AUTOGRAPHES DE LA MORT
Ces quatre mots sont celui de l'énigme.
Sir Stephenson consacrait son temps et son argent à collectionner le dernier écrit de tous les suicidés. Or, comme les gens bien nés sont les seuls qui savent mourir sans écrire leurs impressions de trépas, /a récolte de l'Anglais était considérable.
Aucun être ne s'est tué volontairement en France, depuis vingt-huit ans, sans que l'excentrique gentleman ait été là aussitôt pour payer à prix d'or ou avoir quelquefois pour rien la dernière plainte écrite du trépassé.
Comme la sombre collection sera vendue , le 22 de ce mois, en la salle des ccmmissaires-priseurs , je ne vois» aucun inconvénient à donner ici quelques échantillons de cette lugubre littérature-
Des noms tristement célèbres , depuis Victor Escousse et Auguste Lebras, ces jeunes poètes qui manquaient d'air , jusqu'à l'infortuné Charles G..., qui manquait d'argent, donnent à cette collection un véritable prix. La plupart de ces autographes sont connus ; nous n'en parlerons pas , et nous prendrons au hasard.
Autographe trouvé dans les filets de Saini-Cloud,
« Je me nomme X...; je suis né dans la commune de..., arrondissement..., département de.... Je suis âgé de vingt-trois ans.
» Qu'on n'accuse personne de ma mort , je me tue volontairement.
» La vie m'était devenue insupportable ; j'avaiî vécu heureux jusqu'au jour où je perdis ma saint) mère.
» Mon père, encore jeune, épousa, deux ans après une ieune et charmante personne des environs : son éducation parfaite, les grâces de sa personne, sa dou-
ceur et son aimable gaieté ont captivé le cœur de mon père et de tous mes parents. Elle m'a toujours témoigné beaucoup d'amitié et je n'ai qu'à me louer de ses bons procédés ; mais je ne puis supporter plus longtemps la présence de cette marâtre.
» Paul-Joachim X... »
AUTRE
Trouvé au pied de la colonne de Juillet.
« Qu'est-ce que la vie? — Je l'ignore. — Qu'est-ce que la mort? — Je n'en sais rien. Je vais descendre la colonne pour m'en informer.
«Henri de M... »
AUTRE
Trouvé dans la forêt de Fontainebleau.
« Elle m'aimait, je ne l'aimais pas; maintenant, je Jaime, elle ne m'aime plus, je vais mourir.
» Charles G..- »
AUTRE
frouvê dans les fossés des fortifications.
« Toujours boire, manger, rire ou pleurer, veiller ou dormir, cela devenait monotone ; j'ai résolu d'en finir avec cette éternelle platitude qu'on nomme la vie.
» Qu'on n'accuse pas la gendarmerie de mon trépas, elle n'y est pour rien.
« Feu Gandois. »
AOTRfl
Trouvé dans une chambre d'hôtel meublé du quartier latin .
« Mon tailleur a pourri mon existence. Je lui doù cinq mille trois cent soixante-sept francs,— â ce qu'il dit. — Cet homme a été le tourment de ma vie.
» Peu de jours se sont passés sans qu'il soit venu suspendre sur ma tête sa facture de Damoclès. Par
ses réclamations inconsidérées, il m'a brouillé avec mon père, il a détruit ma considération et mon crédit dans le quartier.
» Les habits somptueux qu'il n'a cessé de me confectionner ont été cause que je me suis lié avec de3 jeunes gens riches, qui m'ont entraîné en de folles dépenses, et avec une femme du monde, qui m'a lâchement trompé avec son mari .
» En un mot, cet homme a été la source de tous mes chagrins; je le maudis.
» Ma seule consolation est de penser que mes héritiers ne le payeront pas; comme je ne leur laisse rien, j'espère qu'ils accompliront religieusement cette clause de mon testament.
» Léopold..., étudiant en droit, n
\UTRE
Trouvé sous une fenêtre.
« Je demande pardon aux hommes delà funeste résolution que je vais mettre à exécution.
» Je sais que les nobles cœurs ne doivent pas donner de mauvais exemples au peuple.
» Ma douleur est plus forte que ma volonté.
b J'aimais d'amour une enfant de la terre.
» Je l'aimais chastement comme on aime les anges.
» Depuis cinq ans, mon seul bonheur était de la regarder.
» Je la voyais parfois sourire ; cela suffisait à mon cœur.
» Mon âme est brisée.
» Hier, jour fatal! je i'ai surprise avec un maréchal des logis.
• Je vais l'attendre dans le ciel.
» Célestin Bonnet. »
AUTRE
Trouvé partout.
* Adieu, Marie!
Par une délicatesse d'homme du monde, sir Edmond a brûlé, avant de mourir, les autographes des gens qui se sont suicidés pour se soustraire au déshonneur.
Le seul reproche qu'on puisse sérieusement adresser à ce gentleman, c'est de n'avoir pas laissé le sien dans sa collection; car, lui aussi il s'est suicidé.
Devant Dieu soit son âme!
AU FÈU D'ARTIFICE
un moutard (sur un arbre). — Attention! ça commence.
la foule. — Ah ! ah î
un moutard. — Vous dérangez pas, je me suis trompé : c'est un m'sieu qui allume sa pipe.
un calicot ( à ses amis ) . — Par la géhenne ! messires, il y a dans ce pertuis grande affluence de populaire.
on monsieur en casquette. — Le populaire vous vaut bien, je Dense,.. Faut pas ici avoir des airs...
le calicot. — Permettez, monsieur, mon intention n'est point d'offenser personne ; j'emploie pour désigner la fouie une expression ancienne dont on se servait jadis pour parler de la multitude.
le monsieur en casquette. — Eh bien , de quoi ! qu'est-ce qu'elle vous doit, la multitude ?
le calicot. — Absolument rien, mais...
le monsieur en casquette. — Eh bien, alors, mettez un cadenas à vos gencives ; c'est pas trop tôt.
une dame. — Monsieur, monsieur ! mais vous me marchez sur le pied.
un monsieur. — Je ne l'ai pas fait exprès.
un moutard. — Il ne manquerait plus que ça.
une jeune fille. — Maman, qu'est-ce que c'est làbas, c'te illumination ?
la maman. — C'est la tour Saint-Jacques... ou Saint-Sulpice... peut-être bien le Panthéon.
le moutard. — Le Panthéon? Oh! la la! c'est le robinet d'eau chaude des bains à quat'sous !
une voix. — Ah çà î mais ça ne va donc pas commencer ?
autre voix. — On étouffe.
autre voix. — C'est fatigant d'attendie ainsi.
le moutard. — Ne vous gênez pa?, asseyez-vous. Quand ça commencera, je frapperai les trois coups.
là dame. — Voulez-vous bien vous taire, insolent!
le moutard. — Puisqu'il vous dit qu'il ne l'a pa« fait exprès, faut pas lui en vouloir, à c't homme.
une voix. — Vas pas te taire, méchant gamin !
le moutard. — Qu'est-ce qu'il a à gémir, cet Espagnol de Batignolles ? — Accusé, taisez-vous.
la foule. — Ah ! ah ! ah !
plusieurs voix.— Ne poussez donc pas comme ça.
le monsieur en casquette. — Comment donc voulez-vous que je pousse, alors?
une voix. — Ne poussez pas du tout.
autre voix. — Oh! comme les fusées filent, on dirait qu'elles vont plus haut que la lune.
le moutard. — Elles passent à travers, il y a des trous.
une voix. — Voici la grande pièce.
le moutard. — Minute ! je vas prendre ma longuevue. ( // place devant ses yeux sa main arrondie en cornet.) Attention ! j' vas faire l'explication: Ça représente la prise de Sébastopol. Je vois Edmond ÇJalland habillé en général...
la dame. — Mais, monsieur, vous me... poussez!
le mout\rd. — C'est le bouquet.
une voix. — Il doit y avoir encore d'autres choses.
le moutard. — N, i, ni, c'est fini. Vu ma longuevue, jte n'ai rien vu.
un monsieur (à sa femme). — Très-joli; allonsnous-en avant que la foule devienne plus compacte.
le moutard. — Un instant, que personne ne sorte! En Vlà pour nos cinquante mille francs ; nous sommes ici un million, ça fait cinq centimes pour chacun ; ceux qui voudront payer pour les Polonais n'ont qu'à le dire.
le monsieur. — Jeune homme, vous comptez très bien : voici dix centimes pour mon épouse et pouf moi, plus dix sous pour la malheureuse Pologne»
le moutard. — Dieu, mon bourgeois, vous donne un beau trépan !