‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 101 sur 305 · CHAPITRE III (!) VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

CHAPITRE III (!) VICTOR HUGO

PRÉFACE D'E CliOMWELL

... Disons-le hardiment. Le temps en est venu, et il serait étrange qu'à cette époque, la liberté, comme la lumière, pénétrât partout, excepté dans ce qu'il y a de plus nativement libre au monde, les choses de la pensée. Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons bas ce vieux plâtrage qui masque la façade de l'art ! Il n'y a ni règles, ni modèles ; ou plutôt il n'y a d'autres règles que les lois générales de la nature, qui planent sur l'art tout entier, et les lois spéciales qui, pour chaque composition, résultent des conditions d'existence propres à chaque sujet. Les unes sont éternelles, intérieures et restent ; les autres variables, extérieures, et ne servent qu'une fois. Les premières sont la charpente qui soutient la maison ; les secondes l'échaufaudage qui sert à la bâtir et qu'on refait à chaque édifice. Celles-ci enfin sont l'ossement, celles-là le vêtement du drame. Du reste, ces règles-là ne s'écrivent pas dans les poétiques. Richelet ^ ne s'en doute pas. Le génie, qui devine plutôt qu'il n'apprend, extrait, pour chaque ouvrage, les premières de l'ordre général des choses, les secondes de l'ensemble, isolé du sujet qu'il traite : non pas à la façon du chimiste qui allume son fourneau, souffle son feu, chauffe son creuset, analyse et détruit ; mais à la manière de l'abeille, qui vole sur ses ailes d'or, se pose sur chaque fleur, et en tire son miel sans que le calice perde rien de son éclat, la corolle rien de son parfum.

Le poète, insistons sur ce point, ne doit donc prendre conseil que de la nature, de la vérité, et de l'inspiration qui

1, Cf. p. 83, n. 6. — Dans le Richelet, il y avait un traité sur les Dictionnaire de Rimes publié par règles des divers genres.

(i) Voir notre Précis de V IHsloire de la LiUcnUure française, p. iiaa-iaS.

est aussi une vérité et une nature. Quando he, dit Lope de

Vega.

Quando he de escrivir una comedia, Encierro los préceptes con seis llaves '.

Pour enfermer les préceptes, en effet, ce n'est pas trop de six clefs. Que le poète se garde surtout de copier qui que ce soit, pas plus Shakespeare que Molière, pas plus Schiller que Corneille. Si le vrai talent pouvait abdiquer à ce point sa propre nature, et laisser ainsi de côté son originalité personnelle pour se transformer en autrui, il perdi'ait tout à jouer ce rôle de Sosie. C'est le dieu qui se fait valet. Il faut puiser aux sources primitives. C'est la même sève, répandue dans le sol, qui produit tous les arbres de la forêt, si divers de port, de fruits, de feuillage. C'est la même nature qui féconde et nourrit les génies les plus différents. Le poète est un arbre qui peut être battu de tous les vents et abreuvé de tout«s les rosées, qui porte ses ouvrages comme ses fruits, comme le fablier portait ses fables -. A quoi bon s'attacher à un maître \ se greffer sur un modèle ? Il vaut mieux encore être ronce ou chardon, nourri de la même terre que le cèdre et le palmier, (jue d'être le fungus ou le lichen de ces grands arbres. La ronce vit, le fungus végète. D'ailleurs, quelque grands qu'ils soient, ce cèdre et ce palmier, ce n'est pas avec le suc qu'on en tire qu'on peut devenir grand soi-même. Le parasite d'un géant sera tout au plus un nain. Le chêne, tout colosse qu'il est, ne peut produire et nourrir que le gui.

Qu'on ne s'y méprenne pas, si quelques-uns de nos poètes ont pu être grands, même en imitant, c'est que tout en se modelant sur la forme antique, ils ont souvent encore écouté la nature et leur génie, c'est qu'ils ont été eux-mêmes par un côté. Leurs rameaux se cramponnaient à l'arbre voisin, mais leur racine plongeait dans le sol de l'art. Ils étaient le lierre, et non le gui. Puis sont venus les imitateurs en sous-ordre, qui. n'ayant ni racine en terre, ni génie dans l'âme, ont dû se

1. " Lorsque je dois écrire uns de Vega enfermait les préceptes,

ci>m6rtie, j'enferms Ici préceptes c'était, comm? lui-même le dit au-

suiis six clefs. <• Ci»* verï S3 trouvent paravant, on vue de réussir auprès

dans un? sorte d'.-lr/ poétique publié du vulg.iire.

en 160'J. Mais ils n'ont pas le sens 2. Allusion i\ un mot de M"' de

im? leur prête Victor Hugo. Si Lop3 BDUillon sur La Fontaine.

borner à l'imitation. Comme dit Charles Nodier ^ après l'école d'Athènes, l'école d'Alexandrie. Alors la médiocrité a fait déluge ; alors ont pullulé ces poétiques, si gênantes pour le talent, si commodes pour elle. On a dit que tout était fait, on a défendu à Dieu de créer d'autres Molières, d'autres Corneilles. On a mis la mémoire à la place de l'imagination. La chose même a été réglée souverainement : il y a des aphorismes pour cela : « Imaginer, dit La Harpe avec son assurance naïve, ce n'est au fond que se ressouvenir ^. «

La nature donc ! La nature et la vérité ^. — Et ici, afin de montrer que, loin de démolir l'art, les idées nouvelles, ne veulent que le reconstruire plus solide et mieux fondé, essayons d'indiquer quelle est la limite infranchissable qui, à notre avis, sépare la réalité selon l'art de la réalité selon la nature. Il y a étourderie à les confondre, comme le font quelques partisans peu avancés du romantisme. La vérité de l'art ne saurait jamais être, ainsi que l'ont dit plusieurs, la réahté absolue. L'art ne peut donner la chose même. Supposons en effet un de ces promoteurs irréfléchis de la nature absolue, de la nature vue hors de l'art, à la représentation d'une pièce romantique *, du Cid^, par exemple. « Qu'est cela ? dira-t-il au premier mot. Le Cid parle en vers ! Il n'est pas naturel de parler en vers. — Comment voulez-vous donc qu'il parle ? — En prose. — Soit. » Un instant après : « Quoi, reprendra-t-il s'il est conséquent, le Cid parle français ? — Hé bien ? — La nature veut qu'il parle sa langue, il ne peut parler qu'espagnol. — Nous n'y comprendrons rien ; mais soit encore. » Vous croyez que c'est tout ? Non pas ; avant la dixième phrase castillane, il doit se lever et demander si ce Cid qui parle est le véritable Cid, en chair et en os. De quel droit cet acteur, qui s'appelle Pierre ou Jacques, prendil le nom de Cid ? Cela est faux. — Il n'y a aucune raison

1. Poète et conteur (1780-1844), nature et de la vérité, ne les voyaient chez lequel se réunissaient souvent qu'à travers les modèles, et, d'autre les premiers romantiques. part, ils s'imposaient des règles plus

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