‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 129 sur 305 · FUNERAILLES D'ATALA · texte numérisé non relu

FUNERAILLES D'ATALA

(( Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte qui donnait vers le nord -. L'ermite ^ les avait roulés dans mie pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c'était le seul bien qui lui restât de sa patrie, et depuis longtemps il le destinait à son propre tombeau. Atala était coucliée sur un gazon de sensitives de montagnes; ses pieds, sa tête, ses épaules et une partie de son sein étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée, celle-là même que j'avais déposée sur le lit de la vierge, pour la rendre féconde. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans ses joues d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines bleues. Ses beaux yeux étaient fermés, ses pieds modestes étaient joints, et ses mains d'albâtre pressaient sur son coeiu' un crucifix d'ébène ; le scapulaire de ses vœux ^ était passé à son cou. Elle paraissait enchantée par l'Ange de la mélancolie, et par le double sommeil de l'innocence et de la tombe. Je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière aurait pu la prendre pour la statue de la Virginité endormie.

» Le religieux ne cessa de prier toute la nuit. J'étais assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Atala. Que de fois, durant son sommeil, j'avais supporté sur mes genoux cette tête charmante ! Que de fois je m'étais penché sur elle pour

1. .l/((/(« est le récit fait par Chac- vierges % elle s'empoisonne pour ne

tas (l'une aventure de sa jeunesse. pas faillir i\ ce vœu.

(lluietas, tombé au pouvoir des 2. Otle scène a été reproduite

Muscojîulges est délivré par une par Girodet dans un tableau bien

jeune sauvagesse d'origine chré- connu.

tienne, Atala, qui fuit avec lui dans 3. I>e père Aubry, qui a recueilli

le désert. Atala aime Chactas ; mais, dans leur fuite les deux amants,

ayant juré au lit de mort de sa mère 4. Le scapulaire donné ù la jeune

qu'elle ■< acceptera le voile des fille par le prêtre en présence duquel

elle avait fait vœu de prendre le voile.

entendre et pour respirer son souffle ! Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile, et c'était en vain que j'attendais le réveil de la beauté !

)) La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans le bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers ^. De temps en temps, le religieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée ; puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job, il disait :

» J'ai passé comme une fleur ; j'ai séché comme l'herbe des champs.

» Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ? »

» Ainsi chantait l'ancien des hommes ^. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d'un torrent dans la montagne, les tintements de la cloche qui appelait les voyageurs, se mêlaient à ces chants funèbres, et l'on croyait entendre dans les bocages de la mort le chœur lointain des décédés, qui répondait à la voix solitaire.

» Cependant une barre d'or se forma dans l'Orient. Les éperviers criaient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes : c'était le signal du convoi d'Atala ^. Je chargeai le corps sur mes épaules ; l'ermite marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commençâmes à descendre de rochers en rochers ; la vieillesse et la mort ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait

f. « Admirons ici le génie de Clia- 3. « Ct tte barre d'or, ces mar-

teaubriand dans toute son origi- très, ces éperviers donnant le signal

nalité et sa beauté. Il trouve moyen de l'aurore sont de ces traits qui ne

d'ajouter encore quelque chose se trouvent point si on ne les a

aux clairs de lune si délicieux et observés. C'est ce qui met i\ l'idéal

si élyséens de Bernardin de Saint- même le sceau de la réalité. »

Pierre. » (Sainte-Beuve, Château- (Sainte-Beuve, Cliateaiibriand et son

briand et son groupe littéraire.) groupe littéraire.)

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