‹ Le 101me régimentChapitre 15 sur 50 · LE PRÉJUGÉ MORAL · texte numérisé non relu

LE PRÉJUGÉ MORAL

Le préjugé moral n'a aucune raison d'être ; aussi est-il plus dangereux; c'est le préjugé revolver, il fait beaucoup de bruit sans donner ses raisons.

Placer son honneur dans la fidélité de sa femme, — préjugé.

Lorsqu'on est honnête, s'offenser qu'un fripon attaque votre probité, — préjugé.

Croire que nos amis nous dénigrent toujours, — préjugé. — Ceci veut une explication. — Nos amis ^e disent du mal de nous qu'à ceux qui nous con* naissent. Avec les étrangers, c'est différent : ils nous placent sur rm piédestal digne des plus grandes célébrités.

L'amitié d'un grand homme n'est un bienfait des

dieux que parce qu'elle grandit un peu Fami du grand Homme.

Je me promenais hier au soir avec D..., qui connaît tout Paris. Un monsieur nous salue.

— C'est ***, me dit D..., un des écrivains qui font fureur.

Autre monsieur, autre salut.

— Un ami, un vieux camarade, continue D..., un gaillard qui marche au million , mais très-bon garçon.

Troisième monsieur, troisième salut.

— Pour celui-là, s'écrie D..., tu le connais?

— Pas le moins du monde.

— Mais c'est ***, le célèbre chanteur!

Je ne mettrais pas les initiales des trois passants, même pour les perles d'Ormus ; je ne voudrais pas me faire d'ennemis. Mais vous êtes parfaitement libre de supposer que le grand écrivain était le vicomte en question ; le millionnaire, le bon Privât, — je n'ajoute pas d'Anglemont , pour ne pas avoir l'air de tirer à la ligne. — Enfin, le grand chanteur, M. Barbot, ou tout autre, je n'y tiens pas.

Cette manie d'ériger ses amis en grands hommes devrait s'appeler la colonne de l'amitié.

Certains amis savent allier la louange à la vérité. L'un d'eux me disait un jour en montrant Cochinat :

— Voilà le seul rédacteur du Mousquetaire qui possède une couleur à lui.

Les femmes du monde prétendent que les créatures — c'est leur mot — qui ruinent leurs maris et leurs amants sont pétries de rouerie, d'astuce et de finesse. Jugez-en.

Mademoiselle Hélène est bien la plus charmante blonde qui, de mémoire d: 'asphaltais , promène en Victoria sa roqueplanesque chevelure et l'oubli des gens qu'elle a ruinés.

Mademoiselle Hélène fait le bonheur d'un boursier sérieux qui vient de lui offrir une villa de trente mille écus, simplement. Cette villa, le croiriez-vous ? a été presque cause d'une rupture. On n'est jamais content en ce demi-monde. Mademoiselle Hélène est furieuse, elle fait des scènes, et tout cela, parce qu'un

terrain vague, qui appartient à la commune de G..., sépare son parc de la rivière. Elle veut plaider.

— Oui , s'écrie-t-elle avec véhémence, je plaiderai, je prendrai un bon avocat, j'y mettrai ce qu'il faudra, je plaiderai dix ans, vingt ans, je plaiderai jusqu'à ca que j'aie gagné.

— Ma chère , lui dit l'autre jour le financier impatienté , vous n'êtes pas raisonnable ; la loi vous donne tort , tenez-vous-le pour dit ; vous êtes charmante de croire qu'on la changera pour vos jolis yeux. Voici le Code, je vais vous lire l'article qui vous condamne , tenez: Titre de la propriété, articles 712, 713, 714, nous y voilà!

Il est des choses qui n'appartiennent à personm et dont l'usage est commun à tous.

Des règlements de police indiquent la manière d'en user.

Eh bien, êtes-vous convaincue?

— Qu'est-ce que cela prouve? dit la blonde fille avec tristesse , les malheureuses sont plus à plaindre qu'à blâmer.

Nous tirons le rideau pour parler un peu des...

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