‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 255 sur 305 · RECOMMENÇONS TOUJOURS · texte numérisé non relu

RECOMMENÇONS TOUJOURS

Assez de Racine fils comme cela. C'est autre part qu'est la vie, c'est autre part qu'est l'encouragement et l'espérance. Quand la propriété et l'hérédité littéraires seront établies et constituées, il y aura, si tout marche à souhait, je vois cela d'ici, des races rentées de grands et petits dauphins littéraires, des Racine fils à perpétuité ; mais c'est dans les terrains toujours vierges qu'il faudra chercher du neuf et que les sources imprévues se rouvriront. Je crois comprendre autant qu'un autre les douceurs de la stabilité littéraire, et je ne les contesterai pas. Il est doux en effet et commode de se dire de bonne heure : Tout ce qui est grand est fait ; tous les beaux vers sont faits ; tous les discours subUmes sont sortis ; il n'y a plus, à qui vient trop tard et le lendemain, qu'à lire, à relire, à admirer, à goûter et déguster, à se tenir tranquille et coi en présence des modèles, à mettre sa supériorité à les trouver supérieurs à tout ce qui s'est tenté depuis, à tout ce qui se tentera désormais. On a sur ses rayons un petit nombre d'auteurs choisis ; on n'en sort peis, et, quand on a fini de l'un, on recommence de l'autre. On y trouve à chaque fois de nouvelles beautés, sur lesquelles l'éloge repasse et renchérit ; on en cause avec quelques amis du même temps que nous, avec quelque camarade de collège resté comme nous fidèle à la tradition ; l'on se fait l'un à l'autre pour la centième fois les mêmes citations de certains beaux passages, les mêmes allusions fines auxquelles on répond par un coup d'œil de satisfaction et d'intelligence, en secouant la tête. On se délecte enfin et l'on se repose. Mais, après des années de ce régime, où cela mène-t-il ? où arrive-t-on ? A rester distingué sans doute, mais immobile, mais borné, fermé et tout à fait étranger à la vraie activité intellectuelle toujours renaissante — à avoir divinisé sa paresse sous le nom de goût. Ces anciens, ces devanciers qu'on admire étaient des classiques en

4C0 LE XlXe SIÈCLE PAR LES TEXTES

action, debout et militants : on est, soi, des classiques assis, éternellement assis. Que si l'on se risque à écrire quelque chose à grand'peine (car enfin il faut bien quelquefois employer son encre), que de scrupules, que de précautions et de craintes en présence de ces anciens qui ont tout trouvé ! Malheur et honte si on allait risquer par mégarde un mot qu'ils n'auraient pas mis ! Aussi ne marche-t-on qu'avec eux, en s'appuyant sur eux, sur ce qu'ils ont dit ; on a dans la mémoire toutes sortes de belles ou jolies sentences, recueillies à loisir et qu'on tient à placer ; on dirige tout son discours, on incline tout son raisonnement pour amener une phrase de Quintilien, pour insinuer une pensée de Cicéron, et l'on est tout content d'avoir échappé ainsi à penser par soi-même et en son propre nom. Triomphe et modestie ! tout est sauvé ; on a pensé avec l'esprit d'un autre et parlé avec ses paroles.

Il y a un autre système, un autre parti à prendre, celui des chercheurs de vérité et de nouveauté, des remueurs d'idées, des Staël, des Lessing, des Diderot, des Hegel comme des Voltaire : ici le mot d'ordre, c'est que le mouvement, quel qu'il soit et tant qu'on peut se le donner, est le plus grand bien de l'esprit comme du corps. L'esprit humain ne compte que sous un perpétuel aiguillon. Le plus grand danger pour lui est de devenir stagnant et de croupir. Mieux vaut s'user que se rouiller. Nous sommes des machines, d'admirables machines : ne laissons pas s'épaissir et se figer en nous les huiles des rouages. Certaines idées sont belles, mais, si vous les répétez trop, elles deviennent des lieux communs : t( L? premier qui les emploie avec succès est un maître, et un grand maître ; mais, quand elles sont usées, celui qui les emploie encore court risque de passer pour un écolier déclamateur ^ m C'est Voltaire, l'excellent critique littéraire, qui a dit cela, et à propos de Racine fils. Les choses justes ellesmêmes ont besoin d'être rafraîchies de temps à autre, d'être renouvelées et retournées ; c'est la loi, c'est la marche. Un souverain qui monte sur le trône n'est pas plus jaloux de refondre toute la monnaie de ses prédécesseurs et de la mar-

1. Déclamaleur. Dans un sens thème plus ou moins banal en s'exerarchaïque : celui .qui développe un çant à l'éloquence.

quer à son effigie, que les critiques nouveaux venus, pour peu qu'ils se sentent de la valeur, ne sont portés en général à casser et à frapper à neuf les jugements littéraires émis par leurs devanciers. Il y a quelque abus peut-être, mais cela ne vaut-il pas mieux pourtant que d'avoir de ces jugements comme des monnaies usées, effacées, qui glissent entre les doigts et qu'on ne distingue plus 1 Art, critique, recommençons donc toujours, et ne nous endormons pas. Il est des saisons plus ou moins fécondes pour l'esprit humain, des siècles plus ou moins heureux par des conjonctions d'astres et des apparitions inespérées ; mais ne proclamons jamais que le Messie est venu en littérature et qu'il n'y a plus personne à attendre ; au lieu de nous asseoir pour toujours, faisons notre Pâque debout comme les Hébreux et le bâton à la main. Ce que Virgile a remarqué des semences est vrai des hommes : il faut les trier, les épurer, les agiter sans cesse ; autrement tout dégénère. Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux ^ ; tous les défauts peuvent servir le talent, hormis la faiblesse. On se trompe sur les généalogies littéraires, si on les prend de trop près et comme à bout portant, dans le sens apparent et superficiel. Le vrai successeur direct d'un grand honmie, c'est son égal et son pareil dans l'âge suivant. Le vrai continuateur de Louis XIV au point de vue de la France, ce n'est pas Louis XV ni le faible Louis XVI : c'est la Révolution armée et imposant à l'Europe ^ ; c'est Sieyès la représentant à Berlin ^, Bonaparte à Campo-Formio * et ailleurs. De même, au point de vue de l'esprit humain, le digne successeur de Racine, c'est Voltaire, qui adorait Racine et le proclamait poète naturel et divin, une merveille de goût. Le vrai successeur de Voltaire, c'a été cette pléiade d'historiens et de critiques, honneur de notre temps (Thiers, Thierry, Guizot, Fauriel *, etc., a,ujourd'hui Renan). Après le siècle du génie et du goût, on a eu le siècle de l'esprit et de la philosophie ; après le siècle de l'Encyclopédie, aboutissant

1. Celte phrase est de Voltaire, 1. Bourg de Vénétie, où fut préface de VEn/ant prodigue. signé, eu 1797, le traité qui suivit

Page 1