LA VIE
... Votre âge se trompe encore d'une autre façon sur la vie : il y rêve le bonheur, et ce qu'il y rêve n'y est pas. Ce qui rend la jeunesse si belle et qui fait qu'on la regrette quand elle est passée, c'est cette double illusion qui recule l'horizon de la vie et qui la dore. Ces nobles instincts qui parlent en vous, et qui vont à des buts si hauts, ces puissants désirs qui vous agitent et qui vous appellent, comment ne pas croire que Dieu les a mis en vous pour les contenter, et que cette promesse, la vie la tiendra ? Oui, c'est une promesse, c'est la promesse d'une grande et heureuse destinée, et toute l'attente qu'elle excite en votre âme sera remplie ; mais, si vous comptez qu'elle le sera en ce monde, vous vous méprenez. Ce monde est borné, et les désirs de votre nature sont infinis. Quand chacun de vous saisirait à lui seul tous les biens qu'il contient, ces biens jetés dans cet abîme ne le combleraient pas ; et ces biens sont disputés, on n'en obtient une part qu'au prix d'une lutte ardsnte, et la fortune n'accorde pas toujours la meilleure au plus digne. Voilà ce que la vie nous apprend ; voilà ce qui l'attriste et la décourage ; voilà ce qui fait qu'on l'accuse, et avec elle la Providence qui nous l'a donnée.
Aucune autre époque ne fut plus heureuse que la nôtre, aucune n'a ouvert plus libéralement à tous l'accès aux bonheurs de la vie ; et cependant elle retentit de cette accusation ; on s'en prend à tout de n'être pas heureux, à Dieu et aux hommes, à la société et à ceux qui la gouvernent. Que votre voix ne se mêle pas un jour à cette folle accusation ; que votre âme ne tombe point à son tour dans ce misérable découragement ; et, pour cela, apprenez de bonne heure à voir la vie comme elle est, et à ne point lui demander ce qu'elle ne renferme pas. Ce n'est ni la Providence, ni elle qui vous trompent ; c'est nous qui nous trompoas sur les
1. Discours prononcé i\ la distribution des prix du Collège Charlemagne.
desseins de l'une et sur le but de l'autre. C'est en méconnaissant ce but qu'on blasphème, et qu'on est malheureux ; c'est en le comprenant ou en l'acceptant qu'on est homme.
Ecoutez-moi, et laissez-moi vous dire la vérité.
Vous allez entrer dans le monde ; des mille routes qu'il ouvre à l'activité humaine, chacun de vous en prendra une. La carrière des uns sera brillante, celle des autres obscure et cachée. La condition et la fortune de vos parents en décideront en grande partie. Que ceux qui auront la plus modeste part n'en murmurent point. D'un côté, la Providence est juste, et ce qui ne dépend point de nous ne saurait être un véritable bien ; de l'autre, la patrie vit du concours et du travail de tous ses enfants, et, dans la mécanique de la société, il n'y a point de ressort inutile. Entre le ministre qui gouverne l'Etat et l'artisan qui contribue à sa prospérité par le travail de ses mains, il n'y a qu'une différence, c'est que la fonction de l'un est plus importante que celle de l'autre ; mais, à les bien remplir, le mérite moral est le même.
Que chacun de vous se contente donc de la part qui lui sera échue. Quelle que soit sa carrière, elle lui donnera des devoirs, une certaine somme de bien à produire. Ce sera là sa tâche ; qu'il la remplisse avec courage et énergie, honnêtement et fidèlement, et il aura fait dans sa position tout ce qu'il est donné à l'homme de faire. Qu'il la remplisse aussi sans envie contre ses émules. Vous ne serez pas seuls dans votre chemin ; vous y marcherez avec d'autres, appelés par la Providence à poursuivre le même but. Dans ce concours de la vie, ils pourront vous surpasser par le talent ou devoir à la fortune un succès qui vous échappera. Ne leur en voulez pas, et, si vous avez fait de votre mieux, ne vous en voulez pas à vous-mêmes. Le succès n'est pas ce qui importe ; ce qui importe, c'est l'effort : c'est là ce qui dépend de l'homme, ce qui l'élève, ce qui le rend content de lui-même.
L'accomplissement du devoir, voilà, jeunes élèves, et le véritable but de la vie et le véritable bien. Vous le reconnaissez à ce signe, qu'il dépend uniquement de votre volonté de l'atteindre, et à cet autre, qu'il est également à la portée de tous, du pauvre comme du riche, de l'ignorant comme du savant, du pâtre comme du roi, et qu'il permet à Dieu de
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nous jeter tous tant que nous sommes dans la même balance, et de nous peser avec les mêmes poids. C'est à sa suite que se produit dans l'âme le seul vrai bonheur de ce monde, et le seul aussi qui soit également accessible à tous et proportionné pour chacun à son mérite, le contentement de soimême. Ainsi tout est juste, tout est conséquent, tout est bien ordonné dans la vie, quand on la comprend telle que Dieu l'a faite, quand on la restitue à sa vraie destination.
LETTRE A M. CHLEWASKI
Tarante, le 8 juin lf06.
Monsieur, j'apprends que vous êtes encore à Toulouse, et je m'en félicite, dans l'espoir de vous y revoir quelque jour ; car j'irai à Toulouse, si je retourne en France. Deux amis, dans le même pays, m'attireront par une force que rien ne pourra balancer ^. Mais en attendant, j'espère que vous voudrez bien m'écrire, et renouveler un commerce trop longtemps interrompu ; commerce dont tout le profit, à vous dire vrai, sera pour moi ; car vous vivez en sage, et cultivez les arts ; sachant unir, selon le précepte, l'utile avec l'agréable, toutes vos pensées sont comme infuses '^ de l'un et de l'autre. Mais moi, qui mène depuis longtemps la vie de Don Quichotte, je n'ai pas même comme lui des intervalles lucides ; mes idées sont toujours plus ou moins obscurcies par la fumée de mes canons ; vous, observateur tranquille, vous saisissez et notez tout, tandis que je suis emporté dans un tourbillon qui me laisse à peine discerner les objets. Vous me parlerez de vos travaux, de vos amusements littéraires, de vos efforts unis à ceux d'une société savante pour hâter les progrès des lumières, et ralentir la chute du goût. Moi, de quoi pourrai-je vous entretenir ? de folies, tantôt barbares, tantôt ridicules, auxquelles je prends part sans savoir pourquoi ; tristes farces, qui ne sauraient vous faire qu'horreur et pitié, et dans lesquelles je figure comme acteur du dernier ordre ^.
Toutefois, il n'est rien dont on ne puisse faire un bon usage. C'est à la faveur de mon harnais * que j'ai parcouru
1. Balancer. Contre-balancer.neu- non la ferveur et la flamme... Sa traliser. passion est ailleurs ; l'idéal de la
2. Infuses. Pénétrées ; rare dans Grèce, de bonne heure, lui a souri, ce sens. Aussi, dans ces armées qui portent
3. On sait que Courier prit part à travers l'Europe nos idées et des aux guerres de la Révolution et de germes féconds jusqu'au sein du l'Empire. En 1806, il était comman- désordre, il ne voit, lui, que le désordant d'artillerie. — « Courier n'a pas dre même. » (Sainte-Beuve, Lundis, l'ardeur de la guerre ni l'amour de t. VI.)
son métier : homme de la Révolu- 4. Harnais. Au sens propre du
tion et de la génération de 89, il en mot ; équipage de guerre, a tout naturellement les idées, mais
l'Italie, et notamment ces provinces-ci, où l'on ne pouvait voyager ({u'avec une armée. Je dois à ces courses des observations, des connaissances, des idées que je n'eusse jamais acquises autrement ; et, ne fût-ce que pour la langue, aurai-je perdu mon temps en apprenant un idiome composé des plus laeaux sons que j'aie jamais entendu articuler ! Il me manque à présent d'avoir vu la Sicile ; mais j'espère y passer bientôt, et aller même au delà, car ma curiosité, entée sur l'ambition des conquérants, devient insatiable comme elle. Ou plutôt c'est une sorte de libertinage ^ qui, satisfait sur un objet, vole aussitôt vers un autre. J'étais épris de la Calabre ; et, quand tout le monde fuyait cette expédition, moi seul j'ai demandé à en être. Maintenant je lorgne la Sicile, je ne rêve que les prairies d'Enna - et les marbres d'Agrigente, car il faut vous dire que je suis antiquaire, non des plus habiles, mais pourtant de ceux qu'on attrape le moins. Je n'achète rien, j'imite le comte de Haga, che tutto vede, poco œmpra e meno paga '. Cette épigranmie ou cette rime * fut faite par les Romains, Je plus malin peuple du monde, contre le roi de Suède, qui passait chez eux sous le nom du comte de Haga. Je n'emporterai de l'Italie que des souvenirs et quelques inscriptions.
C'est tout ce que l'on trouve ici. Tarente a disparu; il n'en reste que le nom, et l'on ne saurait même où elle fut, sans les marmites dont les débris, à quelque distance de la ville actuelle, indiquent la place de l'ancienne. Vous rappelezvous à Rome Monte l'estaccio (qui vaut bien Montmartre), formé en entier de ces morceaux de vases de terre, qu'on appelait en latin testa, ce que je puis vous certifier, ayant été dessus et dessous. Eh bien, monsieur, on voit ici, non pas un Monte Testaccio, mais un rivage composé das mêmes éléments, un terrain fort étendu, sous lequel en fouillant on rencontre, au lieu de tuf, des fragments de poteries, dont la plage est toute rouge. La côte qui s'éboule en découvre des lits immenses ; j'y ** trouvé une jolie lampe ; rien n'empêche que ce ne soit celle de Pythagore. Mais dites-moi, de grâce,
1. Libertinage. Humeur aventu- 3. Qui voit tout, achète peu et rière et capricieuse. paie moins encore.
2. Aujourd'hui ,Castro-Giovanni. 4. Celte rime. L'épigramme faisait
rimer paga avec Ilaga.
qu'était-ce donc que ces villes dont les pots cassés formaient des montagnes ? Ex ungue lœnem ^. Je juge des anciens par leurs cruches, et ne vois chez nous rien d'approchant.
Prenez garde cependant qu'on ne connaissait point alors nos tonneaux. Les cruches en tenaient lieu ; partout où vos traducteurs disent un tonneau, entendez une cruche. C'était une cruche qu'habitait Diogène, et le cuvier de La Fontaine ^ est une cruche dans Apulée ^. Dans les villes comme Rome et Tarente, il s'en faisait chaque jour un dégât prodigieux ; et leurs débris, entassés avec les autres immondices, ont sans doute produit ces amas que nous voyons. Que vous semble, monsieur, de mon érudition ? Vous seriez- vous imaginé qu'il y eût tant de cruches autrefois, et que le nombre en fût diminué * ?
Je vois tous les jours le Galèse, qui n'a rien de plus merveilleux que notre rivière des Gobelins, et mérite bien moins l'épithète de noir, que lui donne Virgile :
■Qua niger humectât flaventia culta Galesus ^.
Il fallait dire plutôt :
Qua piger humectans arentia culta Galesus ^.
Au reste, les moissons sur ses bords ne sont plus blondes, mais blanches ; car c'est du coton qu'on y recueille. Je crois que le nom de ce fleuve a fait sa fortune chez les poètes, qui ne se piquent pas d'exactitude, et pour un nom harmonieux donneraient bien d'autres soufflets à la vérité. Il est probable que Blanduse, à quelques milles d'ici, doit aux mômes titres sa célébrité, et, sans le témoignage de Tite-Live, je serais tenté de croire que le grand mérite de Tempe ' fut d'enrichir les vers de syllabes sonores. On a remarqué, il y a longtemps, que les poètes vantent partout Sophocle, rarement Euripide,
1. Proverbe latin ; (on reconnaît) 5. Géorgiques, IV. « Là où le Galèse le lion à sa grille. tout noir arrose les blondes mois-