‹ Le 14 juilletChapitre 34 sur 42 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

Tuez! Tuez!...

MARAT

Les tuer! Qu'en voulez- vous faire? Voulez-vous

les manger? — une partie du peuple rit. HULIN

Il sait le bon moyen. Il faut les amuser.

\ HOCHE

Où est la petite?

La petite? — Hoche court chercher Julie.

DESMOULINS, s'élançant

Arrêtez, camarades, vous tuez les prisonniers!

LE PEUPLE, interdit

Les prisonniers ?

DESMOULINS

Les prisonniers de la Bastille. — Regardez leurs sarraux gris! Ce sont ceux que nous venons délivrer.

LE PEUPLE, incertain

Mais non, ce sont les ennemis.

HULIN

Il n'y a plus d'ennemis.

JULIE, paraissant, debout sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules quelques hommes du peuple, — tend les bras, un rameau vert à la main, et crie

Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis!

LE PEUPLE, riant

Entends-tu cette petite?

DESMOULINS

La petite pucelle qui foule de ses pieds nus la porte de la Bastille, le despotisme vaincu!

Crie, petite : Tous frères, tous amis!

JULIE

Frères! Frères!

LE PEUPLE

Tous frères, elle a raison !

LES INVALIDES

Vive le peuple !

LE PEUPLE

Vive la vieille gloire!

/ LES INVALIDES, à Julie

Petite, tu nous sauves !

LE PEUPLE

Mais c'est elle aussi qui vous a vaincus, capnarades. C'est ce petit atome qui a pris la Bastille !

MARAT

Tu es notre bonne conscience !

LE PEUPLE

Tu es notre petite Liberté

Us tendent les bras vers elle. Les femmes lui envoient des baisers. Elle ferme les yeux, sourit, et tremble.

HOCHE, frappant sur l'épaule de Hulin, qtd partage l'émotion de la foule

Eh bien, Hulin?... Éternel douteur, es-tu enfin convaincu ?

HULIN, s'essuie les yeux. — Entêté

Oui... quoique...

Les rires de Hoche et du peuple coupent sa phrase. Il s'interrompt et rit plus fort que les autres. Il regarde autour de lui, voit dans une niche, à l'entrée de la cour, dans le mur de la Bastille, la statue du Roi. Il va brusquement à elle et la saisit.

Nom de Dieu î — A bas, toi ! Fais place à la

Liberté ! — il la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans la niche, à la place de la statue. Ma force Se

réveille et prend conscience d'elle-même. La Bastille terrassée!... J'ai fait cela, moi! Nous avons fait cela ! — Nous en ferons bien dautres ! Nous

allons nettoyer les écuries d'Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l'enclume. Hardi, compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde ! Roule, torrent de la Révolution !

LA VIEILLE FRUITIÈRE, à cheval sur un canon, un fichu rouge autour de la tête

Au Roi î — Voilà mon cheval ! Je l'ai pris. Je vas atteler l'animal à ma petite voiture, et nous allons à Versailles faire visite au gros Louis. J'en ai long à lui dire. Bon Dieu ! depuis des siècles que j'amasse là-dedans misère sur misère, et patience sur le tout, — j'étouffe : il faut que je dégorge. Bonne bête qui me résignais, qui croyais nécessaire de souffrir, pour le plaisir des riches ! Voilà que je comprends maintenant ! Je veux vivre, je veux vivre ! Malheur que je sois si vieille ! Bon sang ! Je veux regagner le temps que j'ai perdu ! — Hue ! ma belle, à la Cour !

Elle passe, poussée sur son canon par des hommes du peuple, jambes nues, avec des casques et des armures.

LE PEUPLE

A la Cour ! A Versailles ! — Oui, nous avons trop souffert ! Nous voulons le bonheur ! Nous prendrons le bonheur!

DESMOULINS, une branche verte à la main

La forêt de la Liberté a sui'gi des pavés. Les rameaux verts ondoient au vent. Le vieux cœur de Paris refleurit. Voici le printemps!

LE PEUPLE, éclatant de joie et d'orgueil, agitant des rameaux verts, paré de cocardes vertes, de rubans verts, de feuilles vertes

Libres ! Le ciel est libre !

Le soleil couchant pénètre par l'ouverture du pont-levis. et baigne de ses rayons pourpres la cour de la Bastille, la foule avec les rameaux verts, et la petite Liberté.

HOCHE

Soleil, tu peux dormir, nous n'avons point perdu notre journée.

LA CONTAT

Ses feux mourants rougissent les vitres du château, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté.

HULIN

Le ciel sonne la guerre.

MARAT

Gomme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au milieu des rameaux, cette petite fille n'est pas venue parmi nous pour apporter la paix.

DESMOULINS

Il y a du sang sur nous.

ROBESPIERRE, avec un fanatisme concentré et brûlant

C'est le nôtre.

LE PEUPLE, surexcité

C'est le mien ! . . . C'est le mien ! . . . Nous te l'offrons, Liberté î

DESMOULINS

Au diable notre vie ! Les grands .bonheurs s'achètent.

KOCHE

Xous sommes prêts à payer.

ROBESPIERRE, concentré

Nous paierons.

LE PEUPLE, entliousiaste

Nous paierons !

Des rondes s'organisent autour de la Liberté. Musique. LA CONTAT, au public

Rire, rire, amour ! La Joie est avec nous. Joie d'être un avec tous, joie d'aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main ! Formons des danses fraternelles ! Chante ! car c'est ta fête, ô peuple de Paris !

Cher peuple, il y a si loDgtemps que tu peines, que tu luttes en silence ! Tant de siècles de souffrances pour arriver enfin à cette heure d'allégresse ! La Liberté t'appartient. Garde bien ta conquête I

DESMOULIXS. au public

Et maintenant, à vous I Achevez notre ouvrage ! La Bastille est à bas : il reste d'autres Bastilles. A l'assaut î A l'assaut des mensonges ! A l'assaut de la Nuit! L'Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte !

HULIN, à Julie

O notre Liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile ! Pourrastu résister aux tempêtes prochaines ? Grandis, grandis, chère petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le monde de ton souffle de prairie !

HOCHE, le sabre à la main, monte sur un gradin, au pied de la niche où se tient la petite Liberté

Sois tranqnille, Liberté, à l'abri de nos bras î Nous te tenons. Malheur à qui te touche î Tu es à nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, ces dépouilles, ces trophées !

Les femmes jettent des fleurs à la Liberté. Les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les trophées de la Bastille.

Mais ce n'est pas assez : nous te ferons un immortel

triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l'univers le niveau redoutable de l'Egalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l'Amour, vers la Fraternité du genre humain. — Frères ! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde !

Les épées, les lances, les branches d'arbres, les mouchoirs, les chapeaux et les bras s'agitent, au milieu d'acclamations et de sonneries de trompettes. Le peuple forme des rondes autour de la Liberté.

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