‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 153 sur 305 · Valentine · texte numérisé non relu

Valentine

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aussitôt sur ses pas, jugeant qu'elle s'était fort éloignée, et s'arrêta de nouveau pour écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.

Elle n'entendit encore cette fois que le chant du grillon qui s'éveillait au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.

Elle poussa de nouveau son cheval jusqu'à l'embranchement de deux chemins qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître celui par lequel elle était venue ; mais l'obscurité rendait toute observation impossible. Le plus sage eût été d'attendre en cet endroit l'arrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de s'y rendre par l'un ou l'autre côté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune fille ; rester en place dans cet état d'inquiétude lui semblait la pire situation. Elle s'imagina que son cheval aurait l'instinct de se diriger vers ceux de la voiture, et que l'odorat le guiderait à défaut de mémoire. Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros arbre qu'elle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui rendit un peu de courage ; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le pas de son cheval.

Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement vers le fond de la vallée.

Elle ne connaissait point le pays, qu'elle avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla que, dans la matinée, elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain. L'aspect du paysage avait changé ; la lune, qui s'élevait lentement à l'horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l'avaient pas frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots ; de gros saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créatures hideuses prêtés à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés de bras.

Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au roulement d'une voiture. Elle quitta le che-

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min, et se dirigea, à travers un sentier, vers le lieu d'où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en fleur où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne blanche et brillante de la rivière s'élançant dans une écluse à quelque distance. Cependant la fraîcheur croissante de l'atmosphère et une douce odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l'Indre. Elle jugea qu'elle s'était écartée considérablement de son chemin ; mais elle se décida à descendre le cours de l'eau, espérant trouver bientôt un moulin ou une chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s'arrêta devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d'un chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée.

Elle appela en vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et frappa avec le pommeau d'acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui répondit : c'était une bergerie. Et, dans ce pays-là, comme il n'y a ni loups ni voleurs, il n'y a point non plus de bergers. Valentine continua son chemin.

Son cheval, comme s'il eût partagé le sentiment de découragement qui s'était emparé d'elle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De temps en temps, il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d'où jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites pousses tendres des ormilles.

Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces prairies qui n'avaient jamais ouï d'autre mélodie que le pipeau de quelque enfant désœuvré ou la chanson rauque et graveleuse d'un meunier attardé ; tout à coup, au murmure de l'eau et aux soupirs de la brise, vint se joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix d'homme, jeune et vibrante comme celle d'un hautbois. Elle chantait un air du pays bien simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le chantait ! Certes, ce n'était pas un villageois qui savait ainsi poser et moduler les sons. Ce n'était pas non plus un chanteur de profession qui s'abandonnait ainsi à la pureté du rythme, sans ornement et sans système. C'était quelqu'un qui sentait la musique et qui ne la savait

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pas ; ou, s'il la savait, c'était le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, s'élevait vers les cieux sans autre poésie que celle du sentiment.

Si, dans une forêt vierge, loin des œuvres de l'art, loin des quincpiets de l'orchestre et des réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où janiais le pied de l'homme n'a laissé d'empreint€s,le8 créations idéales de Manfred ^ venaient à se réveiller, c'est ainsi qu'elles chanteraient, pensa Valentine.

Elle avait laissé tomber les rênes, son cheval broutait les marges du sentier ; Valentine n'avait plus peur, elle était sous le charme de ce chant mystérieux, et son émotion était si douce, qu'elle ne songeait point à s'étonner de l'entendre en ce lieu et à cette heure.

{Valentine: Calmann-Lévy, éditeur.)

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