‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 155 sur 305 · La mère du meunier · texte numérisé non relu

La mère du meunier

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— Dans le feu, pas sûr, dit le meunier en riant ; mais dans l'eau, c'est mon élément. Vous voyez bien, mère, que Madame est une femme d'esprit, et qu'on peut lui dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien à M. Bricolin, son fermier, qui est certainement plus à craindre qu'elle, ici !

— Dites donc, maître Louis, parlez ! je suis très-dispasée à m'instruire. Pourquoi, parce que je suis une honnête personne, ne viendiiez-vous pas chez moi ?

— Parce que nous aurions tort de nous familiariser avec vous, et que vous auriez tort de nous traiter en égaux. Ça vous attirerait des désagréments. Vos pareils vous blâmeraient ; ils diraient que vous oubliez votre rang, et je sais que cela passe pour très mal à leurs yeux. Et puis, la bonté que vous auriez avec nous, il faudrait donc l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait des jaloux et nous attirerait des ennemis. Il faut que chacun suive sa route. On dit que le monde est grandement changé depuis cinquante ans ; moi, je dis qu'il n'y a rien de changé que nos idées à nous autres. Nous ne voulons plus nous soumettre, et ma mère que voilà, et que j'aime pourtant bien, la brave femme, voit autrement que moi sur bien des choses. Mais les idées des riches et des nobles sont ce qu'elles ont toujours été. Si vous ne les avez pas, ces idées-là, si vous ne méprisez pas un peu les pauvres gens, si vous leur faites autant d'honneur qu'à vos pareils, ce sera peut-être tant pis pour vous. J'ai vu souvent votre mari, défunt M. de Blanchemont, que quelques-uns appelaient encore le seigneur de Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois jours. Il nous tutoyait. Si c'avait été par amitié, passe ; mais c'était par mépris ; il fallait lui parler debout et toujours chapeau bas. Moi, cela ne m'allait guère. Un jour, il me rencontra dans le chemin et me commanda de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela butor, je le regardai de travers ; s'il n'avait pas été si faible, si mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait été lâche de ma part, et je passai mon chemin en chantant. Si cet homme-là était vivant et qu'il vous entendît me parler comme vous faites, il ne pourrait pas être content. Tenez! rien qu'à la figure de vos domestiques, j'ai bien vu aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans façon avec nous autres et

même avec eux. Allons, Madame, c'est à vous de revenir vous promener au moulin, et à nous, qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler au château.

— Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne tout le reste, et je me promets de vous convaincre, dit Marcelle en lui tendant la main avec une expression de visage dont la noble chasteté commandait le respect, en même temps que ses manières entraînaient l'affection. Le meunier rougit en recevant cette main délicate dans sa main énorme, et, pour la première fois, il devint timide devant Marcelle, comme un enfant audacieux et bon dont l'orgueil est tout à coup vaincu par l'émotion.

— Je vas vous servir de guide jusqu'à Blanchemont, dit-il après un instant de silence embarrassé ; ce patachon de malheur vous égarerait encore, quoiqu'il n'y ait pas loin.

— Eh bien ! j'accepte, dit Marcelle ; direz- vous encore que je suis fière ?

— Je dirai, je dirai, s'écria le Grand-Louis en sortant avec précipitation, que, si toutes les femmes riches étaient comme vous...

On n'entendit pas la fin de la phrase.

{Le Meunier Cf Angihault ; Calmann-Lévy, éditeur.)

DANS l,A FORET'

— Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble ! je veux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari... là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela !

— J'en serais fort empêchée, Germain, car je n'y ai pas encore songé.

— Comment? pas du tout? jamais? dit Germain, en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne,

1. Germain, jeune laboureur, veut les surprend en pleine forêt ; il faut

se remarier. Il va rendre visite à une y passer la nuit. Marie s'occupe du

riche fermière dont on lui a parlé, petit Pierre, prépare le repas, veille

emmenant avec soi son fils et une à tout ; et elle se montre si avisée

jeune fills de seize ans, Marie, qui et si bonne, que Germain est déjà

doit se louer dans une ferme voisine. tenté de ne pas chercher une autre

Ayant perdu leur chemin, l'obscurité femme.

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qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes.

Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu'elle ne songeait pas à lui répondre, tu n'as pas encore eu l'idée du mariage ? tu es en âge pourtant !

— Peut-être, dit-elle, mais je suis trop pauvre. Il faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les ramasser.

— Pauvre fille ! je voudrais que le père Maurice * voulût bien me donner cent écus pour t'en faire cadeau.

— Grand merci, Germain. Eh bien ! qu'est-ce qu'on dirait de moi ?

— Que veux-tu qu'on dise ? on sait bien que je suis vieux et que je ne peux pas t'épouser. Alors on ne supposerait pas que... que tu...

— Dites donc, laboureur ! voilà votre enfant qui se réveille, dit la petite Marie.

Petit-Pierre s'était soulevé et regardait autour de lui d'un air tout pensif.

— Ali ! il n'en fait jamais d'autres, quand il entend manger, celui-là ! dit Germain. Le bruit du canon ne le réveillerait pas ; mais, quand on remue les mâchoires auprès de lui, il ouvre les yeux tout de suite.

— Vous avez dû être comme ça à son âge, dit la petite Marie avec un sourire malin. Allons, mon Petit-Pierre, tu cherches ton ciel de lit ? Il est fait de verdure, ce soir, mon enfant ; mais ton père n'en soupe pas nioins. Veux-tu souper avec lui ? Je n'ai pas mangé ta part ; je me doutais bien que tu la réclamerais !

— Marie, je veux que tu manges, s'écria le laboureur, je ne mangerai plus. Je suis un vorace, un grossier ; toi, tu te prives pour nous, ce n'est pas juste, j'en ai honte. Tiens, ça m'ôte la faim ; je ne veux pas que mon fils soupe, si tu ne soupes pas.

— Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie, vous n'avez pas la clé de nos appétits. Le mien est fermé aujourd'hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme

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