‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 133 sur 511 · Les couronnes. Du martyre. n · texte numérisé non relu

Les couronnes. Du martyre. n

LE XVIl« SIÈCLE. — 9

bras qui se remuent : c'est l'esprit qui fait tout cela. Sans lui les 3'eux sont aveugles, les oreilles sourdes et les bras paralytiques. Il est le principe et l'auteur de toutes les opérations de riionime.

Par l'esprit un enfant a mis un géant par terre, et on mène les taureaux avec un tilet. Par l'esprit un architecte assis conduit la besogne de mille maçons et bâtit les temples et les palais. Par l'esprit un pilote immobile travaille plus que toute la chiourme, et on suerait inutilement à baisser les voiles et à les lever s'il ne trouvait sa route dans les étoiles. Par l'esprit. Madame, un consul, ayant eu commandement d'aller faire la guerre contre un roi ennemi de la République, étudia si bien par les chemins et se rendit si savant en une profession qu'il ignorait, qu'étant parti de la ville homme de paix, il arriva grand capitaine à l'armée et dévêtit sa robe longue pour gagner d'abord ^ une bataille

Vous voudriez bien voir, je m'assure -, un de ces genslà ? N'y aurait-il point moyen de vous montrer un consul romain et de chercher quelque voie plus innocente et plus sûre que celle de la magie pour le tirer tout entier du lieu où il est ? Car sans doute, vous le voudriez voir en corps et en âme, avec cette gra\'ité qui mettait le respect dans le cœur des rois et qui transissait ^ les peuples d'admiration. Vous le voudriez voir avec cette autorité visible et reconnaissable qui le suivait en prison et en exil, qui lui demeurait après qu'il avait tout perdu, de laquelle la fortune ne l'avait pas désarmé quand elle l'avait mis en chemise. Le voici, Madame, qui ne vient point des champs Elysées et d'une demeure fabuleuse. Il sort des histoires de Polybe ou de quelque autre semblable pays, et il me semble qu'il mérite d'être bien regardé.

Premièrement il ne sait pas moins obéir aux lois qu'il sait * commander aux hommes, et, dans une élévation d'esprit qui voit les couronnes des souverains au dessous de lui, il a une âme tout à fait soumise à la puissance du peuple. Il révère la

1. D'abord. Tout d'abord. S'em- .3. Transissait. Ce verbe ne s'em ployait très fréquemment avec ploie guère plus qu'au participe ce sens pendant tout le XVI I- siècle. passé.

2. Je m'assure. .J'en conçois, 4. Qu'il sait. Qu'il ne sait. On j'en ai l'assurance. disait indifTéremment l'un ou l'autre.

sainteté de cette puissance entre les mains d'un tribun ou furieux ou ennemi, ou peut-être l'un et l'autre. Croyant que faillir est le seul mal qui puisse arriver à l'homme de bien, il croit qu'il n'y a point de petites fautes ; et, se faisant une religion de la moindre partie de son devoir, il pense qu'on ne peut pas même être négligent sans impiété. Il estime plus un jour employé à la vertu qu'une longue vie délicieuse, un moment de gloire qu'un siècle de volupté. Il estime le temps par le succès et non pas par la durée.

Agissant sur ^ oe principe, il est toujours piqué - aux entreprises hasardeuses. Il est toujours prêt à se dévouer pour le salut de ses citoyens ^, à prendre sur soi la mauvaise fortune de la République ; et, soit que l'oracle le lui ordonne, soit que l'inspiration vienne de son propre esprit, il remercie les dieux, comme de la plus grande grâce qu'il ait jamais reçue d'eux, de ce qu'ils veulent C|u'il soit le général, qui sera tué, de l'armée qui gagnera la bataille. En suite de cela. Madame, il n'est rien qui ne lui soit aisé et rien qui ne nous doive être croyable. Il ne connaît ni natiu:e, ni alliance ^, ni affection quand il y va de l'intérêt de la x^atrie ; il n'a point d'autre intérêt particulier que celui-là, et n'aime et ne hait que pour des considérations publiques.

Un esprit sans corps et désembarrassé ^ de la matière n'agirait pas d'une autre façon et ne serait pas moins incommodé de ses passions. Mais disons davantage : il ne serait pas moins touché de la vaine apparence des choses humaines, de ce qui étonne « et de ce qui éblouit. Les bravades d'aujourd'hui ne font pas plus d'impression sur sa fermeté que les caresses d'hier. Les princes sont aussi faibles contre lui avec leurs bêtes féroces qu'avec leurs trésors; et, quand il n'aurait jamais vu d'éléphants, s'il est possible qu'on fasse sortir de derrière une tapisserie tous ceux qui sont aux Indes et en Afrique, il les considérera comme un jeu et une bouffonnerie de Pyrrhus, et non pas comme un épouvantail et une menace pour Fabrice •. Tout ce qu'il y a dans le monde d'ef-

1. Sur. D'après. Cf. p. 125, n. 7. de la parenté par mariage.

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