PARIS, AU BUREAU DU NOUVEAU MONDE
402, BOB MCHBLUC.
C'est lia |ur<H;«« jagé, UMiis non jdttidt'.
Casibacérès, à focccuUm du 9 thermidQr,
Depuis cinq mois, j'ai laissé raclion et la parolo à nos ennemis : ils en ont usé largement, comme ils savent le faire, quand la dictature les couvre; et, sauf les pontons que
< Texil remplaoQi la réaction de juin 1849 n'a rien oublié, dans ses débauches, des violences de sa mère, la sanglante réacti<Hii de 1848.
Ainsi, Vétat de siège quand Paris jouissait du calme le plus profond, les conseils de guerre, les mandats sur délation, les visites domiciliaires, la suspension <|ts journaux, aggravée cette fois du pillage dm imprimeries, des ct«tojens frappés à genoux sans défense, d'autres jetés dans les cachots pour un mot, pour un geste, ou même pour simple cause de suspicion, voilà ce que nous avons vu depuis le 13 juin, sans compter la plus riche hécatombe de représentants que Thistoire ait connue^ et la série de lois draconiennes qui sont Timpôt obligé des journées fatales au peuple, la prime ordinaire des contre- révolutions heu* reuses.
Dans cette belle curée que les royalistes se sont ouverte, comme la liberté, comme le peuple, comme mes amis, j'ai laissé ma part
de dépouilles ; mais, ne pouvant assouvir sur ma personne leurs implacables rancunes de Février et d'avant Février, mes loyaux enne^ mis se sont j^s sur mon honneur, et, pen^ dant quatre mois, tous ces braves m'ont accusé de lâcheté, de désertion à l'heure de la bataille. Je n'ai pas voulu répondre aux Bayards si connus de Février et de Juillet; car leur parole ne vaut en matière d'honneur, et, comme leur bouclier, leur cœur est de carton, ainsi qu'en témoignent deux dynasties tombées sous nos coups, sans qu'ils aient su montrer même le courage des valets pour les défendre ou pour les suivre.
Que m'importait, d'ailleurs ?N'avais-je pas pour me venger la preuve publique imminente au procès, les témoignages à l'audience qu'on ne pouvait ni supprimer ni travestir. N'étaisje pas certain qu'il serait fait justice au grand jour, en plein débat, de toutes ces fables bur« Icsqucs, inventées ou ramassées sous toutes
les polices» et perfidement e&cbàiséeft d%ns les réquisitoireS|k cettelioaaôufin de frapper i dans l'un des fondateurs de la Républiques h République eUe-wônie?
Àujourd'bui| quoiqu'un arrôt ait supprimé violemment la défense générale de la cause et doses martyrs, celle preuve quej'atten'dais^ celle preuve expiatoire a'est faîte» par les totncÀ^noigos et par la parole loyale de mes î\mis, doDt la probité fidèle, dans les fers, comme dans les autres fortunes, m'a touché proiondéoaent et me console de toules ces avanies, .
Un mol seulement» un dernier mot sur ces calomnies, misérables cartouches de police qui ont servi depuis cinq mois à charger tous les gros et petits calibres de la réaction*.
Dans la journée du 13 juin, au Conservatoire, nous avofts vu la mort d'assez près, quelques-uns de mes amis et moi. Le long du mur alignés, sans armes et sans défense, nous
élioQg « six paSi sous le feu d'un peloton qui nous tODait ajustés et qui n'aitenddt plus que le dernier commandement L'officier, ivre de fureur et de vin (disent plusieurs témoins)»
levait son épée pour donner cet ordre (Je mort, quand un chef supérieur, accourant à toute bride, n'eut que le temps de relever les fusils, a Ils sOnt prisonniers, dit-il; s'ils bou^ gent^ on les fusillera tout à l'heure. )i Ouij un instant de plus et nous tombions assassi** néS| sans provocation, sans combat, sans ex^ plication, sans jugement, comme un troupeau qu'on égorge à l'abattoir l Eh bien> à ce v^fh ment tragique et suprême, un seul deshonuoses rangés le long de ce mur a*t-il baissé la tête, a-tU, en s\fppliant, marchandé sa vie, et fait prix pour son corps aux dépens de son honneur? Quels sont donc les lâches, de ceux qui se tiennent ainsi sous la mort, sans pâlir, ou de ceux qui les insultent le lendemain, prudemment abrités derrière les canons de
I« Tétat de siège? Non, non, pendant cettejouN née de sacrifices, je n'ai point oublié un instant que , de tous ses représentants , j'étais celui que la France venait d'ho* norer du plus , grand nombre de ses suffrages.
Et plus tard 9 en efiét, lorsque j'ai quitté le C!onservatoire, y avait-il lutte? y avait-il bataille? avais- je des amis engagés dans un combat? 11 n'y avait ni combat, ni lutte , ni bataille d'aucune espèce. Sans avoir rendu ni le droit ni les armes, car je n'avais pas d'armes, et mon droit restait entier sous la force, J'étais prisonnier de guerre dans une place mal gardée. Je me suis retiré librement, sans laisser derrière moi, — ni ma parole, que je n'avais pas donnée, ni mes amis ; — car, depuis plus d'un quarl-d'heure , il ne res«* tait que quatre d'entre nous aux Ârts-et-Métiers : Martin-Bernard, Considérant, Guinard, et moi ; — ni, par conséquent, mon honneur.
Depuis quand le prisonnier de guerre est-il Itû-môme justiciable de ses fers tombés? et si la Torce ne sait ou ne peut garder ses captifs qu'entourent trop de sympathies, quelle osl la morale qui les condamne à se faire leurs geôliers eux-mêmes? — Pourquoi, d'ailleurs, moi, représentant, aurais-je sanctionné la violence exercée sur le Peuple souverain dans ma personne? Est-ce que, dans Taccomplissement de mon droit et de mes devoirs, j'avais à légitimer la force, en laissant mon écharpe, ma liberté ou ma vie en otage à ses caporaux? Encore un coup, ceux qui me dénoncent comme nyanl déserté la bataille savent bien qu'il n*y n jamais eu de bataille au Conservatoire. Maintenant, qu'ils aient été hors d*eux-mêmeâ d'avoir laissé échapper la proie.... sans trop de présomption, je le comprends, au luxe de pièges dont ils l'avaient environnée; mais, je ne saurais compatir à leur douleur, quand je me souviens que le gnet-à*pens audacieux c!^
Itfmilirtâ est resté sans vengeance, et qu^on n'a pas voulu trouver les coupables d'un assassîluit public tenté contre ma personne.
Laissons les hommes et parlons principes.
La 0<>^^^'<>>^ Ronialne.
Le 13 juin dernier, nous avons 6lé déclarés factieux par le gouvcrnemenl de M. Louis Bonaparte; nous avons été traqués comme tels, et livrés, sans débals, par l'Assemblée nationale, . auxbras vengeurs de la justice politique. Une longue instruction s'est faite contre nous, sous Tétat de siège, sans aucune garantie de publicité ni de contrôle, car toutes les feuilles libres étaient supprimées ou bâillonnées; et^
de ces investigations à huis-dos, un acte d'accusation est sorti , qui nous a traduits devant la haute-cour de Versailles » comme accusés de complot et d'attentat contn la Réjmbtique^ à propos des aflbires romaines.
Les albires romaines 1 F Europe entière les sait. Comme cependant ce n'est que du pur énoncé des faits, du simple rapprochement des dates que découle naturellement b preuve et de notre justiGcation et du ferrait du gouvernement , qu'il me soit permis de les rappeler rapidement.
Au mois de mars dernier, un ministre du gouvernement fut chargé de porter à la tribune de la Constituante la demande d'un crédit de 1 ,200,000 francs pour les fraisd'un corps expéditionnaire qu'on voulait envoyer dans les États romains. Ce ministre déclara qu'il y avait péril imminent pour l'indépendance et la liberté romaine; que les puissances alliées du Saijit-Siogc allaient envahir Rpme^ et qu'il
fallait que le drapeau de la France fût là pour arrêter les vainqueurs et couvrir les vaincus.
À cet hypocrite appel fait au nom de la liberté, je compris qu'une mauvaise pensée venait de naître dans les conseils du gouvernenement, et que cette pensée portait dans ses conséquences non*seulement une violation flagrante de notre Constitution, mais la ruine de la République romaine et la restauration de tous les vieux abus de la papauté. Je dénonçai ce complot en germe ; la Constituante ne partagea pas mes crainteS; que les événements, faélas ! n'ont que trop justifiées depuis. Une commission fut nommée pour examiner à fond le projet du gouvernement , et les engagements les plus formels des ministres, dans les bureaux, ayant calmé tous les scrupules, même ceux de M. Jules Favre> la majorité sanctionna par son vote le crédit et l'expédition.
Tel fut le premier acte public de cette longue intrigue gouvernementale, si féconde en
palinodie» indignes, et qai «'est dénouée iJitM le sang à Rome» à Paris par la déportation.
Notre instinct nous avait bien servis , mes amis et moi! N 'avions-nous pas d'ailleurs la leçon des événements? Les faits qui se pas* saient sous nos yeux n'étaient-ils pas autant de preuves vivantes? Ainsi, la République ro* maine était, comme la nôtre» sortie des libres volontés d*un Peuple souverain» etbien qu'elle eût un gouvernement légal , issu du suffrage universel» on refusait de la reconnaître; on n'avait de relations officielles qu'avec le re* présentant du pouvoir déchu» témoignant ainsi effrontément de la baine qu'on portait k Rome affranchie ; enfin le commandement de l'expédition est confié à un des porte^bannières de l'Eglise et de la branche atnée.
Maintenant que le pays a payé l'assas^nat do Rome de son or et du sang de ses fils» main* tenant qu'il est engagé par la question romaine dans uneimpasse infranchissable > il peut dire
si nous avioos raison 4fi &0)m«r lo tocsin » U prensiière alerte?
Mais le cQmplot tramé dans rqjnbro pour un succèi^ ôleçlordl qui devait désaru^erla Eêr l'pluiioa ù Tintéri^r, ce coiBplot de^ royalis* «tes el de l'Elysée, \a bientôt poindre au grand jour et se développer dans toutes ses perfidies. L'attaque du 50 avrils m efiet, celte attaque sauvage contre Rome^ découvrit le dessein caché de la politique française et les secrètes inslruclions qu'on avait données au général Oudinot.
Qu'avait voulu la Constituante ? Qu'on entrât y en amis, , dans les Ëlals romains , qu'on occupât un point du territoire , ainsi que l'avait fait Casimir Périer pour Ancône, et qu'on atlcndU, avant d^intervenir, les hostilités de l'Autriche ou du Bourbon de Naples. Qu'avait cent fois répété le gouvernement par ses deux organes ministériels , MM. Orouin de Lhuys et Odilon Barrol ? — Qu'il n'y aurait pas de
prise d'armes contre Rome j qu'on respecte* rait soa Peuple et ses A8seiid>lées dans leurs Yolonlés souveraines , et qu'on n'agirait que pour sauvegarder, en cas de malheur, les libertés romaines centre les violences de Té- Irangcr. E3i bien ! le général en chef de cette expédition fraiernelU et MéUire avait ouvert sa campagne phitanthro/nque par Foceupation militaire, dictatoriale de Civita-Yecchia, indignement, misérablement abusée, et, le 30 avril, il marchait sur la capitale, bataillons en armes et mèche allumée.
Subitement éclairée par ce guet-à-pens inoui, TÂssembléc nationale sentit Tinjure.
Elle se souvint de ces paroles, prononcées le 46 avril par M. Barrot : « Kous ne voulons pas faire concourir la France au renverument de la République romaine.y) Et, devant cette déloyauté qui se trahissait à coups de canon , elle vota son fameux ordre du jour du 7 mai : a L'As- « semblée nationale invite le gouvernement à
c< prendre, sans déhî, les mesures nécessaires c( pour que 1- expédition d'Italie ne soit pas plus a Imgkmps détournés du but qui lui était assi- « gné. »
Par cette sentence législative qui restera comme une flétrissure publique dans notre histoire, la Constituante dégageait sa respon* sabilité j châtiait le gouvernement et tentait de l'arrêter dans ses félonies.
Le ministère, en effets accepta ce terrible jugement; il jura de l'exécuter dans toute sa rigueur, et, pour mieux tromper l'Assemblée, il envoya M. de Lesseps à Rome avec plein pouvoir de débattre et de résoudre. Mais les élections approchaient; la Constituante, qui s'était dépouillée de ses mains, allait remettre à la Législative les destinées de la République , et sa volonté mourante fut bientôt scan* daleusement trahie.
A Theure où sa souveraineté venait de s'ensevelir dans le nouveau scrutin , on déchirait
son teslameul à ItJy&ée avtpt que la Ugia« lative fût ellG-mÊme iustoUée; on 4onQ9â( ordfQ au généml Oudinot de renouveler la war*clie sur Rome ; on engageait enfin l'iionneuf cl Ic$ forceii de la France > au mépris d^ la Constitution , au mépris de deux Assemblées dont l'une avait prononcé souverainement et dont Vautre était encore à parler 1
C'est ici que le complot éclate dans tout son jour et que va commencer la série des at* tenlats. Les acteurs se présentent désormais sans masque sur la scène, et chacun fait publiquement sa partie. Le président annonce des renforts à son cher Oudinotj et les vapeurs, armés en guerre, sillonnent la Aléditerranée. L'honnête homme du conseil; M. Barrot, dénonce la République romaine comme un gour vernement de terreur et d'assassinats; la ville éternelle n'est plus qu'un coupe-gorge, un repaire de bandits et de révolutionnaires étrangers opprimant un peuple chrétien. Il faut
chasser à tout prix ces écumeurs sauvages da saint asile métropoliiain^ et délivrer de la tyrannie de ces dictateurs cette grande cité ca* tholique où tous les cœurs appellent, d'un vœu iacite mais ardent^ le père de la mansuétude, le pape de toutes le$ miséricordes, Sa Sainteté Pie IX.
Pour cette œuvre fratricide, toutes les nuancés du royalisme se donhent la main. J'entends encore d'ici la voix aigre de M. Thiers, les notes séraphiques et mielleuses de M. de Falloux^ mêlées au faux bourdon du vieux cbantre de la paroisse constitutionnelle. Ce brave homme, traître à ses serments de la veille, à tous ses actes, à toutes ses paroles de vingt ans^ vient demander m nouveau crédit pour doubler les forces de l'expédition , pour écraser Rome, qu'il devait couvrir contre les Autrichiens. Le malheureux l acheter quelques heures de pou* voir par tant de hasses^est pour se voir igno^ u^inieusement chassé plus turd par l'odieuse
iogratilode d'un frère^ et recevoir au corar une inguérissable blessure. MAnes de la République romaine^ vous commencez à être vengées!
Je le demande, y a-t-il place oicore à l'équivoque, au scrupule, dans les cœurs honnêtes? La Constitution n'est-elle pas cyniquement violée dans son article 5, et le sang romain ne crie-t-il point vrageance devant le Peuple, devant la Constituante, dont le dernier vote fraternel s'est traduit par un long et sanglant bombardement?
Certes, si cette Assemblée s'était trouvée debout, dans son pouvoir souverain, devant cette rapide et scandaleuse évolution, devant cette indigne volte-face du gouvernement, à moins d'abdiquer toute pudeur et tout respect d'elle-même, elle aurait fait jeter à Vincennes le président et ses conseillers ; elle les aurait livrés à la justice nationale comme atteints et convaincus de haute trahison. Mais laConsti-
tuante n'existait plus, et quatre cents royalistes siégeaient sur ses bancs, jaloux de conclure et de porter contre la République romaine un coup fiital à la République française.
Aussi, voyez la marche des événements, et comme tout se précipite sous Timpulsion des chefs royalistes, parmi lesquels sont venus siéger jusqu'aux vieillards de 1815.
La lettre du président de la République était un acte flagrant de révolte contrôla Constitution et contre le dernier arrêt d'une Assemblée omnipotente. Eh bieni la nouvelle Assemblée l'amnistie, le Tait sien et sanctionne, par ses acclamations, cette scandaleuse usurpation du pouvoir souverain, cette insulte grossière à la première Assemblée sortie du suffrage universel.
Le ministère s'était engagé d'honneur, par des actes (l'envoi de H. de Lesseps), et par la pavole (les discours de M. Rarrot), à faire exé-
cnlftr Tarrâl du 7 mai dans toute sa ri^oettr. Eh bien ! la nouvelle Assetnbléd déclara qUe le ministère a bien fait de mentir à sa paroi e, de changer un coTp& d'observation, une expédi* tion de sauvegarde en une expédition violon te, en guerre acharnée contre un Peuploi contre tine nationalité libre, indépendante, tnatlresse d'elle-même. — M. de LesMps, fidèle aux instructions qu'il avait reçues^ ainsi qu'à la politique de la Constituante, voyant de t)rès les choses et les hommes, conclut tin armis-^ tice et formule un traité qui termine le différend à rhonneur des deux politiques et des deux Peuples engagés. — Eh bien ! rarmislicc est violemment rompu par le chef militaire de l'expédition : un simple agent du pouvoir exécutif déchire le traité d'un plénipotentiaire ! M. de Lesseps est désavoué, rappelé, flétri par un gouvernement parjure, par une politique à double visage qui ne fut qu une éternelle hypocrisie. — El la nouvelle Assemblée
2n de glorilier encore cette longue série de ScandaloiSyde trahisons^ d'éq^iivoques, dont lederliier mot devait être Tarrêt de mort d'un Peuple, et le dernier terme, l'assassinat d'une Ré- (mblique.
Que devions-nous faire devant ce pouvoir exécutif qui, ministres et président, venait entret, après trois mois de conspiration, d'intrigtiês, de mensonges, en pleine révolte contre l'esprit de la Révolution de février, contre les principes de la politique républicaine, contre les décisions suprêmes de l'Assemblée, contre le texte formel de la Constitution et contre la foi jurée? Nous devions demander la mise en accusation des ministres et du président; nous devions provoquer devant TAssemblée législative l'application immédiate des articles delà Constitution sur la responsabilité.
Ce devoir, nous lavons accompli jusqu'au bout; — nos conclusions et nos motifs, comme les faits do celte guerre impie, sont déjà de
rhistotre ; mais dans la crascience cootomporame^ ils sont demeurés aussi Yivaats qu'au jour de la lutte : elle en est encore toute saisie, et dans pins de vingt proeds, elle nous a dminé raison par le verdict solennel de ses jurés.
L'Assemblée législative rejeta pourtant nos propositions vengeresses de l'honneur et de la loi outragés. La demande de mise en accusation fut repoussée par la majorité royaliste, et la politique anticonstitutionnelle du gouvernement consacrée par le vote d'un crédit nouveau.
Oui, quelle conduite tenir, dans cette conjoncture extrême, devant une Assemblée qui légitimait le parjure des ministres, l'usurpation du président, et qui se rendait complice de leur révolte contre la loi fondamentale de laR^ublique?
En présence de cet article 7 du préambule de la Constitution : « Le citoyen doit aimer la
c( patrie, servir la République, la défendre, c( même au prix de son sang. »
De l'article 109 : a L'Assemblée nationale a confie le dépôt de la présente Constitution et c( des droits qu'elle consacre à la garde et au « patriotisme de tous les Français. »
Ces prescriptions obligatoires et sacrées, nous les avons, par la tribune, par la presse, portées devant le Peuple , et montrant tous les pouvoirs en flagrant délit d'attentat contre la Constitution, nous les avons déclarés déchus, rappelant à chacun ses droits et ses devoirs.
C'était mettre en demeure le souverain au nom de la Constitution violée par ses délégués; c'était accomplir notre dernier acte de représentants constituti<mnels.
Le souverain a répondu, le lendemain, par une manifestation pacifique, par une dernière tentative en droit, fondée sur l'article 8 de la Conslilulion, qui dit :
a iM citoyens ont le droit de 8'awocier, de «pétitionner, de s'assembler paisiblement et « sans armes. »
Or y k cette manifestation tégaU, comment , à son tour^ a répondu le gouvernement? Par la violence sans sommation (je le prouverai) , par une attaque sauvage , parla baïonnette , par Tépée qui a versé le sang et qui nous a poussés au Conservatoire.
Et qu'a fait l'Assemblée? Elle a livré le Peuple I le souveraini à la dictature militaire^ et les protestants parlementaires au parquet, comme elle avait livré la Constitution au gou^ vernement.
Voilà la crise de juin dans ses causes et dans ses faits généraux.
A quelques jours de làj on entendit tomber les murailles de Rome sous les boulets de la France républicaine y et le ministère annonça que nos armes avaient enfin délivré la ville élernelle.
£n ^et, la diciaiuve élrangèrie exercéû par un soldat venait d'être établie^ et gouvernait $ous riaspiration des prélres : on avait cbasso la Consliluaute y chassé les adminislrationsi chassé le gouvernement, aboli la RépubliquCi dissous la garde nationale et ce qui restait de Taruiée. La presse était au bâillon; le peuple sous la loi martiale^et deux drapeaux flollaient au châleau Saint-Ange y celui des cardinaux inquisiteurs et celui de Félran^r victorieux. Rome était donc bien libre, libre, comme lo Paris de 1815 sous la lance du Cosaque et sou3 la pression de l'Europe armée.
Ce peuple affratulii pourtant ne criait point JSoèll n'appelait point son pape, n'embrassait pas ses libérateurs ; il enterrait se^ morts et portait, à la face do Tarmée française, le deuU de la République.
Dans celle ville qu'opprimaient la veille les coiidollieri de révolutions et des bandits érigés en dictateurs, malgré toutes les manoeuvres de
la police, malgré les appels ardents d'Oudinot et de ses aides en diplomatie, Ton n'entendait pas une acclamation en faveur de Pie IX, et tous les foyers , comme tous les cœurs , res« taient fermés à Fétranger.
Autre malheur : (m ne trouvait pas de crimes Htt compte des triumvirs , pas de sang à leurs mains, dans leur poche pas une baioque du trésor public ; on avait donc calomnié le peuple, Tarmée, le gouvernement ; on avait trompé la France en toutes choses et sur tou« tes choses, pour abattre, pour assassiner une République !
Et qu'importent à nos saints ministres, à notre religieuse Assemblée, le silence terrible du peuple romain, son attitude sombre, sa piété pour sa République et pour ses morts?
Qu'importent les déceptions du jour, filles des vieilles calomnies? Ce n'est pas l'indépendance, la souveraineté, la liberté du peuple romain dont il s'agit ; c'est l'intérêt général de
la catholicité qui est en cause , et cet intérêt veut que le pape sok rélabli sur son trône, dans toute la plénilude de ses deux puissan* ces, de ses deux souverainetés, qui, l'une sans l'autre, sont condamnées à périr.
Ainsi l'entendent ces deux capucins attardés sur la route du progrès, MM. de Falloux et de Montalembert ; ainsi le veut la majorité des 400 qui, sous la restauration de la tiare, voit ressusciter déjà tout l'ancien monde des couronnes et des hiérarchies.
Ce chant de victoire indiscret, ce triomphe prématuré des légitimités menace le président lui-ménie ; il trouve alors qu'on va trop vite en besogne ; il sait nos officiers voltairiens et fort las de jouer, aux yeux du monde, le beau r61e de geôliers du saint-office : il veut d'ailleurs, avant le Consulat ou l'Empire, se produire en pied sur la scène, et tout à coup il jette dans la politique une lettre napoléo^ nienne qui, stipulant quelques apparences de
u liberté, régit et fixe les deftlins de Reme !
Hais M. Bonaparte a coiûplé d'une part saii9 lepape^deTautre sans M. ïhiers et ses irùins* Le premier lui répond par un décret e^ çotk^ drà à la Grégoire XYI, et M. Thiors, oubliml la lettre de TËlysée^ fait volor |)ar ses royalistes Tencycliquo de la proscription et de labsolutisme.
Cesl à ce point qu'en est le drame aujour* d*bui; M. Bonaparte a renouvelé son vestiaire cl choisi des commis. Mais il a subi la politique de r Assemblée; — le pape n'a cédé ni d'un principe ni d un pardon , — et la liberté romaine a pour suaire, non la pourpre de Ce* sar, mais la robe rouge des cardinaux. Le pape, s il rentre à Rome, ne pourra pas y rester huit jours après le départ de Tarmée fran^ çaise; ct^ d'après le père Ventura lui-même, il auia tué son sacerdoce éternel au profit de 4a royauté viagère.
Ainsi, la Bépublique romaine est m^fla
sous nos coups ; nous avons violé son territoire, trahi son peuple, abattu son gouverne* ment , confisqué sa souveraineté. Nous avons rétabli l'Église de paix sur un volcan de guerres civiles.
Président de la République, et vous, membres de la majorité, que répondrez-vous à l'histoire, en face de ce texte de la Constitua tion : « La République française respecte les c< nationalités étrangères, comme elle entend « faire respecter la sienne 3 elle n'entreprend a aucune guerre dans des vues de conquête, et a %\mfloiejamais us forces contre la libertéd'au^ « cun peuple ? »
Que répondrez-vous à l'histoire, vous, bigots sans génie, qui n'aurez pas voulu séparer le prince du pontife ^ dégager le dogme des souverainetés mondaines qui lui sont étrangères, et qui aurez laissé porter à la religion le coup le plus mortel, par l'aveugle entêtement de son premier vicaire ?
lie Freeèft de ITertiitlles.
Qa'est-ce que le procès de Versailles? C'est un drame substitué; par un gouvernement aux aboîS; à Taccablante et simple vérité des faits ; c'est une proteslalion légale, la résistance dans la Constitution, qu'on transforme en complot ; c'est une série de violences et de provocations contre les victimes qu'on déguise sous une accusation d'attentat.
Au point de vue judiciaire, c'est une arbi-
traire déclaration de compétence rendue par un tribunal qui n'avait pas qualité pour en connaître, au proQt d'un haut jury dont les membres, n'ayant point été élus à cet effet , n'en pouvaient légitimement user .Monstrueuse et double usurpation de pouvoirs que couronne plus tard Tinterdiction de la défense.
La démonstration sur ces matières est acquise à la conscience publique, et je n'ai rien à dire après les défenseurs de Versailles. Gomment qualifier également tous ces faits particuliers, tous ces détails groupés avec tant d'art dans l'instruction et dans le réquisitoire, et dont les débats ont fait justice. La France a pu voir de quelle poussière on avait bâti cet échafaudage l
Un mot seulement sur les faits généraux, sur les causes immédiates et sur les incidents de valeur qui peuvent jeter la lumière vraie, le» dernières clartés dans cette discussion si misérablement étranglée, non par des scru-
pules d*aadietiee, ifiats par tn neeesrité potUique et la peur défi jugeg.
A l'audience, comme dang Tacte d'accusation ^ le fait essentiel, primordial^ souTorain, la cause originelle et génératrice du procès a disparu.
L'expédition romaine n'a*t-elle pas détruit Tindépendance, la souveraineté, /s /î6er//d'un peuple? — Par ce crime la Constitution n'ât-elle pas été violée?— Telle était véritablement la question.
ce Détournons nos regards et laissons de « côté cette éternelle affaire de Rome, dit M. « Baroche ; elle ne fut ici qu'un prétexte pour c< une révolution nouvelle. » — « On ne peut a pas plaider devant un tribunal, et contre le « gouvernement, que la Constitution a été vio- « lée, dit M. de Royer; ces questions d*Ëlat « appartiennent à r Assemblée toute-puissante : a elle seule en peut décider. »
Ainsi, d'une main, on écarte le cadavre et de rai.tre Tarrôl accusateur; voilà la morale^
la grande morale du réquisitoire! Avant de prendre la parole, il a besoin de voiler le meurtre et de voiler la loi. — ^ Cette justice n'est-elle pas jugée ?
Voilà donc Rome et la Constitution mises hors de cause ; renvoyez ces pleureuses avec leurs longs voiles de deuil : elles n'ont que faire au procès.
Il s'agit d'un complot et d'un attentat contre la République française et son gouvernement, — d un complot d'abord ; en voici l'organisme :
V La Solidarité républicaine y vaste association révolutionnaire qui reliait Paris aux déparlements et les départements à Paris ; la Solidariié jacobine avait, dès longtemps, organisé les cadres, et laffaire de Rome, servant de prétexte y son armée se leva partout, au mot d'ordre, pour engager la bataille.
2"* Le but, après cet assaut général, c'était de mettre la main sur la société française, et
ie la livrer à toutes les expériences sauvages du socialisme , en tenant tous les intérêts , tous les fronts affaissés sous une nouvelle terreur dont je devais être le Robespierre ; j*avais déjà distribué les fonctions à mes aides ; Ton nommait tous mes complices , grands juges, ministres et licteurs. N'avait-on pas trouvé, sous les tables du Conservatoire, le sinistre almanach de cette cour de sang?
5* Comme autrefois, dans les guerres civiles du monde romain, j'avais ma légion prétorienne et mon quartier des Esquilles. Ce quartier était le sixième arrondissement , et mon capitaine aux gardes avait nom Forestier.
Voilà, citoyens , ce que vous avez lu pendant quatre mois dans toutes les feuilles qui s'inspirent de la police, des parquets, et du gouvernement.
Eh bien I quand M. l'avocat-général, ces débats étant clos, a pris la parole, il n'a pas dit un mot, un seul mot de la Solidarité républi-^ mine; il n'avait pas été question une seule
fois, à l'audience, de cette société-mère qui ralliait toute Tarmée de Catilina.
Pourquoi ce silence et dans les débats et dans le réquisitoire? Parce qu'on avait adossé le procès à un paravent de fantaisie, parce que la Solidarité républicaine, société de propa* gande électorale qui s'était fondée légalement, était morte depuis cinq mois; parce que ceux de ses membres incarcérés avaient été élargis après une longue détention, lorsque l'affaire du 15 juin éclata; parce que de ses registres saisisi de ses papiers et corresi>ondances mis sous les scellés , une instruction laborieuse n'avait pu tirer une seule preuve, un seul indice relatif au complot à juger. Ledit complot s'était donc écroulé par sa base, et l'on avait été forcé de l'étayer ailleurs. Voilà pourquoi la Solidarité républicaine a disparu de Tafficbe, au lever du rideau.
Quant aux abominables expériences socialistes, dernier but de la conspiration, et aux-
quelles je devais présider en qualité de dictaleur, avec droit de vie et de mort y puisqu'on n'a rien trouvé daiis le sac de la solidarité, les lettres^ la correspondance du chef trahiront sans doute le secret redoutable. Eh bien ! on ne produit pas même une seule lettre contre moi! — Dans ma position officielle pourtant, j'en recevais jusqu'à cent par jour, dont je renvoyais la plus grande partie à la poste, ne pouvant y répondre, ni les payer. Le gouvernement en avait là sous la main plusieurs milliers, toutes ouvertes à Tœil de l'argus policier, ou du commis judiciaire, et dans ce riche trésor on n'a pu rien trouver non plus.
Singulier conspirateur que celui qui recevait la preuve de son crime, sa correspondance de chaque jour, à l'hôtel des Postes du gouvernement !
Mais le & arrondissement, et mon colonel prétorien M. Forestier? — Hélas ! dans ce malheureux procès, j'ai perdu mes Esquilies, mon
lieutenant^ quon a été obligé de rendre à ta ti^ berié; j'ai perdu mes ministres, mes francsjuges, mes licteurs, que Ton n'a pu retrouver, pas plus que les listes rouges du Conservatoire !
Où donc alors était le complot le 15 juin?
Il était dans l'air, il était sur toutes les lèvres d'où s'échappait le cri de Vive la Constitution! Il était dans la protestation universelle des consciences; il était l'âme publique indignée.
Ainsi, quand le comité des journalistes, où se trouvaient représentés la Presse^ le Siècle^ le Crédit et le National^ déclarait à Cunanimité que la Constitution était violée; quand M. de Girardin y proposait, aux applaudissements unanimes, de mettre au ban l'Assemblée nationale elle-même, c'était moi qui faisais mon complot contre la Constitution, contre la République et le gouvernement !
Quand le comité des Amis de la Constitution rédigeait son manifeste du 12 juin, et con-
cluait, comme celui de la presse, par une dé^ claration de flagrant délit, et par un appel aux républicains, c'était moi qui faisais mon complot contre la société, contre la Constitution et contre le président! — Ne sait-on pas, tsi effet, que le comité des Amis de la Constitution ne veut pas de la Constitution, ne yeut pas de la présidence, ne veut pas de la société bourgeoise ?
Lorsqu'enfin le comité socialiste électoral adressait ses deux mâles proclamations au Peuple, au nom de la Constitution violée, comme l'avaient fait la Montagne et les deux autres comités, celui de la Presse et celui des Amis de la Constitution, c'était moi, toujours moi qui conspirais , et , cette fois , avec les 133,000 voix qu'avait obtenu , aux élections de Paris , le premier candidat de ce comité électoral socialiste !
Quelle pitié! — Trouver un complot, et le complot de quelques hommes , dans une ex-*
plosion universelle du sentiment public qui éclate par tous ses organes et par toutes ses voix, contre le meurtre d'un peuple et contre le parjure d'un gouvernement !
Ali! certes, si c'est là pour M. Barocheun complot, il a bien mal fait sa besogne de justicier, car il aurait dû traîner la France entière à ses assises.
C'est cela pourtant, ou ce n'est rien, puisque ma conspiration particulière fait défaut , et qu'on a mis la Solidarité républicaine hors de cause.
Mais, qu'est-ce qu'un complot organisé, Iramé par l'opinion publique , un complot de la conscience universelle? C'est la vérité insaisissable , qui a pu être comprimée aujourd'hui, mais qui se fera jour demain, à travers mille et mille cratères, plus forte de sa compression même.
Un complot, au contraire, qui tombe sous le coup de la loi, ah ! nous en connaissons un
qui s'est ourdi dans la nuit du 12 , et déroulé sur les boulevards dans la journée du 13.
Le 12 au soir, la date est significative j avant la publication des manifestes, et le programme arrêté de la manifestation du lendemain, M. le général Ghangarnier éclatait ainsi , en s'entretenant avec le capitaine Farina : « Je me Ci moqtie bien de votive Consiiiuiion ! — Lesseps est a un fou I — Vous êtes tous des brigands de Paric< siensi II n'y a que l'Empereur qui savait vous mac< ter. Eh bien! moiy je mettrai le feu à votre ville!»
Ces paroles touchantes qui révèlent si bien le républicain et le civilisé d'Afrique, elles avaient été répétées dans la salle des conférences, et de là s'étaient répandues au loin, comme la flamme sous le vent.
Ajoutez la tentative d'arrestation à domicile exécutée dans la nuit rfii 12 au 13 contre les vingt-cinq membres du comité socialiste ; ajoutez encore les décrets de suspension con-
tre les journaux républicains signés dans la même nuit ; — apprenez^ enfin, qu'on avait, la même nuit, signé la dissolution de Tartillerie parisienne (j'avais dans les mains, le 13, à huit heures du maUuy la copie de ces ordonnances sorties du ministère de l'intérieur), et qu'à ce dernier décret, on ne l'a point oublié, un commencement d'exécution fut donné par l'expulsion du poste des Tuileries, à onze heures du] malin! Citoyens, n'est-ce bien pas là qu'est véritablement le complot?
Et ces bandes en blouse sorties de la Préfecture de police (plusieurs témoins en ont déposé sans être contredits), ces faux ouvriers aux mains blanches, aux souliers vernis (voyez le Moniteur), marchant en légion d'émeute aux Ârts-et-Métiers, puis disparaissant tout à coup, non pourtant sans avoir laissé leur empreinte au Conservatoire, car je me rappelle deux de. ces héros de nuit, fusil à l'épaule, pistolets aux reins, criant : Vive la Républiqueromaine!
et qui 86 sont rués sur moi, dès qu'ils m'ont vu sous les baïonnettes.
Ne reconnaissez-vous pas là les expéditions de 1832, 1833, 1835, et ne devinez-vous pas d'où sont partis les coups de fusil tirés derrière ces barricades embryonnaires qui devaient, plus tard, offrir à M. le général Chan« garnier une si facile et si retentissante vio toire. Ah! le Peuple sait défendre autrement les barricades qu'il a lui-même élevées.
Le voilà, le grand complot de la journée du 15 juin, le voilà dans son vrai jour, avec ses menaces de caserne, ses décrets de provocation et ses guenilles de police.
N'en serait-il pas de même de l'attentat, et n'est-ce pas à ceux qui nous accusent que doit revenir le compte de la journée? Voyez et jugez.
La colonne de la manifestation, partie du Château- d'Eau, s'est déroulée le long dubou* levard; des officiers de garde nationale en
tête : Etienne Arago , Schmit, Périer ; elle est accueillie, sur son passage, par les plus vives acclamations; pas un cri séditieux n'est sorti de ses rangs, pas un homme n'est armé, pas une parole de guerre, pas une provocation n'a retenti : c'est la protestation du peuple qui se déploie pacifiquement en divisions profondes; c'est l'armée de la constitution qui passe et qui va demander justice pour son honneur qui saigne et pour un peuple égorgé.
Mais, tout à coup un fort détachement mili* taire débouche, au trot, par la rue de la Paix, se jette sur cette longue foule massée, la coupe en tous les sens, la pousse du pied de ses chevaux et de la pointe de ses baïonnettes. La colonne attaquée cède en son milieu, mais elle ne peut ni se disperser, car il n'y a d'issues qu'une terrasse élevée, ni reculer, ses deux extrémités faisant Té tau. La môlée reste épaisse quelque temps : alors, des hommes tombent, on en frappe qui sont à ge«
noux ou qui cherchent à fuir ! Enfin ! ... les vides se font^ et les cadres à demi refoulés, MM. les couimissaires de police commencent à faire les sommations.
Les sommations, oui, après l'embuscade, après le guet-à-pens, après toutes les violences; le roulement de tambour après l'exécution!
Si c'est là la mélhode africaine, elle peut être d'une irrésistible [vertu dans la guerre ; mais cette irruption d'ennemis dans une cité tranquille, contre les masses d'un peuple qui défile sans armes, se croyant à l'abri sous le bouclier delà loi, comment la nommer? Chez des hommes libres, on rappellerait assassinat! Mais quand l'état do siège vient, après, tout couvrir de son formidable silence , que la parole reste aux vainqueurs seulement, cela se décore du nom de stratégie, la grande stratégie du général Changarnier.
Ah ! pour moi, je le déclare, cinq mois écoU">
lés n'ont encore rien effacé de la vivacité de mes impressions. À la vue de ce peuple traîtreusement surpris^ lâchement assassiné; courant de toutes parts en criant : Aux armes ! à la vue de ces citoyens sanglants apportés sous les fenêtres du lieu même de notre réunion ; au souvenir des paroles du général Ghangarnier, dites la veille : c< Je mettrai le feu à votre ville; » au souvenir, qui se pressait dans ma tête, de ces décrets déjà rendus contre les journaux , contre l'artillerie , je n'ai plus eu qu'un sentiment : défendre, avec le Peuple, la Constitution deux fois violée par l'attentat contre Rome et par l'attentat contre des citoyens désarmés ; — ou bien tomber, en victime, avec lui.
Aux Arts-et-Méliers I dit quelqu'un. Aux
Arts-et-Métiers I répondisje Eh bien! oui,
le destin a trahi la cause du droit ; le fait nous a condamnés I
Que m'importe , je le confesse ici dans la
sainteté de ma conscience, et dût l'amertume de Texil empoisonner le reste de ma vie , le 13 juin serait à faire, que, placé sous l'empire des mêmes circonstances , je recommencerais ce que j'ai fait le 13 juin.
Ce n'est pas l'orgueil qui me fait parler ainsi, c'est la foi. — Il est des heures suprêmes où les petites combinaisons politiques ne sont rien. Oui, encore un coup, le fait nous a condamnés, mais un parti ne grandit point avec le droit qui succombe dans sa main, il grandit en succombant pour le droit ! le droit, seule puissance de la démocratie depuis tant de siècles et contre laquelle aucun arrêt n'a su prévaloir.
Celui de Versailles, croyez-moi, amis, est déjà apprécié, comme le fut par l'histoire l'arrêt des martyrs du 9 thermidor :
C( c'est un procès jugé , MAIS NON Pi;.Ai^. «>
De la majorité g^ouTeralne.
Peut-on même appeler jugé un procès où l'on a refusé de laisser débattre les principes, les causes déterminantes?
Mais à quoi servirait de se traîner plus longuement sur d'inutiles détails, quand la solution du procès de Rhodez vient de nous prouver, une dernière fois, après vingt autres acquittements , ce que pense la France de la violation de la Constitution par le gouverne*
menl et par l'Assemblée? Effrayantes et formidables leçons, parties de tous les points du pays, comme une protestation unanime contre le verdict du jury de Versailles !
Avant de feimer cependant le dernier feuillet de ce procès, il nous faut examiner une double thèse, proclamée par le ministère public, consacrée par les juges^ et qui semble suspendue sur la République comme une menace et comme un défi.
La majorité de TÂssemblée nationale, a-t-on dit, est souveraine. Elle a le droit omnipotent, le pouvoir absolu d'initiative et d'interprétation. Sa décision est, en toutes choses^ la loi des lois.
Et, comme corollaire immédiat, comme légitime conséquence :
Le droit d'insurrection n'existe en aucun cas, toute résistance est un crime.
Ce code n'est pas nouveau dans le monde :
il s'appelait, au moyen âge, le droit divin, et
l'on en trouve encore les formules et la dis* cipline dans le catéchisme de toutes les Russies.
Mais, chez Nicolas^ dit-on, c'est la volonté d*un seul qui fait la loi, toute la loi; c'est donc l'absolutisme. Tandis qu'en France, c'est la volonté collective qui fait les majorités, et le vote de la majorité n'est que Texpression, par l'organe de ses délégués, de cette volonté collective, l'expression du souverain. — Vous ne voulez donc pas de la souveraineté du Peuple?
Mon, certes, je ne veux pas de puissance aunlessus du droit éternel ; je ne veux pas d'un souverain absolu au-dessus des droits inkérenis à la nature même de l'homme, quel que soit ce pouvoir et comment qu'on le nomme : — dictateur, peuple ou roi !
Je suis homme et citoyen à la fois. Homme, j'ai des droits naturels qui sont au-dessus de toutes les souverainetés, et ces droits anté-
rieurs, imprescriptibles, ces droits sacrés : liberté de conscience, liberté du culte, liberté de penser, liberté de vivre, je ne puis les abdiquer sans m'aliéner moi-même.
Que les grands docteurs qui prêchent, après celui des Césars, l'absolutisme du peuple, pour nous ramener par le peuple à l'absolutisme des rois, nous expliquent pourquoi les religions, pourquoi les philosophies ont eu tant de martyrs, et pourquoi l'humanité, cette volonté collective des siècles et des peuples, a marqué sa plus haute période de civilisation par l'affranchissement de la conscience individuelle, par la consécration de ces droits naturels î la pensée, la croyance et le culte libres!
Gtoyen, c'est-à-dire membre de la grande famille souveraine, j'ai pareillement des droiis contre lesquels rien ne vaut, ni volonté collective, ni dictature d'un seul ou de plusieurs, car ces droits sont ma part elle-même de sou-
verameté; je ne puis les abdiquer sans tomber esclave, sans devenir une chose dans la famille politique, et voilà pourquoi la République et le suffrage universel^ instruments et garanties absolues de la souveraineté pour chacun et pour tous, — voilà pourquoi, dis- je, le suffrage universel et la République sont aussi sacrés au citoyen que les droits antérieurs et la constitution de l'homme.
Toute usurpation, de ce côté, serait un crime, et le Peuple entier moins un serait-il complice, il y aurait attentat à la loi sociale, au principe, au dogme de la souveraineté, car il y aurait un esclave ou bien un martyr 1
Yoilà le droit dans toute sa probité, dans toute sa rigueur.
Or, si le Peuple entier moins un ne peut, en l'aliénant, porter atteinte à la souveraineté qui réside dans chacun et dans tous, comment une majorité de simples délégués pourrait-elle ce que ne peut pas le souverain lui-môme?
Et ce n*est pas tout. L'Assemblée législative a prêté serment à la Gonstitulion républicaine qui pose et garantit les droits et les devoirs ; cette Constitution, qui n'est pas une charte, un contrat, mais l'expression vivante et sacrée de la volonté collective^ c'est-à-dire une véritable déclaration de la souveraineté,— cette Constitution, TÂssemblée législative ne Ta pas faite ; elle n'a reçu mandat ni pour Tinterpréler contre son texte formel, ni pour la modifier selon ses caprices ; elle ne peut, elle ne doit que Fincarner dans les institutions, et la défendre contre l'empiétement des partis ou les forfaitures du pouvoir exécutif.
Voilà son rôle; or, si la Constitution est la lettre obligatoire, le code absolu de la Législative, comment sa majorité pourrait-elle violer elle-même cette Constitution, comment pourrait-elle exercer la souveraineté dans toute sa -plénitude? Comment la décision de cette majorité serait-elle la loi des lois?
Cette argumenlalion est révidence, et nous mettons au défi les sophistes les plus habiles de la rompre sans aller aux hérésies.
liais si cette théorie de l'absolutisme au profit des majorités est condamnée par la science sociale, par la Constitution et par tous les principes du gouvernement républicain, elle est surtout odieuse et redoutable par ses conséquences.
Ainsi, la majorité pourrait , en vertu de ton droit souverain 9 supprimer la liberté des cultes et nous rendre la Saint-Barthélémy, les dragonnades, l'assassinat des Albigeois et le carnage des Hussites I
La majorité pourrait, en vertu de son droit souverain y supprimer la liberté du citoyen et celle de la pensiée, c'est-à-dire nous rendre la censure et les verroux de Fancien régime, la Bastille et la Sorbonne.
La majorité pourrait, toujours envefiu de son droit souva^ain^ supprimer la République et le
suffrage universel^ c'est-à-dire absorber tons les droits, effacer, d'un trait^ la souveraineté du peuple.
Et c'est quand ce monstrueux anthropo* morpbisme est prêché comme le dogme de vérité, c'est quand toutes les servitudes se coudensent sous une seule tyrannie, qu'on vient dire au Peuple, au souverain : La loi de cette tyrannie sera ta loi, l'insurrection est toujours un crime, tu n'as pas le droit de résistance!
S'il en est ainsi , Peuple, fais amende honorable, la corde au cou , le cilice aux reins^ pour les trois grandes Révolutions que tu as accomplies depuis un demi-siècle ; brûle les livres qui t'ont inspiré tes saintes révoltes, les monuments et les codes qui les ont consacrées ; ouvre les tombeaux de tes philosophes et de tes martyrs, jette leurs cendres au vent , déchire leurs images, renverse leurs statues ; te voilà redevenu vassal d'esprit et de corps, te
voilà devenu la chose de tes délégués y qui t'ont pris à bail pour trois ans !
Ah I vous voulez tuer le droit d'insurrection, et vous formulez d'un seul mot, en un seul principe, le code de toutes les tyrannies, et vous fondez sur la République elle-même le despotisme des commis ! — Mais vous outragez le Peuple jusqu'au dernier scandale, en le dépouillant, et quand viendront les crises, vous aurez légitimé les plus terribles résistances.
Ceci est une question de vie ou de mort; — aussi dirai je au Peuple en finissant :
Citoyens, mes amis, mes frères, veillez , veillez nuit et jour ; évitez les discordes intestines, ralliez-vous, en légion, sous le drapeau de la République ; car le gouvernement est aux ambitions empiriques et folles qui tentent les 18 brumaire sans s'être trempées dans la gloire ; car votre Assemblée législative, en se déclarant souveraine et seule interprète de la Constitution, s'est réservée le droit de vie et de mort sur la République, sur toutes vos institutions, sur tous vos droits, sur le suffrage universel, qui est votre dernière force avant
le désespoir ! Car toutes vos administrations , toutes vos hiérarchies , tous vos états-majors sont à la trahison flagrante ; car votre Révolution de février n'est que la curée des royalistes. Et ce n'est pas au milieu de vous^ autour de vous seulement que s'agitent et se précipitent les factions ennemies qui vous guettent comme une proie perdue ; elle est dans toute l'Europe , à Saint-Pétersbourg , à Berlin, à Naples, à Vienne, à Londres, la grande conspiration qui veut abattre la République française, qui veut en finir avec la Révoluiion.
Jetez les yeux sur la carte des guerres et voyez! Pour ne pas réveiller dans le monde les alarmes jalouses, on nous a fait rester couchés dans le lit de la défaite , comme au lendemain de Waterloo. Puis, nous avons laissé tomber, tour à tour, les révolutions écloses sur nos frontières au souffle puissant de nos idées. La Prusse, le grand duché de Bade, la
Bavière, les Villes libres , la Savoie , le Piémont, l'Italie entière, tous les Peuples fils de notre génie révolutionnaire s'étaient levés.
Nous les avons livrés l'un après l'autre au coup rapide des coalitions royales, et, de Berlin à Rome , où nous campons pour la catko^ licite y tout est fauché; il n'y a plus que des gibets, des cachots et des tombes !
Une seconde ligne de bataille apparut tout à coup, et , cette fois , profonde, coupant en deux l'Europe des rois , car elle éclairait , de ses feux, depuis les sapins du nord jusqu'aux flots de l'Adriatique ; c'était Venise, c'était la Hongrie , c'était le vieux Danube en révolte comme le Rhin, c'était le tocsin de la Révolution, appelant, du haut des Carpathes, vingt nations à la fête du dernier combat, et réveillant sur sa croix sanglante leur sœur at-« née , la Pologne. — Eh bien I la Pologne a donné sa dernière garde , celle de ses tombeaux ; la Hongrie a prodigué ses victoires et
le sang de ses veines; Venise a vécu sous une pluie de feu ; tous les miracles de nos grandes guerres ont été renouvelés par ces peuples de héros j et la France républicaine a gardé le silence des neutres ! Et deux grands empires de l'Europe ont pu se liguer pour abattre un homme, une patrie, la Hongrie, Kossulh. — Et maintenant, cette seconde ligne de bataille est fauchée comme la première , et de Venise à Varsovie , comme du Rhin au Tibre, il n'y a plus que des gibets, des cachots et des tombes!
Voilà l'histoire ) amisi Tous nos alliés sont à la chaîne ou morts. Acculés sur un dernier mamelon, nous sommes seuls en Europe, seuls, — entre l'Angleterre, qui, féodale ou marchande, nous hait, car notre Révolution la subalternise en affranchissant le monde, — et la vieille coalition du continent, qui masse ses armées comme en 1815, comme en 92 !
Souvenez-vous, d'autre part, que nous avons,
ccUo fois, Cobleritz el lous ses hériliers, tous ses cadels daQs les administrations , dans les Assemblées y partout.
Ainsi, veillez, Républicains, et que tout homme qui aime la patrie veille avec vous !
car, peut-être, au printemps prochain, avant que la moisson n'ait fleuri pour les maîtres, vous entendrez, sur les champs de bataille engraissés par le sang des Peuples, battre le rappel des grandes guerres, et l'enjeu, cette fois, sera la patrie y la République, l'avenir du monde.
Ne vous laissez donc pas entraîner aux querelles vaines, aux débals irritants, aux systèmes qui divisent , et ne songez qu'à défendre, à sauver la Révolution. Elle gardera fidèlement dans son sein tous vos principes, toutes vos idées, toutes vos espérances ; mais, pour Dieu ! réfléchissez qu'elle seule peut les garder, car elle est la mère, elle est la nourrice mémo de nos rêves, et, quand le combat aura
fini, la liberté vous les rendra pour que vous les portiez devant le Peuple, votre juge et le nôtre
Encore une fois , serrez vos rangs, il y a danger. — Les rois, au dehors, dans leurs conseils, ont condamne la patrie de la Révolution, et les royalistes, au-dedans, creusent, en pleine Assemblée, la fosse de la République.
Pour que les bouchers de Berlin, de Prague et de Milan ne rallient pas à Fimproviste leurs armées encore éparses, pour que le canon ne vous surprenne pas au milieu de vos dissertations , prenez vos mesures vous-mêmes ; défiez-vous de ceux qui font diversion à ce grand devoir ; la première Révolution en connut de pareils ; ne comptez pas sur votre gouvernement, sur ses journaux, sur ses diplomates ; faites signaler, chaque jour, par vos orateurs à la tribune , par vos sentinelles de la presse républicaine, les évolutions de la politique ennemie , ses stratégies intérieures , ses mouvements de corps armés ; préparez le Peuple
h la guerre sainte ; si Ton vous demande vos fusils de gardes nationaux^ ne les rendez pas ; et qu'à la première alerte du côté du Rhin, à la première menace contre laSuisse, par exemple, car ils veulent vous tourner, la France se lève, dans une vaste ligue, toute hérissée d'armes, comme une forêt de baïonnettes.
A Tintérieur, vous conjurerez le péril eh vous ralliant sous la bannière de la Constitution, bannière déchirée par le boulet qui tua Rome, mais encore debout aux mains de la Montagne, et portant dans ses plis, avec les armes de la Révolution, les deux grandes devises de Février : Suffrage universel^ — République française.
De cette Montagne, on a dit, je le sais, qu'elle s'était suicidée. — Suicidée! — en protestant au nom de la République, au nom de la Révolution, contre l'assassinat de Rome, contre la honte et contre le crime du fratri-
cide? — En tombant, dans le drapeau de la Constitution, sous les violences de la force et de la dictature 1 — Âh ! ce n'est pas le devoir accompli^ quoique malheureux, qui tue ; c'est la contradiction s'acharnant à tout, étouffant sous l'orgueil toute foi, tout dévouement; c'est la dispute byzantine enfin quand a sonné l'heure des crises. Oui, dans cette journée, la Montagne a perdu quelques hommes, et des meilleurs, qui sont aujourd'hui sous les murs épais de DouUens; mais la hampe du drapeau est restée dans ses mains que le sacrifice a retrempées ; mais la vie morale est sauve ; mais, grâce à la prison, grâce à l'exil, peuplés par ses martyrs, elle aie droit de dire : J'ai gardé la Constitution jusqu'au Calvaire ; je suis la légion sacrée de la République.
Citoyens, groupez*vousdonc. Dans quelques jours, aux termes d'une loi de déchéance, vous serez appelés dans seize départements à rem-*
placer vos élus de mai, les grands coupables du 13 juin. — Les royalistes se partagent déjà les trente écharpes des condamnés. — Cependant la victoire est dans vos mains ; c'est à vous de voir si vous voulez écrire vos noms au bas de l'arrêt de Versailles et sur la grande tombe romaine ; c'est à vous de voir si vous voulez sceller de votre sceau souverain les re« gistres de la déportation.
Songez qu'il s'agit à'affirmer de nouveau la République démocratique et sociale par un grand acte de souveraineté^ de venger la Constitution violée^ de protester une dernière fois contre le guet-apens de Rome, et de relever, dans le monde, la foi française tachée par le sang d*un meurtre.
Ralliez-vous donc énergiquement en comités; encore un coup, la pairie est en danger I Marchez avec ensemble, dans une seule volonté, comme une phalange à l'assaut ; et que celui de VOUS; électeur ou candidat, qui fera scission ou
refusera son concours, que celui-là soit déclaré par tous renégat de la RévoltUion et traître à la République.
Ce jugement, soyez-en certains, ne fera que devancer celui de l'histoire.