‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 173 sur 305 · Aux oiseaux ! Expression popu- 2. Leur fille · texte numérisé non relu

Aux oiseaux ! Expression popu- 2. Leur fille

laire ; ici, richement. 3. Aux Tuileries.

avons cent bons mille francs, placés en dehors de notre commerce, de notre fabrique et de nos marchandises. Si tu veux augmenter ta fortune, agis aujourd'hui comme en 1793 ; les rentes sont à soixante-douze francs, achète des rentes. Tu auras dix mille livres de revenus, sans que ce placement nuise à nos affaires. Profite de ce revirement pour marier notre fille, vends notre fonds et allons dans ton pays. Comment ! pendant quinze ans, tu n'as parlé que d'acheter les Trésorier es, ce joli petit bien près de Chinon, où il y a des eaux, des près, des bois, des vignes, deux métairies, qui rapportent mille écus, dont l'habitation nous plaît à tous deux, que nous pouvons avoir encore pour soixante mille francs, et monsieur veut aujourd'hui devenir quelque chose dans le gouvernement ! Souviens-toi donc de ce que nous sommes, des parfumeurs. Il y a seize ans, avant que tu n'eusses inventé la Double Pâte des Sultanes et l'Eau Carmenative, si l'on était venu te dire : « Vous allez avoir l'argent nécessaire pour acheter les Trésorières, » ne te serais-tu pas trouvé mal de joie 1 Eh bien ! tu peux acquérir cette propriété, dont tu avais tant envie que tu n'ouvrais la bouche que de ça ; maintenant tu parles de dépenser en bêtises un argent gagné à la sueur de notre front, je peux dire le nôtre, j'ai toujours été assise dans ce comptoir par tous les temps comme un pauvre chien dans sa niche. Ne vaut-il pas mieux avoir un pied-à-terre chez ta fille, devenue la femme d'un notaire de Paris, et vivre huit mois de l'année à Chinon, que de commencer ici à faire de cinq sous six blancs, et de six blancs rien ^ ? Attends la hausse des fonds publics, tu donneras huit mille livres de rente à ta fille, nous en garderons deux mille pour nous, le produit de notre fonds nous permettra d'avoir les Trésorières. Là, dans ton pays, mon bon petit chat, en emportant notre mobilier qui vaut gros, nous serons comme des princes, tandis qu'ici faut ^ au moins un million pour faire figure.

— Voilà où je t'attendais, ma femme, dit César Birot-

1. Faire de cinq sous six blancs et cienncment une petite monnaie qui de six blancs rien. Expression popu- valait cinq deniers, laire ; se ruiner. Le blanc était an- 2. Faut. Four i7 faut : langage

familier.

BALZAC 'i'Jl

teau. Je ne suis pas assez bête encore (quoique tu me croies bien bête, toi !) pour ne pas avoir pensé à tout. Ecoutemoi bien, Alexandre Crottat nous va comme un gant pour gendre, et il aura l'étude de Roguin ; mais crois-tu qu'il se contente de cent mille francs de dot (une supposition que nous donnions tout notre avoir liquide pour établir notre fille, et c'est mon avis. J'aimerais mieux n'avoir que du pain sec pour le reste de mes jours, et la voir heureuse comme une reine, enfin la femme d'un notaire de Paris, comme tu dis)" ? Eh bien ! cent mille francs ou même huit mille livres de rente ne sont rien pour acheter l'étude à Roguin. Ce petit Xandrot, comme nous l'appelons, nous croit, ainsi que tout le monde, bien plus riches que nous ne le sommes. Si son père, ce gros fermier qui est avare comme un colimaçon, ne vend pas pour cent mille frarfcs de terres, Xandrot ne sera pas notaire, car l'étude à Roguin vaut quatre ou cinq cent mille francs. Si Crottat n'en donne pas moitié comptant, comment se tirerait-il d'affaire ? Césarine doit avoir deux cent mille francs de dot ; et je veux nous retirer bons bourgeois de Paris avec quinze mille livres de rente. Hein ! Si je te faisais voir ça clair comme le jour, n'aurais-tu pas la margoulette ^ fermée ?

— Ah ! si tu as le Pérou...

— Oui, j'ai, ma biche. Oui, dit-il en prenant sa femme par la taille et la frappant à petits coups, ému par une joie qui anima tous ses traits. Je n'ai point voulu te parler de cette affaire avant qu'elle ne fût cuite - ; mais, ma foi, demain je la terminerai, peut-être. Voici : Roguin m'a proposé une spéculation si sûre qu'il s'y met avec Ragon, avec ton oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons acheter aux environs de la Madeleine des terrains que, suivant les calculs de Roguin, nous aurons pour le quart de la valeur à laquelle ils doivent arriver d'ici à trois ans, époque à laquelle, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter ^... Mais ce serait trop long à t'expliquer. Les terrains payés, nous n'aurons qu'à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici nous serons riches d'un milUon, Césarine aura vingt

1. Margouleile. Mot populaire ; 2. Cuite. Expression populaire!:

mâchoire, bouche. à point.

3. Ici Birotteau entre dans quelques détails sur l'opération.

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ans, notre fonds sera vendu, nous irons alors à la grâce de Dieu modestement vers les grandeurs.

— Eh bien ! où prendras-tu donc ces trois cent mille francs ? dit M^e Birotteau.

— Tu n'entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les cent mille francs qui sont chez Roguin, j'emprunterai quarante mille francs sur les bâtiments et les jardins où sont nos fabriques dans le faubourg du Temple ; nous avons vingt mille francs en portefeuille ; en tout, cent soixante mille francs. Reste cent quarante mille autres, pour lesquels je souscrirai des effets à l'ordre de M. Charles Claparon, banquier ; il en donnera la valeur, moins l'escompte. Voilà nos cent mille écus payés : qui a terme ne doit rien ^ Quand les effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si nous ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq pour cent, hjrpothéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront inutiles : j'ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux, une huile comagène ! Livingston m'a posé là-bas une presse hydraulique pour fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cette forte pression, rendront aussitôt toute leur huile. Dans un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une affiche qui commencera par : A bas les perruques ! dont l'effet sera prodigieux. Tu ne t'aperçois pas de mes insomnies, toi. Voilà trois mois que le succès de I'Huii.e de Macassar m'empêche de dormir. Je veux couler Macassar /.

— Voilà donc les beaux projets que tu roules dans ta caboche depuis deux mois, sans vouloir m'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante ^ à ma propre porte ; quel avis du ciel ! Dans quelque temps, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi vivante, entends-tu, César ? Il se trouve là-dessous quelques manigances que tu n'aperçois pas ; tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries chez les autres. Pourquoi vient-on t'offrir des millions ? Tu te dépouilles de toutes

1. Qui a terme ne doit rien. Pro- 2. M"»* Birotteau avait été éveilverbe ; on ne peut pas contraindre lée par un rêve où elle s'apparaissait au paiement d'une dette qui n'est à elle-même en haillons et se demanpas échue. dant l'aumône.

tes valeurs, tu t'avances au-delà de tea moyens, et, si ton huile ne prend pas, si l'on ne trouve pas d'argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi payeraa-tu tes billets ? est-ce avec les coques de tes noisettea ? Pour te placer plus haut dans la société, tu ne veux plus être en nom, tu veux ôter l'enseigner de la Reine des Roses, et tu vas faire encore tes salamalecs ^ d'affiches et de prospsctus qui montreront César Birotteau au coin de toutea les bornes et au-dessus de toutes les planches, aux endroits où l'on bâtit.

— Oh ! tu n'y es pas. J'aurai une succursale, sous le nom de Popinot, dans quelque maison autour de la rue des Lombards, où je mettrai le petit Anselme. J'acquitterai ainsi la dette de la reconnaissance envers M. et M*"*^ Ragon, en établissant leur neveu, qui pourra faire fortune. Ces pauvres Ragonnins m'ont l'air d'avoir bien grêlés depuis quelque temps.

— Tiens, ces gens-là veulent ton argent.

— Mais quelles gens donc, ma belle ? Est-ce ton oncle Pillerault qui nous aime comme ses petits boyaux - et dîne avec nous tous les dimanches ? Est-ce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit quarante ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston^ ? Enfin serait-ce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquante-sept ans, qui a vingt-cinq ans de notariat ! Un notaire de Paris, ce serait la fleur des pois *, si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même prix. Au besoin, mes associés m'aideraient ! Où donc est le complot, ma biche blanche ! Tiens, il faut que je te dise ton fait ! Foi d'honnête homme, je l'ai sur le cœur. Tu as toujours été défiante comme une chatte ! Aussitôt que nous avons eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands étaient des voleurs. Il faut se mettre à tes genoux afin de te supplier de te laisser enrichir ! Pour une fille de Paris, tu n'as guère d'ambition ! Sans tes craintes perpétuelles, il n'y aurait pas eu d'homme

1. Salamalecs. Salutations exagé- 2. Qui nous aime comme ses petits

rées. Faire les salamalecs d'afjiches boi/anx. Expression populaire, veut dire faire tes embarras auec ces 3. Boston. Jeu de «irtes.

affiches. 4. La fleur des pois. Tout ce qu'il

y a de mieux.

plus heureux que moi ! — Si je t'avais écoutée, je n'aurais jamais fait ni la Pâte des Sultanes, ni VEau Carminative. Notre boutique nous a fait vivre, mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné cent soixante mille francs que nous possédons clair et net ! Sans mon génie, car j'ai du talent comme parfumeur, nous serions de petits détaillants, nous tirerions le diable par la queue pour joindre les deux bouts, et je ne serais pas un des notables négociants qui concourent à l'élection des juges au tribunal de commerce, je n'aurais été ni juge ni adjoint. Sais-tu ce que je serais ? un boutiquier comme a été le père Ragon, soit dit sans l'ofFenser, car je respecte les boutiques, le plus beau de notre nez en est fait ^ ! Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante ans, nous posséderions, comme lui, trois mille livres de rente; et, au prix où sont les choses, dont la valeur a doublé, nous aurions, comme eux, à peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le cœur davantage. Il faudra que j'y voie clair, et je saurai le fin mot par Popinot, demain !) Si j'avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te demandes si tu auras demain ce que tu tiens aujourd'hui, je n'aurais pas de crédit, je n'aurais pas la croix de la Légion d'honneur, et je ne serais pas en passe d'être un homme politique. Oui, tu as beau branler la tête, si notre affaire se réalise, je puis devenir député de Paris. Ali ! je ne me nomme pas César pour rien, tout m'a réussi. C'est inimaginable, au dehors chacun m'accorde de la capacité, mais ici, la seule personne à laquelle je veux tant plaire que je sue sang et eau pour la rendre heureuse, est précisément celle qui me prend pour une bête.

Ces phrases, quoique scindées par des repos éloquents et lancées comme des balles, ainsi que font tous ceux qui se posent dans une attitude récriminatoire, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que M"^^ Birotteau fut intérieurement attendrie ; mais elle se servit, comme toutes les femmes, de l'amour qu'elle inspirait pour avoir gain de cause.

— Eh bien ! Birotteau, dit-elle, si tu m'aimes, laisse-moi

1. Le plus beau de notre nez en est quoi nous devons surtout ce que fait. Expression populaire ; c'est ù nous sommes.

BALZAC i'J")

donc être heureuse à mon goût. Ni toi, ni moi, nous n'avons reçu d'éducation, nous ne savons point parler, ni faire un serviteur ^ à la manière des gens du monde ; comment veuxtu que nous réussissions dans les places du gouvernement ? Je serai heureuse aux Trésorières, moi ! J'ai toujours aimé les bêtes et les petits oiseaux, je passerai très bien ma vie à prendre soin des poulets, à faire la fermière. Vendons notre fonds, marions Césarine, iet laisse ton Imogène ^. Nous viendrons passer les hivers à Paris, chez notre gendre, nous serons heureux, rien dans la politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d'être. Pourquoi vouloir écraser les autres ? Notre fortune actuelle ne nous suffit-elle pas ? Quand tu seras millionnaire, dîneras-tu deux fois ? aa-tu besoin d'une autre femme que moi ? Vois mon oncle Pillerault ! il s'est sagement contenté de son petit avoir, et sa vie s'emploie à de bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux meubles, lui ? Je suis sûre que tu m'as commandé le mobilier : j'ai vu venir Braschon ^ ici, ce n'était pas pour acheter de la parfumerie.

— Eh bien ! oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont être commencés demain et dirigés par un architecte que m'a recommandé M. de la Billardière.

— Mon Dieu, s'écria-t-elle, ayez pitié de nous !

(César Birotteau.)

UN COUSIX PAUVRE

Arrivé rue Choiseul et sur le point de tourner la rue de Hanovre, Pons éprouva cette inexplicable émotion qui tourmente les consciences pures, qui leur inflige les supphces ressentis par les plus grands scélérats à l'aspect d'un gendarme, et causée uniquement par la question de savoir comment le recevrait la présidente *. Ce grain de sable, qui lui déchirait les fibres du cœur, ne s'était jamais arrondi ; les

1. Faire lin serviteur. De l'exprès- 2. /mogéne.'M""^ Birotteau écor-

sion je suis voire serviteur ; faire la che le mot.

révérence. 3. Le tapissier.

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