CAMILLE DESMOULINS
Chauves-souris de Vénus, vous voilà bien fières d'avoir croqué l'argent d'un pauvre petit diable ! — Morbleu ! il ne vous en veut pas.
« Je le perdrais encor si j'avais à le perdre. »
UN VIEUX BOURGEOIS
A bourse de joueur n'y a point de loquet.
GOXCHON
Jeune homme, je vois que vous êtes gêné. Pour vous obliger, je vous prêterai sur cette chaîne trois
écus.
DESMOULINS
Généreux Gonchon, tu veux donc me mettre tout nu comme un Saint-Jean? Laisse faire ces demoiselles. Elles s'en chargent bien sans toi.
GONCHON
Jean-foutre de petit gueux, sais-tu à qui tu parles ?
DESMOULINS
Tu es Gonchon : c'est tout dire. Tu es bijoutier, usurier, horloger, banquier, limonadier, bordelier. Tu es tout, tu es Gonchon, roi des tripots.
GONCHON
Que parles- tu de tripots? J'ai fondé quelques clubs, où sous prétexte de divertissements honnêtes et naturels, on se réunit pour étudier les toioyens de réformer lÉtat; — des assemblées de libres citoyens, de patriotes...
DESMOULINS
Où la patrie va-t-elle se nicher ?
GONCHON
... La Société des hommes de la Nature...
DESMOULIXS
Des femmes de la nature.
GOXCHON
Mauvais x^laisant! — Si tu n'as pas assez de pudeui' pour respecter un homme respectable, respecte au moins l'enseigne sous l'égide de laquelle ma maison est placée.
DESMOULINS, sans regarder
Quelle enseigne ? Aux quarante voleurs ?
GONCHON, furieux
Au Grand Necker!
DESMOULINS
Tu es dur pour lui, Gonchon. — ii regarde... Et qu'y a-t-il de l'autre côté?
GONCHON
Ce n'est rien.
DESMOULINS
Je vois un autre portrait.
GONCHON
C'est le duc d'Orléans. Deux faces d'une même figure.
DESMOULIXS
Le devant et le derrière ! — Ceux qui écoutent, rient.
Gonchon s'avance, menaçant, avec ses marchands. G'cst bon,
c'est bon, ne me fais pas assommer par ta garde prétorienne. Tu veux un certificat de civisme? O Janus Gonchon, je te l'accorde. Tu donnes du pain à tous les fripons de Paris, et tu prends celui des honnêtes gens, de sorte qu'ils n'ont plus qu'une envie : aller se battre. Audax et edax. Vive la Révolution !
GONCHON
Je te pardonne, parce qu'on ne se bat pas en présence de l'ennemi... et parce que tu es un client. Mais je te donne rendez-vous tout à l'heure devant les Yersaillais.
DESMOULINS
Est-ce qu'ils viennent vraiment?
GONCHON
Ah! tu pâlis déjà? — Le combat se prépare. Les mercenaires de Lorraine et île Flandre sont dans la plaine de Grenelle; l'artillerie à Saint-Denis; la cavalerie allemande à l'École militaire. A Versailles, le maréchal, entouré d'aides de camp, lance des ordres de guerre. Ils attaqueront, cette nuit.
UNE FEMME
Miséricorde ! Qu'allons-nous devenir?
UN BOURGEOIS'
Les brigands! Ils nous traitent comme si nous étions l'ennemi.
UN OUVRIER, àGonchoii
D'où sais-tu cela ? La route de Versailles est coupée. Ils ont mis des canons au pont de Sèvres. Ils empêchent de passer.
GONGHON
Des soupçons? Je fais manger mon poing au premier qui doute de mon civisme. Est-ce qu'on ne connaît point Gonchon, ici?
l'ouvrier
On ne te soupçonne pas. Apaise-toi. Nous avons trop à faire pour nous quereller entre nous. On te demande d'où tu tiens ces renseignements.
GONCHON
Je n'admets point qu'on me questionne. Je sais ce que je sais. J'ai mes informations.
UN autre ouvrier, au premier
Laisse-le, c'est un bon, un avale-dru.
UN BOURGEOIS
Qu'allons-nous faire, mon Dieu?
UN ETUDIANT
Aux portes î Tous aux portes ! Empêchons-les d'entrer.
UN BOURGEOIS
Gomme si l'on pouvait empêcher d'entrer — de pauvres gens comme nous, sans armes, sans habitude de la guerre — les meilleures troupes du
royaume !
UN AUTRE
Eh! ils sont entrés déjà ! Nous avons là cette Bastille, ce chancre installé dans notre corps, qui nous ronge tranquillement, sans qu'on puisse l'extirper.
UN OUVRIER
Ah ! la gueuse ! Qui nous en délivrera ?
UN ÉTUDIANT
Ils y ont encore fait rentrer une compagnie de Suisses, aujourd'hui.
UN AUTRE
Ses canons sont en batterie sur le faubourg Saint- Antoine.
UN OUVRIER
Rien, on ne pourra rien faire, tant qu'on aura ce mors dans les dents. Il faudi^ait commencer par là, l'arracher.
UN BOURGEOIS
Et le moyen?
UN OUVRIER
Le moyen, je ne sais pas, moi. Il faudrait la prendre.
TOUS, d'un air sombre et incrédule
Prendre la Bastille !
Ils se détournent les uns des autres. LES CRIEURS DE JOURNAUX, au loin
V'ià du nouveau ! — Combat à mort !
UN HOMME, hâve et râpé, à l'air maniaque
Ce n'est pas les soldats qu'il faut craindre. Ils n'attaqueront pas.