A LA M E M E
Paris, vendredi o août 1675.
Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement ^ et à la douleur
1. M"»* de Grignan était partie 2. Je songe à tous les pas... cl com-
pour Salon, près d'Aix, en même bien. Cf. p. 166, n, 3. ; ^ . o • 3. Y. A vous. Cf. p. 30, n. 6.
temps que sa mère pour Pans. ^ Etonnement. Cf. p. 25, n. 10.
LE SVli« SIÈCLE. — 20.
que vous aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon ^ est inconsolable ; il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvignj^, qui voulut être le premier à lui faire son compliment ^. Il arrêta son carrosse comme il revenait de Pontoise à Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours. Comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il s'enfuit ; le cardinal fit courre ^ après, et sut cette terrible mort ; il s'évanouit ; on le ramena à Pontoise, où il a été deux jours sans manger, dans les pleurs et dans des cris continuels. Madame de Guénégaud et Cavoie l'ont été voir, qui ne sont pas moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance votre affliction, et par son intérêt ^ et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oubHez pas de lui écrire ; il me paraît que vous écrivez très-bien sur toutes sortes de sujets : pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans Paris et dans plusieurs maisons de cette grande mort. Xous attendons avec transissement ^ le courrier d'Allemagne ; Montécuculh ^, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues ; nulle considération ne les pouvait retenir. Ils criaient qu'on les menât au combat, qu'ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur ; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort, qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne et qui est venu parler au roi ; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps ; vous pouvez penser s'il tomba et s'il mourut. Cependant le reste des esprits ' fit qu'il se traîna la longueur d'un pas et que même il serra la main par convulsion ; et puis on jeta