LA PEXSEE DE LA MORT
Le moment fatal marqué à chacun est un secret écrit dans le livre éternel que l'Agneau seul a le droit d'ouvrir. Xous vivons donc tous incertains de la durée de nos jours ; et cette incertitude, si capable tout^e seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure, endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons où la placer dans les différents âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable. Le doute si l'on y parviendra 2, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au-delà de cet âge. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l'incertitude, qui ne devrait tomber ^ que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même.
Or je dis d'abord, mes frères, que, de toutes les dispositions, c'est ici la plus téméraire et la moins sensée : j'en appelle à vous-mêmes. Un malheur qui peut arriver chaque jour est-il
1. « Les grands efTets de l'éloquen- silence de quelques instants, s'asso-
ce de Massillon sont connus. Le plus cia à la terreur de son auditoire, et,
célèbre est celui qui signala son ser- avec une sincérité qui se confondait
mon du Petit nombre des Elus, au ici avec les bienséances, trouva
moment où, après avoir longuement jusque dans son triomphe à faire
préparé et travaillé son auditoire, il acte de chrétienne et profonde
l'interrogea tout à coup et le mit en humiliation. » (Sainte-Beuve,Lundis,
demeure de répondre, en disant : t. IX).
« Si Jésus-Christ, » etc.. L'on raconte 2. Le doute si. Le substantif se
que Massillon lui-même, par son ges- construit ici comme le verbe.
te, par son attitude abîmée, par un 3. Tomber. Porter.
plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années ? Quoi ! parce qu'on peut vous demander votre âme à chaque instant, vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre ; parce que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire ! Et dans quelle autre affaire que celle du salut, l'incertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence ? La conduite de ce serviteur de l'Evangile qui, sous prétexte que son maître tardait de ^ revenir et qu'il ignorait l'heure de son arrivée, usait de ses biens comme n'en devant plus rendre compte, vous paraît-elle fort prudente ? De quels autres motifs Jésus-Christ s'est-il servi pour nous exhorter à veiller sans cesse ? et qu'y a-t-il dans la rehgion de plus propre à réveiller notre vigilance que l'incertitude de ce dernier jour ?
Ali ! mes frère^, si l'heure était marquée à chacun de nous, si le royaume de Dieu venait avec observation -, si, en naissant, nous portions écrit sur notra front le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra finir, ce point de vue, fixe et certain, quelque éloigné qu'il pût être, nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles. Xous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous ; cette image toujours présente malgré nous à notre esprit nous dégoûterait de tout, nous rendrait les plaisirs insipides, la fortune indifférente, le monde entier à charge et ennuyeux. Ce moment terrible que nous ne pourrions plus perdre de vue, réprimerait nos passions, éteindrait nos haines, désarmerait nos vengeances, calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos pro'ets ; et notre vie, ainsi déterminée à ^ un certain nombre de jours précis et connus, ne serait qu'une préparation à ce dernier moment"*. Sommes-nous sages, mes frères? La mort, vue de loin à un point sûr et marqué nous effrayerait, nous détachecherait du monde et de nous-mêmes, nous rappellerait à Dieu, nous occuperait sans cesse ; et cette même mort incertaine qui peut arriver chaque jour, chaque instant, et cette mort qui
1. De. A. Cf. p. 18, n. 1. pût en observer,en prévoir le moment.
2. .4 yeco6seri;a< ion. De manière qu'on 3. Déterminée à. Comme fixée à.