LE COMTE DE FIESQUE
Si l'on considère cette loi indispensable ^ qui veut que nous respections le gouvernement présent de notre pays tel qu'il est, son ambition est fort criminelle ; si l'on regarde son courage et son habileté dans la conduite de cette action -, elle paraît héroïque ; enfin, si l'on a égard à la puissance des Doria qui menaçait la maison de Fiesque et la République même d'une ruine prochaine, elle est excusable. Mais, de quelque façon que l'on en parle, les langues les plus envenimées ne peuvent désavouer ^ que le comte Jean - Louis n'eût de grandes qualités et ne fût un homme au-dessus du commun. Il était né dans un petit Etat où toutes les conditions particulières étaient au-dessous de lui, et il ne pouvait espérer de monter aux premières dignités tant que les Doria auraient vécu. L'inquiétude * attachée à sa nation, l'éducation que sa mère lui avait donnée, l'élévation de son propre génie, sa jeunesse, ses grands biens, le nombre et la flatterie de ses amis, la faveur du peuple, la recherche des princes étrangers et enfin l'estime de tout le monde étaient de puissants séducteurs pour inspirer de l'ambition à un esprit encore plus mûr et plus modéré que le sien. La suite ^ de son dessein est un de ces coups que la sagesse des hommes ne saurait prévoir; mais, si le succès en eût été heureux, la souveraineté de Gênes n'eût pas borné son courage ni sa fortune. Des auteurs passionnés pour la maison de Doria ont essayé de noircir la mémoire du comte Fiesque par une infinité de calomnies et de défendre la mauvaise foi du sénat de Gênes ; mais la fausseté des faits qu'ils ont allégués est si grossière, que cette supposition ^ se détruit assez d'elle-même. Quoi qu'il en soit, c'est d'ordinaire le bon ou le mauvais évé-
1. Indispensable. Cf. p. 272 n. 1. 4. Inquiétude. Impatience du re- Dont on ne peut avoir la dispense. pos, humeur aventureuse.
2. II avait formé une conjuration 5. Suite. Conséquence, issue, pour enlever le pouvoir àAndréDoria. 6. Supposition. Allégation sans