SÉNANCOUR
DANS r,A FORET DE FONTAINEBLEAU
Hier, en consultant VEncydo'pédie, j'ouvris le volume à un endroit que je ne cherchais pas, et je ne me rappelle pas quel était cet article ; mais il s'agissait d'un homme qui, fatigué d'agitations et de revers, se jeta dans une solitude absolue par une de ces résolutions victorieuses des obstacles, et qui font qu'on s'applaudit tous les jours d'en avoir eu une de volonté forte. L'idée de cette vie indépendante n'a rappelé à mon imagination ni les libres solitudes de l'Imaiis S ni les îles faciles de la Pacifique, ni les Alpes plus accessibles et déjà tant regrettées -. Mais un souvenir distinct m'a présenté d'une manière frappante, et avec une sorte de surprise et d'inspiration, les rochers stériles et les bois de Fontainebleau.
Il faut que je vous parle davantage de ce lieu un peu étranger au milieu de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors comment je m'y suis fortement attaché.
Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j'étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une année, ce fut à Fontainebleau, et, deux autres fois depuis, nous allâmes chez ces mêmes personnes, qui demeuraient alors au pied de la forêt, vers la rivière. J'avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans, lorsque je vis Fontainebleau.
Après une enfance casanière, inactive et ennuyée, si je sentais en homme à certains égards, j'étais enfant à beaucoup d'autres. Embarrassé, incertain, pressentant tout peut-être, mais ne connaissant rien, étranger à ce qui m'environnait, je n'avais d'autre caractère décidé que d'être inquiet et mal. heureux. La première fois, je n'allai point seul dans la forêt •
1. Chaîne de montagnes (^ans les 2. Obermann y avait pass6 plu-
' Indes. sieurs mois.
LE XIX' 5.liuLe PAR LES TiXTES. — It
je me rappelle peu ce que j'y éprouvai, je sais seulement que je préférai ce lieu à tous ceux que j'avais vus, et qu'il fut le seul où je désirai de retourner.
L'année suivante, je parcourus avidement ces solitudes ; je m'y égarais à dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de ma route, et que je n'apercevais aucun chemin fréquenté. Quand j'atteignais l'extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces clochers dans l'éloignement. Je me retournais aussitôt, je m'enfonçais dans le plus épais du bois ; et, quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j'éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureux. Je n'étais pas gai pourtant : presque heureux, je n'avais que l'agitation du bien-être. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dans l'ombre, je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée et, quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l'aurore. J'aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais ; j'aimais les collines couvertes de bruyères, j^ aimais beaucoup les grés renversés et les rocs ruineux, j'aimais bien plus ces sables mobiles dont nul pas d'homme ne marquait l'aride surface sillonnée ça et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais mieux, et pour un moment je ne cherchais plus rien. C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà, et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau ; j'aime cette écorce blanche, lisse et crevassée, cette tige agreste, ces branches qui s'inclinent vers la terre, la mobilité des feuilles, et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.
Temps perdus, et qu'on ne saurait oublier ! Illusion trop vaine d'une sensibilité expansive ! Que l'homme est grand dans son inexpérience ! qu'il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle aride de l'injustice ne venait pas dessécher son cœur ! J'avais besoin de bonheur, j'étais
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lié poui- souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins des frimas, dont l'aurore elle-même, épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d'une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafal&s orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres, voilà lo matin de la vie ; à midi, des tempêtes plus froides et plus continues ; le soir, des ténèbres plus épaisses ; et la journée de l'homme est achevée.
(Obermann.)