Ce sens tout-à-fait essentiel chez'un Michelet
MICHELE r Ml
poussait avec la roideur d'une trombe, qu'il portait à travers champs, terribles et toutes brandies ?...
Nous avions la chance bizarre de faire naufrage sur terre. Notre maison, si avancée, pouvait voir son toit emporté, ou tout un étage peut-être. C'était l'inquiétude des gens du village, comme ils nous le dirent, leur pensée de chaque nuit. On nous conseillait de quitter. Mais nous supposions toujours que cette tempête si longue aurait une fin pourtant, et nous disions toujours : « Demain. »
Les nouvelles qui venaient par terre ne nous apprenaient que naufrages. Tout près de nous, le 30 octobre, un navire qui venait de la mer du Sud avec une trentaine d'hommes périt à la passe même. Après avoir évité les rocs, les écueils, il était venu en face d'une petite plage de fin sable, où les femmes se baignent. Eh bien, sur cette douce plage, enlevé par le tourbillon et sans doute à grande hauteur, il retomba d'un poids épouvantable, fut assommé, éreinté, disloqué. Il resta là comme un corps mort. Qu'étaient devenus les hommes ? on n'en trouva aucune trace. On supposa que peut-être tous avaient été balayés du pont.
Ce tragique événement en faisait supposer bien d'autres, et l'on ne rêvait que malheurs. Mais la mer n'avait pas l'air d'en avoir assez. Tout le monde était à bout ; elle, non. Je voyais nos pilotes se hasarder derrière un mur qui les couvrait du sud- ouest, observer soucieusement, secouer la tête. Nul vaisseau, par bonheur pour eux, n'osa entreprendre d'entrer et ne réclama leur secours. Autrement, ils étaient là, prêts à donner leur vie.
Moi aussi, je regardais insatiablement cette mer, je la regardais avec haine. N'étant pas en danger réel, je n'en avais que davantage l'ennui et la désolation. Elle était laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait les vains tableaux des poètes. Seulement, par un contraste étrange, moins je me sentais bien vivant, plus, elle, elle avait l'air de vivre. Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris une animation, et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale, chacune avait sa fureur. Dans l'uniformité totale (chose vraie, quoique contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Etait-ce la faute de mes yeux et
de mon cerveau fatigué ? ou bien en était-il ainsi ? Elles me faisaient l'effet d'un épouvantable niob \ d'une horrible populace, non d'hommes, mais de chiens aboyants, un million, un milliard de dogues acharnés, ou plutôt fous... Mais que disje ? des chiens, des dogues ? ce n'était pas cela encore. C'étaient des apparitions exécrables et innomées, des bêtes sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules écumantes. Monstres, que voulez-vous donc ? n'êtes-vous pas soûls des naufrages que j'apprends de tous côtés ? que demandez- vous ? — « Ta mort et la mort universelle, la suppression de la terre, et le retour au chaos... «
{La Mer; Flammarion, éditeur.)
1 . Mob. Mot anglais ; populace, qui suit, en est la traduction.