I.E RIRE
Qu'est-ce que le rire ? On a bien observé qu'aucun animal ne rit, que le rire appartient exclusivement à l'homme, qu'il est par conséquent un attribut de l'intelligence. Mais quel en est le caractère primitif, radical ? A quel principe constitutif de la nature humaine correspond-il originairement ?
1. Au temps où Lamennais écri- vait, l'armée ne se recrutait guère
que dans « le peuple -,
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Par son essence, il nous paraît être l'instinctive manifestation du sentiment de l'individualité : d'où l'innombrable multitude des modifications qu'il présente, suivant les modifications également innombrables que peut éprouver l'individualité elle-même, soumise à des impressions si variées. Le rire apparaît chez l'enfant avec la cla re conscience de lui-même, lorsqu'il commence è\t se sentir distinct d'autrui ; il est l'expression de ce sentiment et de la jouissance intime qui naturellement y est attachée, de la joie d'être et d'être à soi ; et, dans le développement ultérieur de l'individu, il continue d'être l'expression de ce même sentiment diversifié à l'infini par les sentiments secondaires qui s'y joignent. Mais toujours il implique un mouvement vers soi et qui se termine à soi, depuis le rire terrible de l'amère ironie, le rire effrayant du désespoir, le rire de Satan vaincu et résistant encore et s'affermissant dans son inflexible orgueil, jusqu'au rire dégradé de l'idiot et du fou, et jusqu'à celui qu'excite une naïveté inattendue, une niaise balourdise, une bizarre disparate.
Toute violation de l'ordre, des lois naturelles et même conventionnelles qui règlent les choses, choque l'intelligence, et, selon la gravité de cette violation et de ses conséquences par rapport à nous ou à la société, nous nous indignons ou nous rions. Entre le ridicule et l'odieux il y a la distance du mépris à la haine ; et le ridicule, en effet, enfante toujours à quelque degré le mépris, lié lui-même, en ce cas, à la conscience d'une infirmité dont on est exempt. Une disconvenanee aperçue, un contraste entre ce qui est et ce qui devrait être, une opposition ou un rapprochement singulier, étrange, font naître le rire. Mais, quelle que soit la cause qui le provoque, allez au fond, vous le trouverez constamment accompagné, qu'on se l'avoue ou non, d'une secrète satisfaction d'amourpropre, de je ne sais quel plaisir malin ^ Quiconque rit d'un autre se croit en ce moment supérieur à lui par le côté où il l'envisage et qui excite son rire, et le rire est surtout l'expression du contentement qu'inspire cette supériorité réelle, ou
1. Il y a pourtant une sorte de procède d'une joie tout expansive
rire qui semble bien n'impliquer au- et qui peut même dénoter l'ouver-
cun retour égoïste sur soi, qui n'a ture du cœur, la sympathie, rien de satirique, de « malin >■, qui
imaginaire. On rit de soi-même, il est vrai : c'est qu'alors le moi qui découvre le ridicule en quelqu'une des régions inférieures de l'être se sépare de ce dont il rit, s'en distingue, et jouit intérieurement d'une sagacité qui l'élève dans sa propre estime. Ainsi l'orgueil se nourrit de la vue même de certaines faiblesses cachées dans les replis du cœur, et qu'il a su discerner. On n'est pas dupe de soi, comme on le dit, et on s'admire en cela même.
Jamais le rire ne donne à la physionomie une expression de sympathie et de bienveillance : tout au contraire, il fait grimacer les visages les plus harmonieux, il efface la beauté, il est une des images du mal, non qu'il l'exprime directement, mais il en indique le siège ^. Aussi est-il incompatible avec l'idée qu'on se fait des personnages qui ont offert les types les plus parfaits de la grandeur morale, de l'amour pur, universel. Qui pourrait se figurer le Christ riant ?
{Esquisse d'une philosophie.)