‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 176 sur 305 · Une des petites Antilles · texte numérisé non relu

Une des petites Antilles

assez riche pour faire la guerre à vos dépens. N'est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine de perdre votre temps à courir chez les marchands ?...

— Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère cousine, si vous deviez en donner la valeur, répliqua le pauvre homme, offensé, car c'est un chef-d'œuvre de Watteau, qui l'a peint des deux côtés ; mais, soyez tranquille, ma cousine, je n'ai pas payé la centième partie du prix d'art.

Dire à un riche : « Vous êtes pauvre ! » c'est dire à l'archevêque de Grenade que ses homéhes ne valent rien ^. M™® la Présidente était beaucoup trop orgueilleuse de la position de son mari, de la possession de la terre de Marville et de ses invitations aux bals de la cour pour ne pas être atteinte au vif par une semblable observation, surtout partant d'un misérable musicien ^ vis-à-vis de qui elle se posait en bienfaitrice.

— Ils sont donc bien bêtes, les gens à qui vous achetez ces choses-là ?... dit vivement la présidente.

— On ne connaît pas à Paris de marchands bêtes, répliqua Pons presque sèchement.

• — C'est alors vous qui avez beaucoup d'esprit, dit Cécile pour calmer le débat,

— Ma petite cousine, j'ai l'esprit de connaître Lancret, Pater, Watteau, Greuze ^ ; mais j'avais surtout le désir de plaire à votre chère maman.

Ignorante et vaniteuse, M.^^ de Marville ne voulait pas avoir l'air de recevoir la moindre chose de son pique-assiette, et son ignorance la servait admirablement, elle ne connaissait pas le nom de Watteau. Si quelque chose peut exprimer jusqu'où va l'amour-propre des collectionneurs, qui, certes, est un des plus vifs, car il rivahse avec l'amour-propre d'auteur, c'est l'audace que Pons venait d'avoir en tenant tête à sa cousine pour la première fois depuis vingt ans. Stupéfait de sa hardiesse, Pons reprit une contenance pacifique en détaillant à Cécile les beautés de la fine sculpture des branches de ce merveilleux éventail...

1. Allusion à un épisode de Gil 2. Pons était compositeur de musi-

Blas. CL Le XV III' siècle par les que et avait eu le grand prix de Rome. textes, p. 328. 3. Peintres du XVIII' siècle.i

— Où donc avez-vous trouvé cela ? demanda Cécile, en examinant le bijou.

— Rue de Lappe, chez un brocanteur qui venait de le rapporter d'un château qu'on a dépecé près de Dreux, Aulnay, un château que M™^ de Pompadour habitait quelquefois, avant de bâtir Ménars ; on en a sauvé les plus splendides boiseries que l'on connaisse ; elles sont si belles que Liénard, notre célèbre sculpteur en bois, en a gardé, comme nec plus ultra de l'art, deux cadres ovales pour modèles... Il y avait là des trésors. Mon brocanteur a trouvé cet éventail dans un bonheur -du- jour ^ en marqueterie que j'aurais acheté, si je faisais collection de ces œuvres-là ; mais c'est inabordable ! un meuble de Riesener ^ vaut de trois à quatre mille francs... Vous comprenez que je me suis mis en chasse, dès que votre chère maman m'a fait l'honneur de me demander un éventail, reprit Pons. J'ai vu tous les marchés de Paris, sans y rien trouver de beau ; car, pour la chère présidente, je voulais un chef-d'œuvre, et je pensais à lui donner l'éventail de Marie- Antoinette, le plus beau de tous les éventails. Mais hier, je fus ébloui par ce divin chef-d'œuvre, que Louis XV a bien certainement commandé. Pourquoi suis-je allé chercher un éventail rue de Lappe ? chez un Auvergnat ! qui vend des cuivres, des ferrailles, des meubles dorés ! Moi, je crois à l'intelligence des objets d'art ; ils connaissent les amateurs, ils les appellent, ils leur font : Chit ! chit !...

La présidente haussa les épaules en regardant sa fille, sans que Pons pût voir cette mimique rapide.

— Je les coimais tous, ces rapiats ^-là ! « Qu'avez-vous de nouveau, papa Monistrol ? Avez-vous des dessus de porte ? » ai- je demandé à ce marchand, qui me permet de jeter les yeux sur ses acquisitions avant les grands marchands. A cette question, Monistrol me raconte comment Liénard, qui sculptait dans la chapelle de Dreux de fort belles choses pour la liste civile *, avait sauvé à la vente d' Aulnay les boi-

1. Bonheur du jour. Petit secré- aux Auvergnats ce nom, qui signifie, taire fermé ù la parUe supérieure par comme adjectif, avide, cupide. deux battants ù glaces. 4. Liste civile. Budget alloué au

2. Célèbre ébéniste du XVIII' siè- souverain, considéré comme citoyen, cle. pour ses dépenses privées.

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