‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 147 sur 305 · LE POETE GRINGOIRE A LA COUR DES MIRACLES · texte numérisé non relu

LE POETE GRINGOIRE A LA COUR DES MIRACLES

A peine avait-il fait quelques pas dans la longue ruelle, laquelle était en pente, non pavée, et de plus en plus boueuse et inclinée, qu'il remarqua quelque chose d'assez singulier. Elle n'était pas déserte ; çà et là, dans sa longueur, rampaient je ne sais quelles masses vagues et informes, se dirigeant toutes vers la lueur qui vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent là nuit de brin d'herbe en brin d'herbe vers un feu de pâtre.

Rien ne rend aventureux comme de ne pas sentir la place de son gousset. Gringoire continua de s'avancer, et eut bientôt rejoint celle de ces larves qui se traînait le plus paresseusement à la suite des autres. En s'en approchant, il vit que ce n'était rien autre chose qu'un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses deux mains, comme un faucheux blessé qui n'a plus que deux pattes. Au moment où il passa près de cette espèce d'araignée à face humaine, elle éleva vers lui une voix lamentable : — La huona mancia, signor ! la buona manda " !

— Que le diable t'emporte, dit Gringoire, et moi avec, si je sais ce que tu veux dire !

Et il passa outre.

Il rejoignit une autre de ces masses ambulantes, et l'examina. C'était un perclus, à la fois boiteux et manchot, et si

1. L'abbé de Saint-Martin de 2. C'est de l'italien. En français

Tours était le roi de France. la charité, messire, la charité !

manchot et si boiteux, que le système compliqué de béquilles et de jambes de bois qui le soutenait lui donnait l'air d'un échafaudage de maçons en marche. Gringoire qui aimait les comparaisons nobles et classiques, le compara, dans sa pensée, au trépied vivant de Vulcain '. Ce trépied vivant le salua au passage, mais en arrêtant son chapeau à la hauteur du menton de Gringoire, comme un plat à barbe, et en lui criant aux oreilles : — Senor caballero, para comprar un pedaso de pan - !

— Il paraît, dit Gringoire, que celui-là parle aussi ; mais c'est une rude langue, et il est plus heureux que moi s'il la comprend...

Il voulut doubler le pas, mais pour la troisième fois quelque chose lui barra le chemin. Ce quelque chose ou plutôt ce quelqu'un, était un aveugle, un petit aveugle à face juive et barbue, qui, ramant dans l'espace autour de lui avec un bâton, et remorqué par un gros chien, lui nasilla avec un accent hongrois : Facitote caritatem ^ !

— A la bonne heure, dit Pierre Gringoire, en voilà un enfin qui parle un langage chrétien. Il faut que j'aie la mine bien aumônière pour qu'on me demande ainsi la charité dans l'état de maigreur où est ma bourse. — Mon ami (et il se tournait vers l'aveugle), j'ai vendu la semaine passée ma dernière chemise ; c'est-à-dire, puisque vous ne comprenez que la langue de Cicero : Vendidi hebdomade nuper transita îdtimam chemisam.

Cela dit, il tourna le dos à l'aveugle, et poursuivit son chemin. Mais l'aveugle .««e mit à allonger le pas en même temps que lui, et voilà que le perclus, voilà que le cul-dc-jatte survinrent de leur côté avec grande hâte et grand bruit d'écuelles et de béquilles sur le pavé. Puis, tous trois, s'entreculbutant aux trousses du pauvre Gringoire, se mirent à lui chanter leur chanson.

1. Cf. Iliade, chant XVIII. d'eux-mêmes à l'assemblée des dieux

Quand Th^tis arrive dans le palais et s'en retourner ».

de Vulcain pour lui demander de 2. C'est de l'espagnol. En fran-

fabriquer une nouvelle armure i\ çais : Seigneur cheintlier, fyour ache-

Achille, elle le trouve en train ter un morceau de pain !

d'achever vingt trépiids « assis sur 3. C'est du latin, ou du moins ce

des roues d'or, qui devaient aller sont des mots latins. Kn français :

/ai7es(-moi) /« charité !

238 LE XLXe SIECLE PAR LES TEXTES

— Cariiatem ! chantait l'aveugle.

— La biiona mancia ! chantait le cul-de- jatte.

Et le boiteux relevait la phrase musicale en répétant : Un pedaso de pan !

Gringoire se boucha les oreilles. — 0 tour de Babel ! s'écria-t-il.

Il se mit à courir. li'aveugle courut. Le boiteux courut. Le cul-de-jatte courut. Et puis, à mesure qu'il s'enfonçait dans la rue, culs-de-jattes, aveugles, boiteux pullulaient autour de lui ; et des manchots, et des borgnes, et des lépreux avec leurs plaies, qui sortant des maisons, qui des petites rues adjacentes, qui des soupiraux des caves, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie.

Gringoire, toujours suivi par ses trois persécuteurs, et ne sachant trop ce que cela allait devenir, marchait effaré au milieu des autres, tournant les boiteux, enjambant les culsde- jatte, les pieds empêtrés dans cette fourmilière d'éclopés, comme ce capitaine anglais qui s'enlisa dans un troupeau de crabes.

L'idée lui vint d'essayer de retourner sur ses pas. Mais il était trop tard. Toute cette légion s'était refermée derrière lui, et ses trois mendiants le tenaient. Il continua donc, poussé à la fois par ce flot irrésistible, par la peur et par un vertige qui lui faisait de tout cela une sorte de rêve horrible. Enfin, il atteignit l'extrémité de la rue. Elle débouchait sur une place immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le brouillard confus de la nuit. Gringoire s'y jeta, espérant échapper par la vitesse de ses jambes aux trois spectres infirmes qui s'étaient cramponnés à lui.

— Onde vas, hombre ^ ? cria le perclus jetant là ses béquilles et courant après lui avec les deux meilleures jambes qui eussent jamais tracé un pas géométrique ^ sur le pavé de Paris.

Cependant le cul-de- jatte, debout sur ses pieds, coiffait

1. C'est de l'espagnol. En fran- mesure de terrain double du pas orçais : Où. vas-lu, homme ? dinaire.

Page 1