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LE PRÉJUGÉ HISTORIQUE

Le préjugé historique eut pour mère la mauvaise foi, et l'ignorance pour nourrice. Les partis politi-

ques, ne lui voyant point de père, s'empressèrent de l'adopter.

Les romanciers et les fournisseurs de théâtre élèvent de petits préjugés historiques, qu'ils servent de temps en temps à un bon public qui les dévore avec une avidité inconcevable.

Le plus beau modèle du genre est l'histoire du roi Charles IX tirant sur les huguenots fuyant dans la Seine et tuant par ricochet le sculpteur Jean Goujon, qui profite de la Saint-Barthélémy pour sculpter une corniche. Le fait a été reconnu apocryphe; mais c'est égal, vous trouverez force gens qui vous diront : «La preuve que c'est vrai, c'est qu'on voit encore le balcon! » Que répondre à cela? Ri^n; c'est la faute à Voltaire.

Un de mes amis, qui s'occupe de statistique, — l'infortuné ! — a trouvé, après un travail inouï, que depuis Restif de la Bretonne jusqu'à et y compris le vicomte du Terrail, les romanciers ont fait enlever par Lebel, valet de chambre de Louis XV, pour les plaisirs de ce monarque, quatre-vingt-treize mille six cents jeunes filles; quatorze par jour pendant vingt ans. Pauvre roi ! Si cela est, la postérité a bien f.ort

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de lui reprocher son titre de Bien-Aimé. Louis XV n'était pas bien certainement aussi chaste que Newton, mais quatre-vingt-treize mille six cents, c'est un peu beaucoup, et il nous semble qu'on en pourrait rabattre quelque chose.

M. Georges Duval, un écrivain sérieux et un honnête homme, affirme, dans un ouvrage intitulé Souvetiirs de la Terreur, qu'en 93, il existait à Meudon une tannerie de chair humaine. Nodier, qui avait fait une préface au livre de Duval, dont il était l'ami, lui disait souvent : « Voyons, Duval, avouez que la tannerie n'est qu'un souvenir de votre terreur. »

Le directeur de l'Ambigu et tous les intimes d'Alexandre Dumas furent à ses genoux pendant plus de huit jours, le suppliant d'empêcher ses mousquetaires de sauver tout à fait le roi Charles Ier d'Angleterre. En vain lui représentaient-ils que cette mort était trop connue pour qu'on pût se permettre de la changer, que cela ferait mauvais effet : le charmant conteur ne se décida qu'après avoir réfléchi que, d le roi n'était pas décapité, ça abîmerait complètement M. Cromwell, dont il désirait se servir. Sans cette réflexion pleine de sagesse, Charles 1er vivrait peut-être encore.

Walter Scott, en revanche, a tué avec préméditation le Sanglier des Ardennes, — Guillaume de la Marck, — six ans après sa mort.

M. Scribe... Mais on n'en finirait pas en vingt ans, avec le préjugé historique; quittons-le pour

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