JUDAEL.
Mais où sont donc tes preuves?
LAZARE
Mes preuves?...
JUDAEL , avec espoir.
Tu n'en as pas.
LAZARE
J'en trouverai...
JUDAEL.
Lesquelles?... ton témoignage?... Accusateur, tu ne peux être un témoin... pour faire condamner un homme à mort, il faut prouver... Lazare, tu sais que j'ai fait assassiner Antonio... mais Giacomo, qui l'a frappé, est depuis quinze ans enseveli dans le cimetière de Fiésolc... Tu sais que j'ai voulu faire tuer Juliano; mais Galeotto, mon seul complice, ne l'avouera pas, lui qui se perdrait aussi... Qui donc invoqueras-tu?... Tu ne réponds pas... Prends-y garde, Lazare, il est dangereux d'accuser sans preuves, et mieux voudrait pour toi te taire et partir.
LAZARE
Et ma vengeance?...
JUDAEL.
Mais qu'espères-tu donc?
LAZARE
Je veux, dussé-jeypérir, former une accusation publique contre toi...
JUDAEL.
Elle te coûtera la vie.
LAZARE
Je veux te forcer à paraître devant un tribunal.
JUDAEL.
Je le défierai, ton tribunal.
LAZARE
Tu le défieras ? Eh bien ! défie-le donc, maintenant.
Il court ouvrir un grand rideau au fond , et l'on voit le tribunal assemblé et présidé par Cosme de Médicis, qui se tient debout devant les autres juges et appuyé sur la duchesse de Médicis, qui est à sa gauche. A quelques pas de lui, à droite, on voit le bourreau.
JUDAEL, épouvanté.
Trahison!...
Il va pour fuir par la porte à gauche ; Juliano, l'épée nue, paraît et lui barre le passage. Judaël reste anéanti. Sur un geste de Cosme, le bourreau passe lentement, et va se placer auprès de lui.
COSME, à Juliano.
Et maintenant, Juliano, à ma droite, toi notre héritier.
Juliano va se placer à la droite de Cosme. LAZARE, glorieux.
Remercions Dieu, mon père, nous sommes vengés.